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Presentcd to the
LiBRARY of the
UNIVERSITY OF TORONTO
by
Alexander C. Pathy
LES MAITRES DE L'AMOUR
li'Œuvpe
de
PÉTEONE
LE SATYRICON
Traduction nouvelle et complète, avec .hitroductiofi et Notes
LOUIS DE LANGLE
Édition ornée de huit illustrations hors texte
PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXXIII
L'ŒUVRE DE PETRONE
= Il a été tiré de cet ouvrage =
10 exemplaires sur Japon Impérial
— 1 à 10
25 exemplaires sur papier d'Arcbes
11 à 35 =====
Droits de reproduction réservés
pour tous pays, y compris la
Suède, la Norvège et le Danemark.
PL. I
Frontispice du Satyiucon.
(Édition allemande 1773.)
LES MAITRES DE L'AMOUR
Li 'Œuvre
de
P ÉTROITE
LE SATYRICON
77'aduction nouvelle et complète, avec Introduction et Notes
LOUIS DE LANGLE
Édition ornée de huit illustrations hors texte
PARIS
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXXIII
IflTRODUCTIOH
Parmi tant de chefs-d'œuvre que nous a laissés l'antiquité
classique, il y en a de plus célèbres, mais il y en a peu d'aussi
lus que le Satyricon de Pétrone. De ce que ce roman a tou-
jours été populaire et l'est resté même à notre époque,
ce serait pourtant une erreur de conclure qu'il soit d'un
abord très facile. Nul ouvrage, peut-être, n'a plus besoin de
commentaire.
Sans doute, à première lecture, le charme du récit, la
vive peinture des mœurs et des caractères, l'esprit et l'en-
train de l'auteur font que l'on passe volontiers et presque
sans les apercevoir sur des difficultés aussi nombreuses que
graves, mais il n'y a rien d'exagéré à dire que plus on vit
dans la familiarité de Pétrone, plus on approfondit son
œuvre, plus on voit se multiplier les points d'interrogation.
Une notice donnant à l'avance la solution de toutes ces
obscurités apparaît donc comme le complément presque
indispensable d'une édition de Pétrone.
Malheureusement, malgré de très nombreux et très
savants travaux, c'est une tâche impossible actuellement
de résoudre seulement les plus essentielles des innom-
brables questions que soulève le Satyricon.
Ajoutons-le pour la consolation du lecteur, il est peu
probable — à moins qu'on ne découvre de nouveaux manus-
L ŒUVRE DE PETRONE
crits — que les érudits de l'avenir arrivent à des conelu-
sions beaucoup plus satisfaisantes et beaucoup plus sûres
que celles dont nous sommes obligés de nous contenter.
Pétrone est, en efïet, d'une lecture difficile non seulement
pour un homme cultivé, mais pour un latiniste, mais même
pour les spécialistes, philologues et historiens, qui ont
consacré toute une vie de labeur acharné à l'étude de la
décadence latine (1). Nombreux sont les points sur les-
quels leurs travaux n'ont fait qu'accentuer la divergence
de leurs vues, et ce n'est pas sans motif qu'un traducteur de
Pétrone, J. N. M, de Guérie a intitulé le commentaire
qu'il lui consacre : Recherches sceptiques sur le « Saiijricon »
et sur son auteur.
Pour ne pas nous engager dans des discussions sans fin,
nous nous bornerons ici à indiquer les problèmes posés
par la critique et les principales solutions entre lesquelles
elle hésite, sans nous interdire cependant de laisser devi-
ner nos opinions personnelles.
H ne nous est parvenu qu'une partie du Satyricon; les
morceaux qui nous ont été conservés présentent bien des
lacunes, bien des obscurités, bien des fautes. Non seulement
l'époque où vivait Pétrone, non seulement le temps et le
lieu où se passe le roman sont discutés, mais on n'est d'ac-
cord ni sur l'identité de l'auteur, ni sur le but de son œuvre,
ni sur l'authenticité d'une notable partie des fragments
qui nous sont parvenus. Nous allons examiner brièvement
ces diverses questions.
I. L'auteur du « Satyricon ». — Les manuscrits portent,
sans autre indication, le nom de Titus Petronius Arbiter.
L'histoire a conservé la trace de nombreux dignitaires
(1) <t Tout le Satijricon me paraît semé pour nous de chausse-
trapes », dit un savant interprète de Pétrone, M. E. Thomas : L'En-
vers de la Société romaine : Pétrone. Paris, Fontemoing, 1902. Préface,
p. VII.
INTRODUCTION
du nom de Pétrone qui se sont distingués à divers titres
sous l'Empire dans l'administration ou dans la guerre, y
compris un empereur, Pétrone-Maxime, assassin de Valen-
tinien III et lui-même assassiné trois mois après. Les lettres
gardent la mémoire de onze auteurs ayant porté ce nom,
dont un pieux évêque canonisé par l'Église. Il était natu-
rel de chercher parmi ces personnages l'auteur du Saty-
ricon, et les érudits n'y ont point manqué.
Au xvi^ siècle, Pithou, aussi estimé comme philologue
que comme juriconsulte, a cru pouvoir l'idenlifier avec
le plus célèbre de tous, avec le Pétrone, favori, puis vic-
time de Néron (1), immortalisé par une belle page de Tacite
au XVI^ livre des Annales, paragraphes 18 et 19.
« ... Il consacrait, dit le grand historien, le jour au som-
meil, la nuit aux devoirs et aux agréments de la vie. Si
d'autres vont à la renommée par le travail, il y alla par la
mollesse. Et il n'avait pas la réputation d'un homme abîmé
dans la débauche, comme la plupart des dissipateurs, mais
celle d'un voluptueux qui se connaît en plaisirs. L'insou-
ciance même et l'abandon qui paraissaient dans ses actions
et dans ses paroles leur donnaient un air de simplicité d'où
elles tiraient une grâce nouvelle.
« On le vit, cependant, proconsul en Bithynie et ensuite
consul, faire preuve de vigueur et de capacité. Puis retourné
aux vices, ou à l'imitation calculée des vices, il fut acbiùs à
la cour parmi les favoris de prédilection. Là, Ll était l'arbitre
du bon goût : rien d'agréable, rien de déUcat, pour un prince
embarrassé du choix, que ce qui lui était recommandé par
le suffrage de Pétrone. Tigellin fut jaloux de cette faveur :
il crut avoir un rival plus habile que lui dans la science des
(1) Les romanciers qui ont rais en scène Pétrone ont adopté cette
hypothèse : nous ne citerons que Sienckiewicz dans Quo Vadis et
Prosper Castanier dans V Orgie romaine. Mais M. CoUignon en signale
bien d'autres dans une intéressante brochure : Pétrone et le Roman
des temps néroniens.
L ŒUVRE DE PETRONE
voluptés. Il s'adressa donc à la cruauté du prince, contre
laquelle ne tenaient jamais les autres passions, et signala
Pétrone comme ami de Scévinus ; un délateur avait été
acheté parmi ses esclaves, la plus grande partie des autres
jetés dans les fers, et la défense interdite à i'accusé.
« L'empereur se trouvait alors en Campanie, et Pétrone
l'avait suivi jusqu'à Cumes, où il eut ordre de rester. Il ne
soutint pas l'idée de languir entre la crainte et l'espérance,
et toutefois il ne voulut pas rejeter brusquement la vie. Il
s'ouvrit les veines, puis les referma ; puis les ouvrit de nou-
veau, parlant à ses amis et les écoutant à leur tour; mais,
dans ses propos, rien de sérieux, nulle ostentation de courage,
et de leur côté, point de réflexions sur l'immortalité de l'âme
et les maximes des philosophes ; il ne voulait entendre que
des vers badins et des poésies légères. Il récompensa quel-
ques esclaves, en fit châtier d'autres, il sortit même; il se
livra au sommeil, afin que sa mort, quoique forcée, parût
naturelle. Il ne chercha point, comme la plupart de ceux
qui périssaient, à flatter par son codicille ou Néron, ou
Tigellin ou quelque autre des puissants du jour. Mais, sous
les noms de jeunes impudiques et de femmes perdues (1),
il traça le récit des débauches du prince, avec leurs plus
monstrueuses recherches, et lui envoya cet écrit cacheté,
puis il brisa son anneau, de peur qu'il ne servît plus tard à
faire des victimes (2). »
Tacite appelle le courtisan de Néron : arbiter elegantia-
rum, l'arbitre des élégances ; il en fait un voluptueux raffiné
et lui attribue une satire contre Néron. Or le nom de notre
(1) Nous avons suivi la célèbre traduction de Burnouf, mais il
vaut peut-être mieux traduire : « en ajoutant les noms à l'appui ».
On ne comprend pas en eïïet pourquoi un homme qui n'a plus rien
à perdre éci irait une satire sous des noms supposés. Celui qui va mou-
rir ne prend pas tant de précautions.
(2) Cet anneau, servant à la fois de cachet et de signature, aurait
pu servir à authentiquer de fausses lettres de Pétrone compromet-
tantes pour tel ou tel de ses amis.
INTRODLXTIOX
auteur est Titus Petronius Arbiter, il se donne pour un
adepte de la philosophie d'Épicure; et il est bien tentant
d'admettre que le Satyricon n'est autre chose que cet écrit
ridiculisant et flétrissant les mœurs de Xéron, de l'infâme
Tigellin et des autres' favoris du prince. Le récit de Tacite
est du reste confirmé par Pline l'Ancien et par Plutarque,
qui ajoutent qu'avant de mourir Pétrone fit briser une coupe
précieuse, « une coupe de cassidoine valant 300 grands
sesterces » (1), pour la dérober à l'avidité de Xéron.
Enfin Terentianus Maurus, qu'on fait vivre sous Domi-
tien, cite Pétrone comme se servant volontiers du vers
iambique. Il faut donc que l'auteur du Satyricon soit anté-
rieur à Domitien ; et comme entre le règne de ce dernier et
celui de Xéron nous ne connaissons aucun Pétrone dont
le signalement réponde à celui du romancier, on est amené
logiquement à l'identifier avec le favori de Xéron.
iNIalheureusement ce dernier s'appelait Caius Petronius
Turpillianus, tandis cpie notre auteur se nomme Titus
Petronius Arbiter : on n'explique pas par quel miracle l'épi-
thète arbiter elegantiarum s'est transformée si bien en un
nom propre que, dans la suite, l'auteur du Satyricon est
appelé indifféremment Petronius et Arbiter. En outre, les
prénoms sont différents.
Le pamphlet que Pétrone composa quelques heures avant
sa mort était nécessairement court : le roman satirique,
dont nous ne possédons du reste qu'une faible partie, a deux
ou trois cents pages et contient deux longs poèmes. Quelque
prodigieuse que fut sa facilité, le favori de Xéron n'a pas
eu le temps matériel de dicter avant d'expirer une œuvre
d'aussi longue haleine.
X'ayant plus rien à ménager, on ne voit pas pourquoi
il se serait servi de noms supposés, pourcjuoi il aurait eu
recours au roman pour flétrir ses ennemis; il aurait bien
(1) Soit 60.000 francs : Pline, Hist. nat., lib. XXXVII, cap. II.
L ŒUVRE DE PETRONE
mal atteint son but, puisque pour certains commentateurs
c'est Xéron qu'il a voulu peindre sous les traits de Tri-
malcion, tandis que pour d'autres ce parvenu vieux et ridi-
cule peut tout au plus être identifié à Tigellin. On ne com-
prend pas davantage comment il a pu perdre un temps pré-
cieux sur des hors-d'œuvre inutiles à sa vengeance, comme,
par exemple, la matrone d'Ephèse.
Avant de la cacheter, il aurait dû prendre le temps de
faire copier sa diatribe, car il est difficile d'admettre que
Néron ait poussé l'amour des belles-lettres jusqu'à livrer
bénévolement à la publicité un écrit destiné à le tourner en
ridicule.
Enfin, l'identification des deux Pétrone ne date que du
XVI® siècle, et Pithou, qui en est l'auteur, ne la donne que
pour une simple conjecture. Comment se fait-il que l'œuvre
d'un personnage illustre, illustré en outre par Tacite et trai-
tant par surcroît d'un Néron, ne soit mentionnée ni par
Suétone ni par Pline, ni par Martial, ni par Juvénal, et que
Quintilien même, si bien informé de tout ce qui s'était
écrit avant lui, ait négligé d'en parler. On a allégué, il
est vrai, le témoignage de Terentianus IMaurus, mais pour
le placer sous Domitien il faut l'identifier avec le Teren-
tianus, fonctionnaire en Afrique, mentionné par INIartial,
ce qu'on fait sans l'ombre d'une preuve. Bien plus, Lac-
tance-Placide accuse T. Pétrone d'avoir pris dans la Thé-
baïde de Stace, qui mourut sous Trajan, l'hémistiche fameux :
C'est la crainte d'abord qui créa les dieux,
ce qui repousse assez bas dans l'histoire des lettres latines
et Pétrone et, par suite, Terentianius Maurus qui le men-
tionne.
Nous n'aurions pas discuté aussi longuement cette hypo-
thèse si elle avait pour seule conséquence d'attribuer à
l'auteur de Satijricon une biographie de fantaisie. Mais
elle fixe, ce qui est beaucoup plus grave, la date de l'œuvre
INTRODUCTION'
et par suite, si elle est erronée, elle en fausse radicalement
l'interprétation : si T. Pétrone a été contemporain de Néron,
ses jérémiades sur la décadence de la poésie et surtout de
la peinture ne peuvent passer que pour les déclamations pro-
phétiques peut-être, mais très exagérées, d'un esprit cha-
grin quoique clairvoyant. N'est-il pas plus beau et aussi
plus vraisemblable de voir en notre auteur un dernier ado-
rateur et un dernier représentant de l'idéal classique égaré
en pleine décadence et sentant déjà la barbarie proche ?
Si T. Pétrone est mort en 66, c'est-à-dire deux ans avant
Néron, il a entendu situer son roman sous Auguste ou
Tibère, et les mœurs qui s'y trouvent décrites sont celles
de ses contemporains. Si cette date est erronée, l'historien
qui l'adopte risque de se figurer la Rome des Césars comme
déjà rendue à un degré de décadence, de décomposition
morale qui, en réalité, n'a été atteint qu'un ou deux siècles
plus tard.
Enfin, le critique qui fait de T. Pétrone presque un con-
temporain d'Auguste sera porté à se dissimuler les défauts
de sa langue, ceux de son style, ceux de sa poétique. Et
cela est si vrai que le suprême argument qu'allèguent les
partisans de l'hypothèse que nous combattons en ce moment,
c'est la pureté de la langue, la pureté du style, l'élégance
classique des vers chez Pétrone. Il nous semble, au con-
traire, que ses rares qualités ne doivent pas servir à nous
dissimuler des défauts assez visibles et même assez gros.
X'est-il pas dangereux d'admettre trop facilement au nombre
des modèles classiques un écrivain qui, à plus d'un titre, ne
le mérite pas complètement, et une erreur de date qui
engendrerait un tel aveuglement serait-elle sans consé-
quence et pour le goût littéraire et pour l'esprit critique lui-
même ? N'est-il pas plus intéressant, pour peu que l'hypo-
thèse soit vraisemblable, de se représenter en Pétrone un
dévot de la littérature et de l'art antiques se débattant en
pleine décadence, subissant cependant, malgré lui, les
L ŒUVRE DE PETRONE
modes littéraires de son époque et victime parfois à son tour
de cette corruption du goût contre laquelle il s'élève.
L'opinion vers laquelle nous inclinons a du reste pour elle
des autorités anciennes : Henri Valois place Pétrone sous
le règne de Marc Aurèle, son frère Adrien sous Gallien,
Stabilius, Bourdelot et Jean Leclerc sous Constantin.
Enfin Lydio Giraldi le fait vivre sous Julien, ce qui est aller
un peu loin : comment, en effet, en pleine bataille religieuse ,
Pétrone eût-il pu ignorer si parfaitement le christianisme?
On l'a même confondu avec l'évêque de Bologne canonisé
dont nous parlions au début de cette étude et qui vivait au
ye siècle. Ce n'est donc point chose facile de lui assigner
une date. Mais il ne saurait en aucun cas, à notre avis,
être ni le favori de Néron, ni même un de ses contempo-
rains. Comme, d'autre part, il est mentionné par quelques
écrivains du iii« siècle, il n'est guère possible de le faire des-
cendre plus bas que Dioclétien, mais, étant donné surtout
ce qu'il dit de la décadence totale de la peinture à son
époque, nous inclinons à le placer fort peu avant ce prince.
On ne manquera pas de nous objecter la pureté, du reste
relative, de sa langue et de son style. Mais les exemples ne
manquent pas d'écrivains qui, en pleine décadence, ont su
maintenir l'idéal classique.
On n'est pas plus fixé sur le lieu que sur la date de nais-
sance de notre auteur. Mentionnons cependant la tradition
qui fait de Pétrone un Gaulois. Elle est basée sur un texte
de Sidoine-Apollinaire, du reste insuffisamment clair, qui
semble le faire naître ou au moins le faire vivre à Marseille,
et sur une conjecture assez plausible de Bouche, dans son
Histoire de la Provence, qui fait sortir l'auteur du Satyricon
du village de Petruis, aux environs de Sisteron, parce qu'une
inscription découverte en 1560 a révélé que cette localité
portait dans l'antiquité le nom de Vicus Petronii. Ce ne
serait donc pas tout à fait par hasard que par la légèreté de
INTRODUCTION
son style, par les agréments de son esprit et surtout par son
talent de conteur, Pétrone se trouve être l'ancêtre de Rabe-
lais, de La Fontaine, de Le Sage et de Voltaire. Mais est-il
besoin de le dire, cette hypothèse, du reste assez plausible,
est plus agréable à notre amour-propre de Français que soli-
dement établie.
II. Le texte du « Saturicon ». — I. Le texte que nous pos-
sédons se compose de trois parties : la première et la der-
nière racontent les aventures d'Encolpe et de ses amis,
la seconde, qui est un liors-d'œuvre, décrit un banquet
donné par l'affranchi Trimalcion.
Comme nous l'avons déjà dit, nous ne possédons qu'une
faible partie du roman de Pétrone, un douzième, suivant
Douza, un sixième, suivant l'estimation plus modérée et
sans doute plus exacte de ^L Collignon. Le Codex Tragurensis
(actuellement Parisinus 7989) porte, en efîet, en sous-
titre : Fragments des livres XV et XVI. D'autre part, une
interpolation de Fulgence (Ms. Paris 7975) attribue au
livre XIV la scène racontée au chapitre 20. Bien que ces
deux indications ne soient qu'à peu près concordantes, il
est permis d'en conclure que la première partie des frag-
ments que nous possédons (chap. 1 à 26), contenant l'entre-
tien d'Encolpe et d'Agamemnon sur la décadence de l'art
oratoire, la fuite d'Ascylte, l'histoire du manteau volé et
celle de Quartilla faisait partie du livre XIV. Le Banquet
de Trimalcion, qui vient couper les aventures d'Encolpe et
constitue, avons-nous dit, un épisode bien distinct et fort
long, formait très probablement à lui seul un livre complet,
le XV^, et, en conséquence, la suite des aventures d'Encolpe
à partir de sa rencontre avec Eumolpe (à la fin du chapitre
140) se trouvait très vraisemblablement dans le livre XVI.
La déconfiture d'Eumolpe devait clore ce livre, mais non
pas, probablement, l'ouvrage tout entier, puisque le sort
des deux principaux personnages n'est pas encore fixé
10 l'œuvre de PÉTRONE
au inonicnt où nos fragments s'arrêtent. Donc, en considé-
rant l'épisode de Trimalcion comme un livre complet ne
présentant ni lacunes ni abréviations, en supposant tous les
livres à peu près d'égale longueur, en admettant enfin que
l'ouvrage s'arrêtât à la fin du livre XVI ou peu après, hypo-
thèse encore plus douteuse que les deux précédentes, il fau-
drait multiplier par seize la longueur du Banquet, qui
compte environ cinquante paragraphes, pour avoir appro-
ximativement celle de l'ouvrage I Quelle que soit la valeur
de cette méthode de calcul, ce qui est certain, c'est que le
roman formait un énorme manuscrit dont le dessus et sans
doute aussi le dessous se sont perdus et dont le milieu seul
a été conservé.
Dans la partie qui subsiste on trouve du reste tant d'al-
lusions à des événements qui n'y sont pas mentionnés qu'il
est impossible à première vue de ne pas s'apercevoir que le
texte qui nous est parvenu n'est qu'une suite. Enfin, les écri-
vains du moyen âge citent divers passages de Pétrone, que
nous n'avons plus.
Le fragment même que nous possédons n'est pas complet :
il présente des lacunes dont il est difficile d'apprécier l'im-
portance. Certaines incohérences, certaines transitions défec-
tueuses, certaines faiblesses de style réyè/e/iZ/e/rai'az/pZizs ou
moins adroit d'un abréviateur qui a copié fidèlement divers
morceaux, qui en a sauté d'autres, qui en a enfin résumé.
Il paraît du reste n'avoir pas opéré au hasard. « Il semble,
dit M. Lecouître (1), que l'abréviateur, s'il a été guidé par
un principe quelconque, a eu soin de nous conserver des
discussions sur la décadence de l'art oratoire, qui étaient si
fréquentes au premier siècle, les discours ridicules d'un par-
venu qui cite des auteurs à tort et à travers et les élucu-
brations d'un poète de l'école classique qui proteste contre
les innovations de Lucain. » Ces préoccupations littéraires
(1) Lccoultre, Notes sur Pétrone, page 326.
INTRODUCTION 11
semblent indiquer que le remaniement que nous constatons
est dû à un écrivain ou à un professeur qui, poursuivant un
but très spécial et très précis, a pu altérer profondément le
texte pour ne garder que ce qui était à sa convenance.
Cet abrégé, à son tour, a subi les injures du temps et pré-
sente de nombreuses lacunes. Il a été d'autant plus massa-
cré par les copistes que ceux-ci ont dû s'ingénier à combler
les lacunes, à rétablir le texte là où il était devenu illi-
sible, à le corriger quand il renfermait des mots grecs, ou
des termes techniques, ou des expressions populaires, ou
des allusions à des usages qu'ils ne comprenaient plus,
toutes occasions d'altérer davantage un texte déjà abîmé,
que le Satyricon leur offrait en abondance.
Enfin, le texte cjue nous possédons ne nous est parvenu
que par fragments successifs.
1° Un premier fragment découvert en 1476 a été imprimé
à Milan, en 1482, et est resté le seul texte connu de Pétrone
jusqu'en 1565. Il correspond aux deux meilleurs manus-
crits de la Bibliothèque nationale et contient la majeure
partie de ce qui nous est parvenu des aventures d'Encolpe,
ainsi que le début du Banquet de Trimalcion, C'est la par-
tie la plus sûrement authentique.
2° Le Codex Sambucus, publié à Vienne (1564) et à Anvers
(1565), qui a servi à l'établissement des éditions publiées de
1564 à 1664, et le fragment trouvé par Corvin, dans un
couvent de Bude, en 1587, ou Codex Pithœius (de Pithou),
donnent un texte moins bon, mais généralement considéré
comme authentique et complétant sur plusieurs points les
manuscrits précédents, dans lesquels ils s'emboîtent en
quelque sorte.
3" Parmi les lacunes que laissait subsister la combinaison
des difïérents manuscrits que nous venons de mentionner,
il y en avait une particulièrement importante. Il nous man-
quait encore la dernière et majeure partie du banquet de
12 l'œuvre de PÉTRONE
Tiiniakion. Elle lut découveiLe par l'it'ire Petit dans la
bibliothèque du couvent de Trau et publiée pour la première
fois à Padoue en 1661. Le nouveau manuscrit s'emboîtait
également dans les précédents : il contenait en effet tout
le Banquet, dont les premiers chapitres étaient déjà connus,
et se raccordait ainsi au début avec la première partie des
aventures d'Eumolpe. 11 se raccordait aussi, à la fin, avec
la deuxième partie de ces aventures : le fragment de Trau
rétablissait donc la continuité entre les deux fragments déjà
connus (1). C'était, en outre, un document du plus haut
intérêt pour l'étude des mœurs et de la langue de la ville
impériale.
Pourtant, son authenticité fut immédiatement contestée
par les deux frères A. et Ch. Valois. Pierre Petit, sous le
pseudonyme de ^Nlarinus Stabilius, défendit sa découverte
et envoya le manuscrit à Grimani, ambassadeur de Venise
à Rome, pour le faire étudier par les savants : il fut établi
qu'il datait au moins de deux cents ans. Un nouvel examen
eut lieu en France, chez le grand Condé, et conduisit aux
mêmes conclusions. Depuis lors, il fut communément
admis, mais saiis preuves décisives, que le Banquet était du
même auteur que les Aventures d'Encolpe.
Nous aurons à revenir sur cette mémorable discussion.
Bornons-nous pour l'instant à en souligner l'importance.
Ce n'est pas pour le plaisir d'être pédant que nous avons
ennuyé le lecteur de cette aride histoire de manuscrits : si
par hasard la solution qui a prévalu était erronée, si le
Banquet était d'un autre auteur que les Aventures d'En-
colpe et d'un auteur bien postérieur, toute la critique,
toute l'interprétation de l'œuvre attribuée à Pétrone se
trouverait faussée depuis 1664. Tout ce ({u'oii a écrit sur le
style, sur le talent de l'auteur, sur la grammaire du Satij-
ricon, sur les mœurs qui y sont décrites, sur le but même de
(1) Le FcsUn faisait parlic du texte que Jean de Salisbury (1120-
lloO) avait sous les yeux, puisque celui-ci en nienllunne un incident.
INTRODUCTION 13-
l'ouvrage serait nul et non avenu, puisqu'on aurait parlé
à la fois de deux auteurs très différents, écrivant à des
époques peut-être très éloignées.
4° Il existait encore de nombreuses lacunes dans le texte
du Satyricon qui en rendaient le sens obscur et la lecture
difTicile. Elles se trouvèrent comblées d'une manière assez
heureuse par le manuscrit découvert par Dupuis à Bel-
grade, traduit par Xodot et édité par Leers de Rotterdam.
L'inauthenticité en fut presque aussitôt péremptoire-
ment établie, et par la seule étude de la langue : le faussaire^
mauvais latiniste, mais écrivain assez ingénieux, s'était
servi des allusions contenues dans les fragments déjà connus
à des événements qui n'y sont pas racontés pour en recons-
tituer le récit et avait exécuté ce travail avec assez d'adresse
pour faire du Saiijricon un ouvrage suivi, se sufTisant à lui-
même et ne présentant plus que de rares incohérences.
Nous n'avons pas exclu- de cette traduction les frag-
ments de Nodot, parce que, suivant la remarque de Bas-
nage, ils donnent de la liaison à un ouvrage qui n'en avait
pas et en rendent la lecture facile et agréable. Nous nous
sommes borné à mettre entre une apostrophe renversée (')
et une apostrophe (') toutes les parties du texte dont l'in-
authenticité n'est plus discutée aujourd'hui.
5° Les fragments découverts plus tard par Marchena à
Saint-Gall ont également été reconnus inauthentiques et
n'ont pas même le mérite de rendre l'ouvrage plus lisible.
Nous avons donc jugé inutile de les traduire.
Arrivé au terme de cet ennuyeux mais indispensable
paragraphe, il nous faudrait conclure, ne fût-ce ciue pour
être clair, et nous ne trouvons à apporter au lecteur qu'une
impression personnelle : nous croyons pour notre part, et
plus fermement encore depuis que nous avons traduit l'un
et l'autre, que le Banquet est d'une autre main et d'une autre
14 l'œuvre de PÉTRONE
cçoque que les Aventures d'Encolpe. De ces deux mor-
ceaux, le premier nous a paru beaucoup plus difficile à
comprendre parce qu'il est écrit suivant une syntaxe plus
incertaine, dans une langue plus corrompue, plus faisandée ;
le second nous a semblé plus difficile à traduire parce que sa
langue est plus latine et plus élégante, son style plus fin et
plus serré. Le premier nous paraît l'oeuvre d'un romancier
naturaliste qui peint avec une exactitude scrupuleuse les
mœurs et les usages de son temps, mais qui se révèle assez
inhabile dans l'analyse des caractères; le second est au con-
traire l'œuvre d'un psychologue enjoué et profond et d'un
moraliste sceptique, nourri des maximes d'Épicure et tout
spécialement préoccupé des rapports qu'il entrevoit entre
la décadence des mœurs et celle des arts et des lettres (1).
Son Encolpe est un aventurier lettré qui ne connaît ni
scrupules, ni remords, ni foi, ni pitié, mais c'est un jeune
homme, et quand il lui arrive d'avoir à souffrir des agisse-
ments de ses pareils, il pleure, il déclame, il s'indigne et
devient pour un moment moraliste : son caractère est peint
avec une finesse, une naïveté et une grâce inimitables.
Dans le Banquet, ce n'est plus qu'un provincial un peu naïf
à qui le luxe de Trimalcion en impose malgré tout, et plus
qu'il ne convient à un homme de goût : on ne sait pas assez
s'il est dupe ou s'il se moque.
Le caractère de Trimalcion lui-même nous paraît égale-
ment d'un dessin peu net. Le personnage nous semble avoir
été étudié fidèlement de l'extérieur à la manière des roman-
ciers réalistes plutôt que pénétré, compris, et surtout expli-
qué : tantôt il ment par ostentation, tantôt il étale de la
meilleure grâce du monde ses humilies origines. Sans doute,
(1) Un bon juge, La I\)iie du Theil, dérlarc que les aventures
d'Encolpe sont la seule partie du roman « qui lui paraisse pouvoir
être lue avec un peu d'intérêt du moins sans trop d'ennui » et qu'au
demeurant « c'est la seule portion de l'ouvrage attribué à Pétrone
qui soit intelligible pour lui et qu'il ait cru pouvoir interpréter ».
IXTRODUCTIOX 15
toutes les contradictions se rencontrent dans la nature
humaine et il ne faut voir là que celles d'un caractère scru-
puleusement noté sur nature, mais, en art, le vrai a besoin
d'être rendu vraisemblable.
L'auteur des aventures d'Encolpe et d'Ascylte pénètre
plus profondément dans l'àme de ses personnages : son
Eumolpe aussi se dément lui-même : après nous avoir conté
une aventure crapuleuse où il a trahi la confiance de son
hôte en s'habillant hypocritement du manteau de la vertu,
il s'élève un instant après sans effort aux plus hautes con-
sidérations morales et nous prouve en un admirable langage
que c'est l'abaissement du caractère et la faillite des mœurs
qui sont l'unique cause de la décadence des arts. Il n'a
d'autre souci que la poésie, il est volontiers généreux avec
ses amis, il sait pardonner une offense, mais pourtant il
recourt sans hésiter aux plus bas mensonges et à la plus
honteuse duplicité pour gagner sa vie et faire sa fortune.
Les contrastes de son caractère, hardiment mais habilement
accusés, ne nous étonnent pas : l'auteur sait nous les rendre
vraisemblables, tout comme la gentillesse avisée, le cœur
excellent et l'esprit droit du petit Giton, jolie nature trop
tôt corrompue par le milieu. C'est que nous avons affaire
ici à un psychologue doublé d'un conteur et d'un écrivain,
tandis que l'auteur du Banquet n'est qu'un observateur
curieux, consciencieux et érudit du milieu qui l'entoure.
Il est même un peu lourd. Le Banquet est surchargé de
descriptions minutieuses fort intéressantes pour l'histo-
rien, et dont la parfaite exactitude s'est trouvée déjà bien
des fois vérifiée par les découvertes de la science, mais
fort peu intéressantes pour l'humble lecteur qui ne demande
à un roman que de le divertir : tous ces services compli-
qués, et d'une baroque ingéniosité, qui se succèdent sur
la table de Trimalcion ne sont pas l'œuvre de l'imagination
de l'auteur; ils ont réellement, la science moderne est par-
venue à l'établir, paru un jour dans quelque somptueux
16 l'œuvre de PÉTRONE
banquet, mais il y en a vraiment trop, ils sont trop minu-
tieusement décrits, et après s'y être intéressé quelque temps
on finit, comme les convives, par en avoir une indigestion.
L'auteur de ce morceau était certainement un érudit possé-
dant une collection fort curieuse des plus beaux menus de
l'antiquité, mais ce n'était certes pas un artiste que son sens
de la mesure et du beau avertit à temps que l'excès en tout
•est un défaut : il manque un peu de goût.
Il n'en manc^ue pas qu'en littérature. Il a voulu nous
donner un manuel de l'élégance : tout ce que fait Trimal-
cion est à éviter, tout ce qu'il dit est à ne pas dire. Mais il
di'a pas, comme l'auteur des Aventures d'Encolpe, le sens
de ce qu'est la véritable distinction. On sent que c'est
chez lui leçon apprise, qu'il professe à son tour ce qu'on lui
a enseigné, qu'il a étudié les règles du bon ton, laborieu-
sement, mais que ce n'est là que connaissance acquise;
aussi ne s'élève-t-il guère au-dessus du niveau des manuels de
civilité puérile et honnête. Chez l'auteur des Aventures d'En-
colpe, la distinction serait plutôt poussée jusqu'à la recherche.
Les propos des amis de Trimalcion, par leur naïveté
amusante, leur banalité implacable et leur savoureuse vul-
garité, sont sans doute d'un comique de bon aloi, mais
semblent sortis d'une tout autre veine que les traits vifs,
spirituels, cyniques, la verve railleuse, la fantaisie légère,
l'irrévérence désinvolte, l'élégance aisée et détachée c[ui,
•chez Pétrone, s'allient au plus solide bon sens. L'auteur
■du Banquet nous paraît l'ancêtre authentique de notre Rabe-
lais, celui des Aventures d'Encolpe annonce plutôt Voltaire.
Tels sont, à côté d'autres motifs d'ordre plus technique
■et qu'il serait trop long d'exposer ici, les raisons qui nous
font soupçonner que les fragments que nous possédons
pourraient bien être de deux auteurs différents (1).
(1) Du Theil fait remarquer en outre que le Festin de Trimalcion,
tel qu'il a paru pour la première fois en 1575, ou tel que le présentent
.les éditions données depuis 1664, est à peine rattaché au reste de
INTRODUCTION 17
Oserons-nous aller jusqu'au bout de notre pensée et
avancer qu'il y en a eu sans doute trois ou davantage ?
Dans les Aventures d'Encolpe nous croyons distinguer, en
effet, des morceaux d'inspiration et de valeur bien difîé-
rentes. Il nous semble que les chapitres relatifs au culte
de Priape, l'histoire de Quartilla, et peut-être celle de la
prêtresse Œnothea sont au moins en partie d'un auteur
relativement récent.
Leur mérite littéraire est mince. Ils sont lugubrement
tristes, platement pornographiques ; l«s terreurs de la supers-
tition s'y marient au matérialisme le plus bas, avi sensua-
lisme le plus grossier. On n'y retrouve rien de la bonne
humeur, du bel équilibre intellectuel, de la bonne santé
morale qui caractérisent l'auteur des meilleurs morceaux
du Satyricon. On se sent, au contraire, en pleine décadence.
Eumolpe date encore de l'époque où Rome, déjà corrompue
mais encore vigoureuse et brillante, lutte non sans cou-
rage contre sa propre décadence. L'auteur du Banqiid,
comme celui des priapées, n'en est plus à pressentir la fail-
lite intellectuelle et morale de Rome : il la constate avec une
netteté de procès-verbal.
Un morceau célèbre, et qui mérite de l'être, la Alatrone
d'Éphèse, n'est peut-être même cju'une Milésienne récente
qui se serait glissée tardivement dans le recueil.
Résumons-nous : tout ce qui trahit une décadence trop
complète soit de la littérature, soit des mœurs, nous paraît
indigne de l'auteur primitif du Satyricon. Il aurait écrit
la meilleure partie de l'œuvre, celle qu'on ne se lassera
jamais de relire. Il aurait créé un type, celui de l'élégant
coquin, lettré, déluré et sans aucun scrupule, un style,
celui du récit familier, un cadre, celui du roman à tiroir.
l'ouvrage : « Il ne contient, dit-il, aucun fait dont la connaissance
préalable soit nécessaire pour l'intelligence de la dernière partie du
roman. »
18 l'œUVHIC de PÉTRONI-;
Son succès lui fit des émules, des continuateurs, qui
riniitèrent sans l'égaler ; il était tentant d'attribuer à
Ascylte ou à Encolpe toutes les bonnes histoires de brigands
qui couraient Rome : c'était leur assurer le meilleur des
patronages; il était tentant de les insérer dans une œuvre
déjà célèbre qui leur ferait faire leur chemin dans le monde ;
il était facile d'adopter le ton, la manière de l'auteur qui
est déjà celle de nos meilleurs conteurs français. Et c'est
ainsi que le livre, démesurément grossi, devint un recueil
énorme, quelque chose comme l'épopée de la crapule durant
la décadence romaine.
L'œuvre primitive était, à en juger par les fragments
qui en restent, quelque chose de plus élevé, de plus délicat,
et, ajouterons-nous, de plus moral : il s'agissait de la déca-
dence des lettres envisagée comme conséquence de la déca-
dence des mœurs.
III. Les personnages et le cadre du roman. — Les lacunes
et l'incertitude du texte, l'ignorance où nous restons sur
la date même approximative de la composition des diffé-
rents fragments rendent parfois l'œuvre assez difficile à
comprendre.
LTn des hommes qui ont le plus consciencieusement étu-
dié le Satijricon, un de ceux aussi qui, à notre sens, ont le
mieux compris Pétrone, le chevalier La Porte du Theil (1),
a, dans des pages encore inédites, tenté de restituer la
physionomie des principaux personnages du roman, en se
basant exclusivement sur les Aventures d' Encolpe, qui seules
(1) Au moment de publier son savant ouvrage, pris de scrupules
de conscience, il n'hésita pas à priver ses contemporains et du fruit
de ses travaux et d'un plaisir qu'il s'était permis à lui-même. Il
donna l'ordre d'arrêter l'impression, mais, heureusement, épargna
quelques exemplaires des épreuves et ses notes qui sont à la Biblio-
thèque nationale. Les épreuves portent la date de 1793.
INTRODUCTION 19
lui semblent d'une authenticité certaine. Nous ne saurions
choisir un meilleur guide :
« Peut-être, dit-il, aucun des nombreux interprètes qui
ont tant travaillé sur cette production singulière ne s'est-il
assez occupé du soin de rassembler et de présenter sous un
seul point de vue tout ce qui se trouve, dans le cours de la
narration d'Encolpe, de particularités éparses, d'après les-
quelles on peut deviner bien des faits qui nécessairement
devaient avoir précédé ceux que nous trouvons ici plus ou
moins clairement exposés, plus ou moins défigurés par de
très nombreuses lacunes dont on ne saurait calculer la gran-
deur respective. Ce soin, qui eût été léger, n'eût pas laissé
fréquemment d'ajouter aux lumières que tant d'habiles
gens se sont efforcés, mais non pas toujours avec un égal
succès, de jeter sur une multitude de passages qui nous arrê-
tent encore par leur obscurité. Voici, à ce qu'il m'a semblé,
tout ce que le narré d'Encolpe suppose avoir été précé-
demment raconté quelque part : de ce rapprochement
résultera une idée nette, telle que l'on peut se la faire, avec
quelque fondement, du caractère de cœur et d'esprit que
Pétrone devait avoir voulu donner à ce principal personnage
de ce drame narratif et satirique ; personnage qui, à plus
d'un égard, semble avoir servi de modèle aux modernes
Gil-Blas et Figaro.
« Encolpe, soit Grec, soit plutôt Romain d'origine,
aurait appartenu à une famille honnête. On est fondé à
penser que Pétrone l'avait représenté comme né dans la
classe des hommes libres. Si on peut induire aussi de cer-
tains passages qu'Encolpe avait dû être quelque temps en
service, il est permis de supposer que cet esclavage avait
été accidentel, et peut-être uniquement le fruit ou la suite
d'un dérangement de conduite bien prématuré. En tout
cas, je ne sais si ce que l'auteur lui attribue de connaissances
et d'acquis ne nous met pas en droit de conjecturer qu'il
lui avait donné des parents d'un état qui aurait permis
20 l/ŒrVRE DE PÉTRONE
à leur enfant de fréquenter les meilleures, même les plus
hautes sociétés, lesquelles néanmoins ne l'attirèrent jamais,
ou ne le captivèrent pas longtemps.
« Encolpe, en naissant, devait avoir reçu de la nature
toutes les grâces du corps, tous les talents de l'esprit;
mais, du côté du cœur et de l'âme, il s'en fallait bien que
son partage eût été aussi bon.
« Sans doute, une éducation très soignée avait contribué
à développer en lui le germe de tous ses avantages, mais
n'avait certainement point étouffé celui de tous ses vices.
« Quant au physique, de très bonne heure il s'était trouvé
en état de ressentir comme d'inspirer avec violence la
passion de l'amour. Éminemment pourvu de ces moyens,
de ces forces extraordinaires qui distinguent presque pri-
vativement certains individus et les rendent d'une aptitude
prodigieuse à goûter eux-mêmes ainsi qu'à donner aux autres
les jouissances les plus vives et les plus répétées, il semble
avoir tour à tour enflammé et aimé tout ce que les grandes
villes, théâtre du libertinage le plus raffiné ou le plus cra-
puleux, pouvaient compter, chez l'un et l'autre sexe, de
personnes, n'importe à quel âge, plongées, soit dans la
volupté la plus tendre, soit dans la débauche la plus sale.
« Quels étaient au juste les sentiments que Pétrone lui
avait prêtés relativement aux femmes ? Encolpe avait-il
été, au total, représenté de manière que, chez lui, un goût
dépravé n'eût jamais pris effectivement la supériorité
décidée sur le penchant le plus naturel, et que les femmes,
ne pouvant s'empêcher de l'aimer, eussent simplement
à regretter de n'être pas seules à l'intéresser ? Ou peut-on
penser que partout, dans ce qui est perdu comme dans ce
qui nous reste du roman, ce qu'il disait de ses sentiments
pour elles tendait uniquement à masquer le tort réel de leur
donner une trop faible place dans son coeur ? C'est sur quoi
on ne doit peut-être passe prononcer. Mais ce qui est certain
est que, dans ce que nous lisons aujourd'hui, on croit recon-
INTRODUCTION 21
naître évidemment que, s'il lui eût fallu déterminément
choisir et renoncer à aimer l'un des deux sexes, celui pour
qui nous sommes faits n'eût pas obtenu de lui la préférence.
Disons plus : le rôle que, dans nos fragments, nous le voyons
jouer vis-à-vis des femmes en général, ne répondant nulle-
ment aux moyens dont la nature l'avait si libéralement
pourvu, semble annoncer que Pétrone l'avait voulu repré-
senter comme assez peu porté à les contenter. Je ne parle
point ici simplement de la triste manière dont on le verra,
dans le morceau dont je donne la traduction, se comporter
avec une belle et charmante femme de dix-huit -à vingt
ans : mais je rapproche encore ce qui, de son propre aveu,
avait pu, sans réclamation de son côté, lui être reproché
par un camarade de débauche, lorsque celui-ci l'accusait
en propres termes, antérieurement à la fatale époque dont
il vient d'être question et au temps de sa plus grande vigueur,
de n'avoir pu se tirer galamment d'affaire avec une jeune
personne encore neuve en amour (car je reste persuadé que
tel est le sens d'un passage sur lequel il est superflu de dis-
serter); et tout à l'heure d'autres faits viendront à l'appui
de ce que je dis présentement.
« Quant aux agréments de l'esprit, 11 paraît que rien
de ce qui sert à rendre la société d'un homme séduisante
et sa conversation agréable ne lui était étranger. Dans les
lettres, dans les arts, dans les sciences, il ne manque d'au-
cune de ces connaissances qui permettent de parler avec
justesse sur tout objet intéressant et qui dénotent l'homme
bien élevé et l'homme instruit, l'homme du bon ton. Par-
ticulièrement en fait de littérature, tout annonce chez
lui un goût assez épuré, un tact assez fin, malgré l'obscu-
rité et les fréquentes lacunes qui défigurent les passages
où il est question de semblables sujets, toutes ses censures,
toutes ses plaintes sur le mauvais genre d'éloquence des
déclamateurs de son siècle, sur le style et la manière des
poètes de cet âge, sur le peu de talent et l'avilissement des
22 l'œuvre de PÉTRONE
artistes ses contemporains, paraissent marquées au meil-
leur coin. On dira peut-être que, quand il prétend joindre
l'exemple au précepte, il est moins heureux et que l'on
pourrait à bon droit lui appliquer les vers :
I.a critii|ue est aisée cl l'art est diflirile.
« Mais prenons-y garde ; si le style dans lequel tout ce
roman est écrit est en effet (comme il me le paraît) plu-
tôt vicieux que correct, soit en prose, soit surtout en vers,
c'est le tort de l'auteur. Je ne prétends point ici discuter
son mérite; mais toujours puis-je dire que les maximes
avancées par Encolpe, en fait de littérature, sont les plus
sûres, les plus propres à maintenir le goût dans sa justesse
et dans sa pureté.
« A l'égard des principes qui fondent la morale et assu-
rent la conduite de l'homme, supposé qu'Encolpe les eût
jamais adoptés, il ne les avait pas longtemps suivis. S'il
semble avoir connu et même avoir foncièrement aimé la
vertu, s'il va quelquefois jusqu'à tonner fortement contre
le vice, on est presque autorisé à croire qu'il ne faut pas
s'y méprendre ; que c'est uniquement dans la vue d'excuser
ses excès et avec l'intention de prouver combien un franc
libertin peut encore être préférable, pour ce qu'on appelle
le fond du cœur, au sectateur hypocrite d'une rigide mais
fausse vertu. Ce que je pourrais ajouter sur ce point tien-
drait à la morale générale du roman considéré dans son
ensemble. De célèbres littérateurs en ont peut-être suffi-
samment parlé. Je pourrai rappeler ailleurs ce qu'ils en
ont dit; ici, je me borne à rassembler les traits qui carac-
térisent en particulier le personnage d'Encolpe; traits
qu'on a besoin de connaître préalablement pour n'être
point arrêté dans la lecture de ce qui nous reste du récit
de ses aventures.
« Encolpe, soit que, dès son bas âge, par quelque acci-
dent ordinaire il eût perdu ses parents, soit que simple-
INTRODUCTION 23
ment, dans les premiers jours de l'adolescenee, emporté
par la fougue des passions, il se fût, sans tarder, soustrait
à la domination ordinairement si douce, presque toujours
si utile, mais parfois importune, d'un père et d'une mère,
Encolpe, dis-je, paraît avoir été représenté par Pétrone
comme ayant été de très bonne heure livré à lui-même et
maître de ses actions. A quelque époque de sa vie qu'on
place l'occasion qui, dans le plan général du roman, était
supposée lui avoir fait entamer sa narration, certainement,
dans ce qui nous reste de cette narration, on ne trouve
la mention ni l'indication d'aucun fait, d'aucun événement
qui ne concerne un jeune homme de vingt à vingt-cinq
ans, plutôt qu'un homme fait et d'un âge mûr; et on voit
qu'antérieurement au point où le prennent les fragments
aujourd'hui subsistants, Encolpe avait fait déjà plus
d'un métier. On ne saurait douter que, dans ce qui pré-
cédait, comme dans les lacunes courantes qui se recon-
naissent maintenant, il devait être question d'une mul-
titude de faits, d'un grand nombre d'intrigues amoureuses,
de maint et maint tour d'escroquerie du genre, je l'ai déjà
dit, de ce que présente le tableau de la vie de Gil Blas, de
Figaro, mais avec des nuances adaptées à nos mœurs.
« Une fois livré au monde et au tourbillon du plaisir,
Encolpe, sans doute, n'avait point tardé à tomber dans
tous les embarras où nous précipite bientôt le dérange-
ment de la fortune, compagnon inséparable du dérègle-
ment des mœurs et des actions. A des mots échappés qu'on
rencontre çà et là dans nos fragments, on reconnaît que,
dès l'entrée de sa carrière, il avait subi un esclavage dans
lequel il avait été soumis à tout ce que la passion ou le
libertinage d'un maître amoureux ou vicieux avait pu exiger
de lui.
« Le désordre dans sa conduite n'avait été que la moindre
de ses fautes; Encolpe s'était porté jusqu'au crime. Il
se peut que, dans la portion non existante du roman; des
24 l'œuviu-: de I'Étuone
circunslaïK-es, (lui l'auraient seules rendu coupable, le
disculpassent en partie; mais ce que nous lisons aujour-
d'hui nous apprend clairement que, dans un voyage, il
avait tué son hôte et que s'il avait ensuite échappé à la
justice, c'avait été uniquement par un bonheur inespéré
ou par une prompte fuite.
« Dans les différentes et nombreuses courses que vrai-
semblablement sa vie agitée et licencieuse lui avait occa-
sionnées, non seulement sur terre il avait couru maint et
maint danger (comme quand il avait failli être écrasé sous
des ruines, ou englouti dans quelque bouleversement géné-
ral, événement dont il ne nous parle que par hasard et sans
détail) ; mais sur mer, dans quelque traversée, il avait
été près de périr; et le naufrage qu'on trouvera décrit
dans le morceau dont je donne la traduction semble n'avoir
pas été le seul ni le premier que Pétrone le supposait ailleurs
avoir essuyé.
« On reconnaît encore, ou du moins on croit reconnaître
qu'Encolpe devait avoir fait le métier de gladiateur; que,
engagé à un chef de ces tristes victimes du goût barbare
des anciens pour des jeux sanguinaires, il n'avait point
été fidèle aux conditions du marché, par lequel, comme
on sait, le gladiateur d'un certain genre, et en certaines
occasions, se dévouait à la mort, au gré des spectateurs,
qui rarement épargnaient le vaincu dans l'arène. Encolpe
parle positivement, quoique avec plus de clarté, d'un dan-
ger de cette espèce auquel il avait été exposé, mais dont
il s'était sauvé par une audace et une adresse assez peu
communes pour qu'il pût s'en glorifier comme d'un chef-
d'œuvre en fait de coquinerie.
« Cependant, tout en lui attribuant de tels exploits, il
s'en faut beaucoup que Pétrone lui eût donné du courage ;
il ne lui fait pas même vanter une prétendue valeur. Au
contraire, dans le cours du récit qu'il met dans sa bouche,
il lui fait avouer franchement, même pour ainsi dire, il
INTRODUCTION 25
le montre se targuant de la poltronnerie dont sa conscience
habituellement l'accusait. En plus d'un endroit, Encolpe
donne à entendre qu'il n'était point brave et que ses menaces,
quand il en faisait, étaient uniquement de la forfanterie;
ailleurs il récite naïvement les reproches que son compa-
gnon de débauche et de friponnerie lui faisait de sa lâcheté
réelle; on verra que lui-même en badine.
« Après bien des aventures, qui ne sont que très obscu-
rément (même inintelligiblement) indiquées, Encolpe s'était
violemment épris d'un jeune adolescent, que partout il
nomme Giton. Celui-ci devait être un enfant, né aussi
de parents libres. Je dis de parents libres, mais que l'on
doit supposer pauvres et fort peu délicats (puisqu'ils l'avaient
eux-mêmes livré à un esclavage dont il n'avait pu briser
la chaîne qu'aux dépens de sa pudeur et en abandonnant
sa personne à un maître libertin). Le passage d'où je tire
cette induction peut prêter à une autre interprétation,
je le sais; mais la différence que cette interprétation appor-
terait dans les notions qui concernent Giton ne mérite
pas qu'on en fasse l'objet de la moindre discussion. Il est
certain qu 'Encolpe lui-même nous le représente comme
avouant aisément toute sa turpitude, se reconnaissant
digne du sort le plus malheureux, puisqu'il avait donné
dans le jeu dès qu'il avait pu raisonner, et que s'il était
devenu libre ce n'avait été que par l'infamie ; il conve-
nait d'avoir été vendu, comme fille, à un acheteur, lequel
ne s'y trompait point, et en feignant de se laisser abuser
par une mère avide ou nécessiteuse qui sacrifiait son enfant,
s'estimait heureux de pouvoir s'assurer ainsi, sans paraître
les avoir préalablement cherchées, des jouissances, pré-
cieuses à son goût dépravé, mais dont un désir trop hau-
tement annoncé l'eût fait rougir en public. Du reste, Giton
ne manque ni d'un fonds de bonté dans le cœur, ni d'une
sorte de justesse dans l'esprit. Ses désordres, ses coupables
complaisances paraissent venir plutôt de la faiblesse de
26 l'œuvre de pkthonk
son unie et d'un défaut total de principes que de l'enipor-
tement des passions et de la force du vice. Egalement
attrayant pour les deux sexes, il se prête, sans préférence
marquée, aux plaisirs de l'un et de l'autre. Partout on
le voit céder et jamais attaquer. Enfin, il montre de la
douceur, de la raison, de la gentillesse, surtout une cer-
taine grâce enfantine qui, pour ainsi dire, fait parfois oublier
à quel point s'avilit sa personne.
« Tel est l'objet d'une passion qui, selon le plan géné-
ral du roman, devait avoir régné, sinon exclusivement,
du moins avec plus d'empire que tout autre sentiment
accidentel et passager, dans le cœur d'Encolpe, durant
un temps considérable : il en est constamment et violem-
ment occu^îé pendant la période qu'embrassent nos frag-
ments. Sur quel pied, je veux dire en quelle condition
Encolpe, intrinsèquement, était-il censé tenir Giton avec
lui ? c'est ce qu'il n'est pas aisé de déterminer. En cer-
tains endroits et d'après la mention de quelques services,
tenant de la pure domesticité, auxquels Giton paraît non
seulement résigné sans réclamation, mais comme parfai-
tement accoutumé, on serait tenté de prononcer c]ue, en
tout, il doit être censé avoir été mis en scène comme domes-
tique : et véritablement, s'il faut décidément admettre
l'authenticité du fragment trouvé à Trau, il faudra aussi
convenir que Giton avait été mené chez Trimalcion comme
devant servir les deux amis, Ascylte et Encolpe. Mais
habituellement on rencontre tant de motifs frappants
de penser difïéremment, qu'on ne saurait adopter cette
idée; l'union d'Encolpe avec Giton est trop étroite. Il
le traite toujours de jrère, et vit en effet avec lui, connue
avec la sœur, connue avec la maîtresse, connue avec l'épouse
la plus hautement avouée. ]\Iême logis, même table, uiCmuc lit,
mêmes compagnies ; tout à ces deux amants est comnuni.
Ni les plaisirs, ni les voyages, ni les arrangements de société
ne les séparent; il semble que foncièrement un contrat
INTRODUCTION 27
indissoluble les lie et qu'à peine un pareil ménage puisse,
comme l'engagement légal entre des époux des deux sexes,
devenir, en certaines circonstances, sujet au divorce.
« A ce couple vivant d'une si étrange manière, se trouve
uni un tiers parfaitement assorti. Celui-ci porte le nom
d'Ascylte. Pétrone a-t-il ici, comme ailleurs, prétendu
présenter un nom purement appellatif ? et ce nom d'As-
cylte doit-il, ou avec tous les autres généralement, ou seul
en particulier, être censé significatif? Je l'ignore. En tous
les cas, si nous suivions l'analogie de la langue grecque,
ce terme ne peut guère signifier autre chose que l'Infa-
tigable (1) : sans doute, une telle dénomination convien-
drait assez bien au rôle que Pétrone fait jouer à ce per-
sonnage; mais comme, après tout, ce terme n'est pas trop
décidément connu dans la langue grecque, si on veut main-
tenir l'opinion que notre auteur connaissait parfaitement
cette langue, il faudra plutôt croire que, dans son idée, le
nom d'Ascylte ne signifiait rien.
« Quoi qu'il en soit, Ascylte, bien digne de figurer ici,
est un des plus francs vauriens, si je puis m'exprimer ainsi.
Né dans un pays étranger, vraisemblablement dans la Grèce,
par les suites de quelque exploit, pareil à ceux dont nous
avons vu Encolpe réduit à se vanter, il avait été forcé de
s'expatrier; et, pour lui, le lieu, quel qu'il fût, où dans
le roman, il était supposé avoir formé sa liaison avec notre
héros n'était qu'un lieu d'exil. Pour le libertinage, il était
peut-être encore supérieur à Encolpe, qui se croyait fondé
(1) Les noms des principaux personnages ont une signification
en grec. Ascylte, c'est Yinjuligabk à cause de sa valeur amoureuse.
Encolpe veut dire celui qui est tenu dans le sein, dans les bras.
Entendez : le chéri. Giton signifie voisin, Eumolpe, harmonieux.
Trimalcion, comme le Trissotin de Molière, veut dire probablement
triple brute. Tryphène vient de -.o-j:^r[. vie de délices, et indique une
détraquée qui court indifféremment après tout plaisir; .Enothea
vient de oTvoç, vin ; et la vieille sorcière, en effet, ne déteste pas la
dive bouteille.
28 l'œuvre de PÉTRONE
à lai reprocher ses infamies et jusqu'à l'impureté même
(Je son souille.
« Ascylte ne laisse pas d'être instruit : le roman le sup-
pose assez lettré pour pouvoir tirer une ressource de ses
connaissances et gagner sa vie, en donnant quelques leçons
à des jeunes gens. C'était en partie le désir de se perfec-
tionner dans cet exercice qui l'avait poussé et déterminé
à se lier si étroitement avec Encolpe, plus avancé que lui
datis ce genre d'étude, mais tout au plus son égal en fait
de débauche, de malice et de friponnerie. Toutefois, il
n'avait point gratuitement obtenu de participer à des ins-
tructions qui devaient lui devenir profitables, et, au milieu
d'un verger (c'est lui-même qui, dans la chaleur d'un vio-
lent débat, en fait le reproche à son maître), Ascylte avait
été forcé de se soumettre aux mêmes complaisances qu'En-
colpe exigeait habituellement du tendre Giton : c'est ainsi
qu'il était devenu pour lui un second ji-f-re.
« Dans une pareille association, l'argent devait sou-
vent manquer ; aussi, les trois amis (comme on peut s'ex-
primer, en parlant ici une langue assortie) faisaient-ils
flèche de tout bois. Pour être admis à de bons repas, il
ne leur répugnait point de faire habituellement le métier
de flatteurs et de parasites. Et comme dans une très grande
ville, telle que celle où évidemment doit être le lieu de la
scène, pour toutes les aventures détaillées dans la por-
tion qui nous reste du roman, il ne manque jamais d'y
avoir de ces riches vaniteux, qui se piquent d'aimer les
lettres, qui se mêlent de les cultiver plutôt par air que par
soût réel, qui même se croient de bonne foi du talent, et
rassemblent volontiers des auditeurs disposés à louer leurs
compositions, Encolpe et, sans doute à son exemple, ses
deux camarades n'épargnaient point les applaudissements
à tout amateur dont la prétention au mérite littéraire était
appuyée d'une table bien garnie.
« Il paraît que, au moment où les prennent nos frag-
INTRODUCTION 29
ments, nos jeunes gens étaient comme agrégés parmi une
troupe d'écoliers qui suivaient déterminément la classe,
et, comme nous dirions aujourd'hui, le cours d'vm célèbre
professeur d'éloquence, ou plutôt de déclamation : car,
d'après ce qu'on lit au début de ce qui nous reste du roman,,
on voit que, au siècle (quel qu'il soit) dont Pétrone peut
avoir voulu nous retracer et blâmer les ridicules et les \ices,.
les orateurs étaient de purs déclamateurs. Et, peut-être,
ce qui, dès l'abord, se trouve dit sur ce sujet, sans pouvoir
maintenant paraître neuf ou correctement écrit, est-iL
ce qu'il y a de plus judicieux et de plus sérieusement utile^
dans tout ce que le temps a épargné de cette composition
singulière en son genre. C'aura sans doute été en leur qua-
lité d'écoliers que nos trois jeunes gens pouvaient être admis
dans des société.: où, quel qu'eut été, au fond, le peu de
délicatesse du maître du logis, sans leur titre d'étudiants,
sans ce vernis de littérature, leur conduite d'ailleurs leur
eût nécessairement fermé tout accès. »
On le voit, le savant critique a quelque peine à coor?-
donner et <à concilier les renseignements épars dans ce-
qu'il nous reste du Satyricon : Encolpe est sans doute de
naissance libre, Ascylte est probablement un affranchi,
mais est peut-être, au cours de quelque aventure, retombé
exi esclavage, et c'est sans doute par erreur que, dans le
Banquet, Hermeros le prend pour un chevalier, à suppo-
ser que le Banquet soit de Pétrone. Bien d'autres points
restent obscurs dans les aventures passées des deux mau-
vais compagnons. Quant à Giton, il est vraisemblablement
de naissance servile, mais traité par Encolpe tantôt en
camarade, tantôt en domestique. Voilà bien des incerti^
tudes sur les trois héros de Pétrone.
Il n'en subsiste pas moins sur le théâtre de leurs exploits::
nous avons dit que l'auteur du Satyricon était peut-être
INIarseilIais. Comme le roman a pour cadre une ville grec-
que certainement très populeuse et qui est même un port
30 l'œuvre de PÉTRONE
de mer, on pourrait, sur la conjecture qui précède, en
appuyer une autre et se demander si les aventures d'En-
colpe et de ses acolytes ne se passeraient pas à Marseille
même. Un court fragment d'un livre perdu établit qu'au
moins un des épisodes du roman avait cette ville pour
théâtre.
Mais toute une école de savants napolitains s'est éver-
tuée avec autant d'ingéniosité que d'érudition à établir
que les lieux décrits dans le roman ne pouvaient être que
l'ancienne Naples et ses environs. On a même retrouvé
dans la langue des modernes lazzaroni des expressions
qui sont la traduction exacte en italien de celles employées
par les camarades de Trimalcion. Naples est, en outre, plus
presque Marseille de Crotone, où les héros du roman vont
chercher fortune après un voyage, semble-t-il, assez court.
On trouvera du reste le nom même de cette ville dans notre
texte, mais il n'y a aucune conclusion à tirer de cette men-
tion, parce qu'elle se trouve dans un passage certainement
interpolé.
Pouzzoles a paru également remplir les conditions vou-
lues : c'était un port de mer très peuplé, très commerçant,
où l'élément grec était important; c'était en outre, autre
particularité mentionnée par le Safijricon, un municipe;
enfin l'argot qu'on y parlait ne devait pas être très diffé-
rent de celui de Naples, Mais cette dernière hypothèse
se base sur ce fait établi que Pouzzoles, jusqu'au temps
de Néron, fut le véritable port de Rome ; ce ne fut qu'un
peu plus tard qu'elle tomba en décadence, à la suite de*^
travaux entrepris pour faire d'Ostie une grande ville mari-
time. Elle n'a donc toute sa valeur que pour qui consent
à admettre que Pétrone et ses héros étaient des contem-
porains de Néron.
Cumes, et Misène, proposée par Mommsen, remplissent
aussi les conditions voulues.
Sur ce point encore, il est plus facile de critiquer toutes
INTRODUCTION 31
les solutions proposées que d'apporter la moindre précision
présentant le moindre degré de certitude.
C'est encore au chevalier du Theil que nous allons deman-
der de nous donner les raisons qui militent en faveur de
Xaples et de replacer les personnages dans leur cadre :
« En quel lieu pouvons-nous placer la scène, au mo-
ment où elle s'ouvre pour nous ? Je ne sais si rien peut
démontrer qu'elle doive être censée à Rome; disons plus :
je reste persuadé que Rome est précisément l'endroit où
on ne peut en aucune manière la supposer. Il me paraît
permis de conjecturer que Pétrone l'avait placée à Naples,
ville assez considérable pour qu'il y eût des gymnases,
consacrés aux exercices tant de l'esprit que du corps et
dignes d'être comparés à ce que Rome peut avoir eu de
plus remarquable en ce genre. Dans les fragments authen-
tiques, rien de ce qui précède le lambeau, le plus ancienne-
ment publié, du Festin de Trimalcion n'empêche d'ad-
mettre une pareille conjecture. Elle peut (que di?-je!)
elle doit convenir à ceux mêmes qui soutiendront le plus for-
tement l'authenticité du long morceau (à ce qu'on a pré-
tendu) trouvé, le siècle dernier, à Trau. A chaque page
de ce morceau, certaines phrases forcent à supposer que
le lieu du festin est une espèce de maison de campagne,
du moins une maison située, ou proche, ou dans une ville
à laquelle convenait la dénomination de colonie, et qui
devait être elle-même voisine dune autre ville plus consi-
dérable et maritime : je dis voisine: de manière à ce que,
dans l'espace de peu d'heures, on pût en rev^'nir à pied dans la
grande ville dont je parle. Enfin, lorsque, en unissant ce
même morceau au reste de l'ouvrage, on rentre dans la
lecture des anciens fragments, on se sent, pour ainsi dire,
contraint de regarder les acteurs comme habitant une ville
tout à la fois très vaste, très peuplée et pourvue d'un port
sur la mer où, par la suite/ on les voit s'embarquer.
« Je supposerai donc que le portique et la classe dont
32 l'œuvre de PÉTRONE
il est fait mention dès le troisième chapitre des fragments
authentiques, dans les éditions les plus connues, étaient
des édifices napolitains, où naturellement avaient dû se
rendre Encolpe, Ascylte et Giton, venus depuis peu de
temps à Nai)les, pour y perfectionner des ;,études qui pou-
vaient devenir utiles à leur fortune et peut-être aussi pour
d'autres raisons. J'ai dit, venus depuis peu de temps :
c'est ainsi ciu'on expliquera qu'aucun d'entre eux ne con-
naissait encore le chemin de leur auberge et ne pouvait
Ja retrouver quand ils en étaient une fois éloignés.
« Là, sans doute, ils suivaient plus particulièrement
Je cours d'éloquence d'un professeur accrédité que Pétrone
leur fait désigner sous le nom d'Agamemnon, et qu'il fait
représenter par Encolpe comme un personnage doué de
quelque mérite réel, mais ne laissant pas de prêter au ridi-
vcul* ainsi qu'à la -censure.
« Selon l'usage dont il a été parlé plus haut, nos trois
écoliers, ainsi que leurs camarades de classe, se trouvaient
quelquefois invités à des repas somptueux, soit séparé-
ment, soit ensemble, à la suite du professeur dont ils pre-
naient les leçons; et bien que Giton, comme on l'a déjà
observé, puisse paraître avoir toujours joué un rôle subal-
terne, tenant sinon de l'esclavage, du moins de la domes-
ticité, cependant on le voit reçu partout comme l'égal
ou comme le compagnon d'études et de plaisirs des deux
autres. C'est ainsi que, particulièrement, peu après l'époque
joù commencent les fragments authentiques, toute la société,
Encolpe, Ascylte, Giton et plusieurs de leurs camarades
de classe, entre autres un certain Menelaus, se trouvent
engagés quelques jours d'avance au grand souper que
devait donner ce personnage extraordinaire, ce Trimal-
■cion, dont le rôle, ni bien frappant, ni bien étendu dans
ces fragments, est aussi considérable que difficile, pour
ne pas dire impossible à expliquer, dans le long morceau,
qui nous est connu uniquement depuis la prétendue décou-
INTRODUCTION' 33
verte du manuscrit de Trau. Tous ces étudiants devaient
se rendre à l'invitation avec leur professeur, leur maître
commun, Agamemnon. «
Dans le caractère de Trimalcion et de ses hôtes, dans
'eur exubérance et leur cynisme, dans leur naïveté et leur
canaillerie, dans ^eur langage même, du Theil croit recon-
naître la populace napolitaine telle qu'elle est encore aujour-
d'hui :
« Que l'on observe, dit-il, le caractère de Trimalcion,
on y reconnaîtra un charlatan crapuleux, un de ces honunes
que les Italiens qualifient proprement de goffi, un vrai
modèle... de ces caractères dépeints par Xic. Aminta. L'au-
teur du roman satirique ne représente-t-il pas Trimalcion,
réunissant dans son festin l'abondance et la profusion,
au plus mauvais goût pour le clioix des mets, à la malpro-
preté du service, à la grossièreté et à l'incivilité de ses
manières, qui, toutefois, semblent partir d'un cœur assez
bon ? Presque tout le dialogue de ce festin... respire, si
l'on peut s'exprimer ainsi, un goût de terroir napolitain. »
IV. Discussions sur le Satyricon. — L'interprétation
du Satyricon a soulevé des difficultés et des discussions fort
naturelles si, comme nous inclinons à le croire, il est l'œuvre
de plusieurs auteurs et même de plusieurs temps, parfois
assez déconcertantes s'il faut y voir, au contraire, l'ouvrage
incomplet sans doute, mais pourtant homogène, d'un écri-
vain unicpie.
Nous empruntons à l'opuscule, devenu très rare, de
J.-N.-M. de Guérie, Recherches sceptiques sur le Satyricon
et sur son auteur, un excellent résumé de ces débats qui por-
tent à la fois sur l'objet, sur le titre et sur le style de l'ouvrage.
I. Objet du Satyricon. — « J'ai réfuté ceux qui regar-
dent l'ouvrage de Pétrone comme la satyre de Néron;
n'en parlons plus. D'autres ont cru reconnaître le vicieux
34 l'œi'viu-: de pétrone
Claude dans Trinialcion, Agrippine dans Fortunata, Lucain
dans Euniolpe, Sénèque dans Agameninon : Tiraboski, Bur-
mann et Dotteville seml)lent i)encher de ce côté (1). Selon
les deux Valois, le Satyricon n'est que le tableau ordinaire
de la vie humaine, une vérital)lc IMcnippée, mêlée de prose
et de vers, dans le goût de Varron, une satyre générale des
ridicules et des vices qui appartiennent à tous les peuples,
à tous les temps. Quelques-uns ont presque fait de Pétrone
un casuiste ; ils y voient à chaque page des sermons très
édifiants; et le Satyricon est, à leur avis, un traité complet
de morale, qui vaut bien celui de Nicole. C'est du moins
ce que semljle insinuer Burmann, quand il appelle Pétrone
virum sanctissimiim. L'ingénieux Saint-Evremond a réfuté,
d'une manière agréable, ce dernier sentiment. A l'appui
de cet écrivain, Leclerc, toujours caustique, ajoute avec un
peu d'humeur : « Que dirait-on d'un peintre qui, pour
inspirer l'horreur du vice, tracerait avec toute la délicatesse
possible les postures de l'Arétin?» Enfin, si l'on en croit
Macrobe, le Satyricon est un pur roman dont l'unique but est
de plaire.
« Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait opposer à l'au-
torité de Macrobe. Il fut l'écrivain du quatrième siècle le
plus versé dans la connaissance de l'antiquité; sa saga-
cité dans la critique égalait sa vaste érudition. Il vivait
dans un temps où l'on ne pouvait encore avoir perdu le
secret du Satyricon, s'il eût renfermé quelque mystère.
Son opinion individuelle peut donc ici passer pour celle
de ses contemporains, et, dans le cas où l'une eût dilTéré
de l'autre, un auteur aussi judicieux aurait-il manqué d'ex-
poser au lecteur les motifs qui l'engageaient à s'écarter du
sentiment général ? Parmi les modernes, Huet, Leclerc,
Basnage se sont rangés à l'avis de Macrobe. Défions-nous
de ces esprits systématiques ou malins, qui se plaisent à
torturer un auteur pour lui faire penser ce qu'ils eussent
(1) Lavaur inlilulc sa Iraduclion : Histoire sccretle de Xtron J
INTRODUCTION 35
dit : leur pupitre est, en fait de critique, le lit de fer de Pro-
custe. La Bruyère riait sous cape des prétendues clefs ajus-
tées à ses Caractères par des devins en défaut. Peut-être,
un jour, tirant Artamène ou Clélie de la poussière, quelques
savants en us les publieront tour à tour grossis de nou-
veaux tomes; et pour prouver que Louis XIV est Cyrus ou
Porsenna, ils joindront aux fadeurs de Scudéry, avec leurs
propres visions, les varionim des commentateurs.
IL Forme du Satyricon. — « L'Espagnol Joseph- Antoine
Gonsalle de Sallas a fait jadis une belle dissertation sur
ce seul mot Satyricon. Son étymologie est-elle grecque ou
latine ? Grande question parmi les érudits. Voici ce qu'Hein-
sius, Scaliger et plusieurs autres allèguent en faveur de la
première opinion. Les Grecs appelaient satyriques certains
drames, moitié sérieux, moitié bouffons, dans lesquels
les acteurs, le visage barbouillé de lie, imitaient les danses
grotesques, ainsi que les propos un peu lestes des divini-
tés des bois, et tournaient en ridicule, dans la personne
des magistrats et des riches, les véritables dieux de la terre.
Ces drames eurent cours longtemps encore après Thespis :
il nous en reste un modèle dans le Polyphème d'Euripide.
D'après cette hypothèse, notre mot satyre vient du grec
SaTJooç, faune ou satyre ; il doit alors s'écrire par un y (1).
« Casaubon, Spanheim et Dacier ne manquent point
d'arguments pour combattre Heinsius et Scaliger. Ils
dérivent satyre du latin satura (plat rempli de différents
mets) (2). Si vous demandez quelle analogie peut exister
entre un plat rempli de différents mets et les satyres d'Ho-
race, par exemple, on vous répond que ce genre de poésie
est farci, pour ainsi dire, de quantité de choses diverses,
(1) Les manuscrits poricnt les uns Satijricon, les autres Satiricon.
(2) Comparez à nos expressions françaises : Œuvres mêlées. Mé-
langes.
36 i/œuvrf. DI-: pétroxi-:
comme s'exprime éléqamment Porphyrion, miillis et variis
rébus hoc carmen re/ertnm est (1).
« Le vulgaire des écrivains, gens dénués d'érudition,
ont simplement distingué la satyre en deux espèces. L'une,
ont-ils dit, tend directement à réformer les mœurs ou à
ridiculiser les travers de l'esprit humain. C-eux qui la
craignent l'accusent de misanthropie ou de malignité. C'est
sans doute pour adoucir l'austérité du précepte ou l'acerbe
du sarcasme qu'elle emprunte à la poésie les grâces de son
langage. Sœur cadette de la comédie, elle n'en diffère
que dans sa forme. Elle est plus courte et n'est pas essen-
tiellement dramatique. Horace, Juvénal et Perse ont porté
dans Rome cette espèce de satyre à sa perfection ; elle n'a
point dégénéré en France sous la plume des Régnier, des
Boileau, des Gilbert.
» La seconde espèce de satyre est celle qu'on nomme
Ménippce. Le plus savant des Romains, Varron, la mit
en honneur chez ses concitoyens. Si son but est également
d'instruire, elle y vise par des détours plus cachés : plaire
est son premier désir, l'instruction chez elle n'est que secon-
daire. Ses tableaux plus variés embrassent toutes les scènes
de la vie, comme toutes les branches de la littérature. Son
caractère distinctif est un mélange agréable de ])rose et
de vers. La fiction est son arme favorite ; sa marche appro-
che de cells du roman dont elle usurpe impunément l'étendue.
Elle caresse plus souvent qu'elle n'cgratigne; et pour faire
aimer la vertu, elle lafïuble quelquefois des livrées de la
folie. L' Apocotokyntosis de Sénèque, le Misopogon de l'em-
pereur Julien, la Consolation de Boêcc sont autant de Ménip-
pées. La France peut leur comparer sans honte le Panta-
gruel de Rabelais, le Cathoticon d' Espagne, la Pompe funèbre
(Je Voiture, par Sarrazin.
(1) Chez Eniiius la satire élalt également caractérisée par le mc-
Icinijc de dinéreiils mètres.
INTRODUCTION 37
« Aux yeux de ceux pour qui les disputes de mots ne
sont que de doctes àneries, Rome paraîtra peut-être rede-
vable à la Grèce de ces deux espèces de satyres. Varron, de
son aveu même, avait imité INIénippe le Cynique; et les
siLyres du second genre s'appellent encore aujourd'hui
Ménippées, du nom du philosophe grec. Pour la satyre
du premier genre, les Grecs lui avaient donné le nom de
Silles ; et les fragments de Silles de Timon le Phliasien,
sceptique célèbre par ses vers mordants contre les dogma-
tiques, prouvent assez que la Grèce avait ses Lucile et ses
Horace. N'était-ce donc pas une satyre, ces iambes lancés
par le Grec Sotade contre Ptolémée-Philadelphe; ces iambes
cruels qui mirent en fureur leur royale victime, et firent
enfin précipiter dans le Nil leur malheureux auteur ? Main-
tenant personne n'ignore que Lucile, Pacuve, Ennius même,
ne parurent qu'après Ptolémée-Philadelphe ; or, Timon
et Sotade florissaient sous ce prince. Les Grecs connurent
donc la satyre proprement dite ; ils la connurent donc
même avant les Romains. Ainsi la satyre fut d'abord à
Rome ce qu'elle avait été dans Athènes : la seule différence
qui la distingua par la suite chez ces deux peuples, c'est
qu'en changeant de forme, elle retint en Italie son nom pri-
mitif, tandis c^u'elle prenait tour à tour chez les Grecs celui
de Silles ou de Ménippée.
« Les mots ne tiennent pas toujours ce que leur étymo-
logie promet; l'usage, ce tyran des langues, est plus fort
que les grammairiens, et souvent l'expression est la même
quand la chose a changé. Charmé de la marche libre et
facile que donnait à la Ménippée le mélange des vers et
de la prose, les Romains s'accoutumèrent insensiblement
à désigner par son nom les écrits revêtus de la même forme,
quoique éloigné de son caractère original. Histoirer, romans,
philosophie, morale, tout fut bientôt de son ressort. On
oublia qu'elle était née caustique, pour ne plus voir en elle
qu'une ingénieuse babillarde. Pourvu que, dans un même
L ŒUVRE DE PETRONE
ouvrage, elle semât avec esprit et les vers et la prose (1),
on lui pardonna de ne plus médire ; en dépit de son change-
ment, elle resta Ménippée. Cette satyre n'est donc point
essentiellement mordante. Celle même de Varron, quoique
plus proche de son origine, montre rarement le vice cou-
vert de ridicule ou d'opprobre. Sa philosophie badine plus
qu'elle ne dogmatise ; elle cache sous les fleurs les épines
de l'érudition, et ses leçons de morale, elle ne les donne
ciu'en se jouant. La satyre chez Pétrone est encore | lus
indulgente. Ne cherchez pas en elle un pédagogue : enfant
gâté d'Epicure, sa malignité s'endort auprès du vice aimable;
craignez qu'elle ne s'éveille aux sermons de la sagesse.
Près de Pétrone, l'âne d'Apulée est un Caton. Il censura
fort bien les travers de son siècle : cependant, il n'a pas
l'honneur de siéger parmi les satyriques. Cet âne, content
de parler mieux que certains hommes, négligea d'employer
le langage des dieux; et, je l'ai déjà dit, il n'est point de
Ménippées sans le mélange de la prose et des vers.
« Pétrone ne pouvait choisir pour son roman une forme
de composition plus variée, plus agréable que celle de la
Ménippée; aussi n'y manqua-t-il point, et voilà sans doute
tout le mystère du Satyricon (2). Quant à la désinence du
mot, les Latins, selon Gonsalle de Sallas, ont fait salyricon
de satyra, comme ils faisaient épigrammaiion d'cpigrainma,
elegidarion d'elegia; le diminutif ne changeait rien d'essen-
tiel dans l'objet principal de l'expression, il annonçait seu-
lement dans le dérivé moins de prétention et plus d'enjoue-
ment. Peut-être aimeriez-vous mieux la leçon de Rollin,
Baillet, Burmann et autres : ils font longue la dernière du
(1) Elle admet aussi, comme le fait remarquer M. Collignon, « le
mélange des termes nobles et du langage populaire », et « autorise
l'imitation de beaucoup de styles divers ».
(2) La grande originalité de I^étrone, dit M. Collignon, nous paraît
consister... à avoir emprunté le cadre de l'ancienne Ménippée pour
y faire entrer un genre nouveau (le roman de mœurs). (Collignon,
Étude sur Pétrone, Paris, 1892, p. 20.)
INTRODUCTION 39
Satijricon, et la prononcent comme l'oméga des Grecs. Dans
cette hypothèse, le Satijricon serait un recueil de satyres (1). »
Mais l'omicron n'en fait qu'un innocent badinage; je suis
pour l'omicron (2).
m. Style du Satyricon. — « Le style de Pétrone a trouvé
des censeurs, même parmi les meilleurs juges en cette
matière. « Quoique Pétrone, dit Huet, paraisse avoir été un
grand critique et d'un goût exquis, son style, pourtant,
ne répond pas tout à fait à la délicatesse de son jugement.
On y remarque quelque affectation; il est un peu trop
peint et trop étudié ; il dégénère de cette simplicité natu-
relle et majestueuse de l'heureux siècle d'Auguste. Peut-
être doit-il une partie de sa réputation à la liberté de ses
portraits ; il aurait été moins lu s'il avait été plus modeste.
Rollin porte à peu près le même jugement ; et Rapin assure
que Pétrone, s'il donne quelquefois d'excellents préceptes
d'éloquence, ne les suit pas toujours. Valois croyait remar-
quer dans son style un air un peu étranger; il se servait
même de cet argument pour prouver que notre auteur
était Gaulois et qu'il vécut après Suétone. Saumaise ne
trouve dans les fragments de Pétrone que des extraits faits
sans goût par quelques libertins obscurs du Bas-Empire.
« Pétrone, dit Bayle, est moins dangereux dans ses tableaux
trop nus que dans les délicatesses dont Bussi-Rabutin les
a revêtus ; la galanterie se présente, dans les Amours des
Gaules, sous des formes bien plus aimables que dans le
Satyricon. » Aux yeux de Voltaire, cet ouvrage n'est pas
plus un modèle de style qu'il n'est l'histoire secrète de
Néron; les suppôts de nos tavernes tiennent, à l'entendre,
(1) Il faudrait comprendre : Satyricon avec liber, livre, sous-
entendu, comme on a le Poimenicon de Longus, Y Ephesiacon de
Xénophon d'Éphèse, YMthiopicon d'Héliodore.
(2) Bucheler Intitule simplement l'ouvrage : Satirœ, d'après plu-
sieurs manuscrits. D'autres portent Sntirici ou Satyri liber.
40 l'œuvre de PÉTRONE
des discours plus honnêtes que les convives de Trinialcion ;
à l'exception de quelques vers heureux, de deux ou trois
contes agréables, tout le livre n'est qu'un anii^s confus
d'images ampoulées ou lascives, d'érudition ou de débauches.
Selon Baillet et Tiraboski, on y rencontre des tours ingé-
nieux et de jolies pensées; mais ces beautés sont obscurcies
par l'inégalité du style, par des mots barbares, par des
récits on l'on ne comprend rien. C'est peut-être, ajoutent-
ils, la faute des copistes ; mais l'ouvrage, en somme, ne
méritait pas les peines qu'on s'est données pour en recher-
cher et recoudre les lambeaux. Leclerc maltraite encore
plus Pétrone. Mais c'est trop longtemps parler de ses détrac-
teurs; écoutons enfm ses panégyristes.
« A la tête des nombreux admirateurs de Pétrone mar-
chent Vossius et Douza, Turnèbe et Pithou, Briet et
Ronsin. Les censures même h^s-.rdées contre Pétrone
sont mêlées, disent-ils, d'éloges arrachés par la force de
la vérité ; et, dans la bouche d'un ennemi, la louange est
d'un bien plus grand poids que les reproches. Cette bar-
barie même et cette bassesse d'expression, qui paraissent
défigurer quelquefois le stj^le de Pétrone, sont aux yeux
de Ménage le chef-d'œuvre de l'art ; il ne les a placées que
dans la bouche des valets et des débauchés sans délicatesse.
Voyez, au contraire, avec quelle élégance il fait parler
les gens de la bonne compagnie. Pétrone donne à chacun
de ses acteurs le langage qui lui convient. Ce mérite est
d'autant plus précieux qu'il est plus rare ; et les ombres
qu'un peintre habile répand dans ses tableaux en rendent
les beautés plus saillantes. Barthius trouve réunies dans
Pétrone seul, quand il n'est pas défiguré par l'ignorance
des copistes, toutes les finesses de Plante, toutes les grâces
de Cicéron; et Juste Lipse l'appelle aiiclor purissimœ impii-
ritatis. Telle était l'admiration du vainqueur de Bocroi pour
Pétrone, qu'il pensionnait un lecteur, uniquement chargé de
lui réciter le Salyricon. En parlant du poème de la Guerre-
INTRODUCTION 41
civile, dans lequel Pétrone, dit-on, prétendit lutter contre
Lucain, l'abbé Desfontaines s'écrie : « Quelle finesse dans
la peinture des vices des Romains et des défauts de leur
gDUvernement ! que d'esprit dt.ns ses fictions ! Ces beautés
sjnt relevées par un stvle mâle et nerveux, en faveur duquel
on doit pardonner au poète quelques fautes contre l'élo-
cution, et certains traits qui sentent le rhéteur. » Fréron,
dont le goût fut presque toujours d'accord avec la raison
(|uand il ne jugea que les anciens, parle de Pétrone dans
le sens de Desfontaines : « Son pinceau, dit-il, respire par-
tout la chaleur de l'imagination et la délicatesse de l'esprit;
il est riant dans ses descriptions, coulant, net et facile dans
sa narration, admirable dans ses vers, et, ce qui le carac-
térise plus particulièrement, il est toujours fin et délicat
en fait de galanterie, quand il parle de celle que la nature
avoue. » Je fais grâce des éloges prodigués à Pétrone par ses
différents traducteurs, ils pourraient paraître suspects; mais
on me permettra, du moins, d'opposer à ses censeurs les
suffrages de Saint-Evremond. De tous les panégyristes de
Pétrone, aucun n'eut plus de ressemblances morales avec son
héros que cet ingénieux épicurien ; et comme nul n'apprécia
notre auteur avec plus de connaissance d? cause, nul aussi
ne l'a vanté avec plus d'esprit.
« Ce n'est pourtant pas sans quelque injustice peut-
être, ou du moins sans un peu de prévention, que Saint-
Evremond, après Douza, semble élever au-dessus de la
Pharsale VEssai de Pétrone sur la Guerre civile, et même
son Fragment de la guerre de Troie. Mais, si le premier de
ces morceaux, à peine composé de trois cents vers, ne peiit
être mis en parallèle avec aucun poème en dix chants, il
n'en étincelle pas moins de beautés sublimes. Quant au
fragment de la prise de Troie, son seul défaut peut-être
est de rappeler un des plus beaux épisodes de l'Enéide :
sans le Laocoon de Virgile, celui de Pétrone pourrait passer
pour un chef-d'œuvre.
42 l'œUVRF. de PÉTRONE
« Voilà sans doute de quoi contrebalancer les reproches
qu'on a pu faire au style de Pétrone. Je n'ai parlé que de
ses vers ; sa prose est peut-être plus élégante encore. Oui
ne sait (jue La Fontaine lui doit son joli conte de la Matrone
d'Ephèse ; et Bussi-Rahutin, en transportant dans les Amours
des Gaules l'épisode piquant de Polyœnos et de (".ircé, n'a
chanpé que le nom des acteurs. .Je ne prétends point fixer
la place que doit occuper Pétrone ; mais qu'il me soit per-
mis de faire observer en passant que la critique n'a jamais
rien trouvé fie sacré. Scioppius n'a-t-il pas traité Phèdre de
barbare, et Cicéron de visigoth ? Selon Claude Duverdier,
Horace est raboteux, et Virgile fourmille de solécismes.
Tassoni a rencontré, dit-il, cinq cents absurdités dans
Homère ; et, parmi nous, l'aimable Deshoulières préféra
Pradon à Racine. M^'^ de Sévigné ne s'est pas montrée
plus indulgente envers l'auteur de Phèdre et d'Athalie.
La multiplicité des critiques, leur autorité même, ne forment
donc pas toujours une présomption défavorable contre
l'ouvrage critiqué.
<'. Résumons-nous : 1° Pétrone, sans doute, n'a vouhi
faire qu'un roman ; 2° Le Satyricon peut être classé parmi
les iMénippées ; 3° Son style est mêlé de beautés et de défauts ;
mais risquerait-on beaucoup, en attribuant les beautés à
Pétrone, et les défauts à ses copistes ? »
V. Valeur morale et littéraire. — Parmi tant de jugements
divers portés sur notre auteur, deux sont restés célèbres,
celui de Saint-Evremond et celui de Voltaire, l'un très favo-
rable à Pétrone, l'autre assez sévère. Comme il faut les
aller chercher dans les œuvres complètes des deux grands
écrivains, nous croyons être utiles — et agréables — au
lecteur, en les reproduisant in extenso.
Saint-Evremond est le champion le plus autorisé et le
plus radical de la thèse classique : il identifie le favori de
Néron et l'auteur du Satyricon et associe l'homme et l'œuvre,
PL. II
La Noce de Gitox,
(Sauvé, inv.)
INTRODUCTION 43
toute l'œuvre prise en bloc, dans une même admiration.
C'est dans son essai Sur Pétrone qu'il convient de cher-
cher l'expression la plus forte et aussi la plus séduisante
de la théorie que nous combattons.
I. L'homme. — « Pour juger du mérite de Pétrone, je
ne veux que voir ce qu'en dit Tacite; et sans mentir, il
faut bien que c'ait été un des plus honnêtes hommes du
monde, puisqu'il a obligé un historien si sévère de renon-
cer à son naturel, et de s'étendre avec plaisir sur les louanges
d'un voluptueux. Ce n'est pas qu'une volupté si exquise
n'allât autant à la délicatesse de l'esprit qu'à celle du goût.
Cet enidito liixu, cet arbiter elegantiarum (1), est le carac-
tère d'une politesse ingénieuse, fort éloignée des sentiments
grossiers d'un vicieux : aussi n'était-11 pas si possédé de
ses plaisirs, qu'il fût devenu incapable des affaires; la dou-
ceur de sa vie ne l'avait pas rendu ennemi des occupations.
Il eut le mérite d'un gouverneur dans son gouvernement
de Bithynie, la vertu d'un consul dans son consulat : mais
au lieu d'assujettir sa vie à sa dignité, comme font la plupart
des hommes, et de rapporter là tous ses chagrins et toutes
ses joies, Pétrone, d'un esprit supérieur à ses charges, les
ramenait à lui-même; et pour m'expliquer à la façon
de Montaigne, il ne renonçait pas à l'homme en faveur
du magistrat. Pour sa mort, après l'avoir bien examinée,
ou je me trompe, ou c'est la plus belle de l'antiquité. Dans
celle de Caton, je trouve du chagrin, et même de la colère.
Le désespoir des affaires de la répubhque, la perte de la
liberté, la haine de César, aidèrent beaucoup sa résolution ;
et je ne sais si son naturel farouche n'alla point jusqu'à
la fureur, quand il déchira ses entrailles.
(1) Les citations latines qui étayent cette dissertation sont pres-
que toutes empruntées soit au texte du Satyricon, soit au passage
de Tacite traduit plus haut. Nous n'avons pas cru pouvoir les sup-
primer ; nous n'avons pas cru devoir en donner une traduction
qui eût fait double emploi.
44 l'œuvre de PÉTRONE
« Socrate est mort véritablement en homme sage et
avec assez d'inditTérence; cependant, il cherchait à s'as-
surer de sa condition en l'autre vie, et ne s'en assurait pas;
il en raisonnait sans cesse dans la prison avec ses amis assez
faiblement : et pour tout dire, la mort lui fut un objet con-
sidérable. Pétrone seul a fait venir la mollesse et la noncha-
lance dans la sienne. Audiehalque referentes, nihil de immor-
talitate animée, et sapientium placitis, sed levia carmina et
faciles versus. Il n'a pas seulement continué ses fonctions
ordinaires, à donner la liberté à des esclaves, à en faire
châtier d'autres ; il s'est laissé aller aux choses qui le flat-
taient, et son âme, au point d'une séparation si fâcheuse,
était plus touchée de la douceur et de la facilité des vers
c[ue de tous les sentiments des philosophes.
K Pétrone, à sa mort, ne nous laissa qu'une image de
la vie ; nulle action, nulle parole, nulle circonstance qui
marque l'embarras d'un mourant. C'est pour lui, propre-
ment, que mourir c'est cesser de vivre. Le Vixit des Romains,
lui appartient justement.
IL La morale. — « Je ne suis pas de l'opinion de ceux
qui croient que Pétrone a voulu reprendre les vices de
son temps, et qu'il a composé une satire avec le même esprit
qu'Horace écrivait les siennes. Je me trompe, ou les bonnes
mœurs ne lui ont pas tant d'obligation. C'est plutôt un
courtisan délicat, qui trouve le ridicule, qu'un censeur
public, qui s'attache à blâmer la corruption. Et pour dire
vrai, si Pétrone avait voulu nous laisser une morale ingé-
nieuse dans la description des voluptés, il aurait tâché de
nous en donner quelque dégoût : mais c'est là que paraît
le vice avec toutes les grâces de l'auteur; c'est là qu'il fait
voir avec plus de soin l'agrément et la politesse de son
esprit.
e Davantage, s'il avait eu dessein de nous instruire par
une voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes»
INTRODUCTION 45
pour le moins verrions-nous quelques exemples de la justice
divine ou humaine sur ses débauchés. Tant s'en faut, le
seul homme de bien qu'il ait introduit, le pauvre Licas,
marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt
misérablement dans la tempête au milieu de ces corrom-
pus, qui sont conservés. Encolpe et Giton s'attachent l'un
avec l'autre pour mourir plus étroitement unis ensemble,
et la mort n'ose toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse
Triphène se sauve dans un esquif avec toutes ses hardes;
Eumolpe fut si peu ému du danger qu'il avait le loisir de
faire quelque épigramme. Licas, le pieux Licas, appelle
inutilement les dieux à son secours; et à la honte de leur
providence, il paye ici pour tous les coupables. Si l'on voit
quelquefois Encolpe dans les douleurs, elles ne lui viennent
pas de so.i repentir. Tl a tué son hôte, il est fugitif, il n'y
a sorte de crime qu'il n'ait commis; grâce à la bonté de
sa conscience, il vit sans remords : ses larmes, ses regrets
ont une cause bien diHerente : il se plaint de l'infidélité
de Giton, qui l'abandonne; son désespoir est de se l'imaginer
dans les bras d'un autre, qui se moque de la solitude où il
est réduit. Jacent mine amaiores obligati noclibus toiis, et
forsitan muiiiis lubidinibus allriti, dérident solitudînem
meam.
« Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la
réserve d'un seul, qui lui a véritablement attiré une puni-
tion fâcheuse ; mais c'est un péché pour qui les lois divines
et humaines n'ont point ordonné de châtiment. Il avait mal
répondu aux caresses de Circé, et à la vérité son impuissance
est la seule faute qui lui a fait de la peine, 11 avoue qu'il
a failli plusieurs fois, mais qu'il n'a jamais mérité la mort
qu'en cette occasion. Enfin, sans m'attacher au détail de
toute l'histoire, il retombe dans le même crime et reçoit
le supplice mérité avec une parfaite résignation. A.lors il
rentre en lui-même et connaît la colère des dieux :
« Hellesponiiaci seqiiitur gravis ira Priapi.
46 l'œuvre de PÉTRONE
« Il se lamente du pitoyable état où il se trouve, /«/le-
rata est pars illa corporis, qua quondam Achilles eram ; et
pour recouvrer sa vigueur, il se met entre les mains d'une
prêtresse de ce dieu avec de très bons sentiments de reli-
gion, mais en effet les seuls qu'il paraisse avoir dans toutes
ses aventures. Je pourrais dire encore que le bon Eumolpe
est couru des petits enfants quand il récite ses vers ; mais
quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme
un philosophe : et couchés dans une même chambre, le
père ne s'éveille pas, tant le ridicule est sévèrement puni
chez Pétrone, et le vice heureusement protégé. Jugez par
là si la vertu n'a pas besoin d'un autre orateur pour être
persuadée. Je pense qu'il était du sentiment de Bautru :
« Qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent pas
ensemble. Si ergo Petronium adimiis, adimus virum ingenio
vere aiilico, elegantise arbitrum, non sapientiss (1).
lîl. Pélrone et Néron. — « On ne saurait douter que
Pétrone n'ait voulu décrire les débauches de Néron, et
que ce prince ne soit le principal objet de son ridicule, mais
de savoir si les personnes qu'il introduit sont véritables
ou feintes; s'il nous donne des caractères à sa fantaisie,
ou le propre naturel de certaines gens, la chose est fort dif-
ficile, et on ne peut raisonnablement s'en assurer. Je pense,
pour moi, qu'il n'y a aucun personnage dans Pétrone qui
ne puisse convenir à Néron. Sous Trimalcion, il se moque
apparemment de sa magnificence ridicule et de l'extrava-
gance de ses plaisirs. Eumolpe nous représente la folle pas-
sion qu'il avait pour le théâtre : Sub nominibiis exolctorum
fseminarumque, et novitate cufusqiie stupri, flagitia Prin-
cipis prescripsit ; et par une agréable disposition de diffé-
rentes personnes imaginées, il touche diverses imperti-
nences de l'Empereur et le désordre ordinaire de sa vie.
(l)^En abordant Pétrone, nous abordons un auteur plein d'urbanité,
un arbitre de l'élégance, non de la sagesse.
INTRODUCTION 47
tt On pourra dire que Pétrone est- bien contraire à soi-
même, d'en blâmer les vices, la mollesse et les plaisirs, lui
qui fut si ingénieux dans la recherche des voluptés : Diim
nihil amaenum, ei molle affliientia piitat, nisi qiiod ei Petro-
nius approbavisset. Car, à dire vrai, quoique le prince fût
aàsez corrompu de son naturel, au jugement de Plutarque,
la complaisance de ce courtisan a contribué beaucoup à
le jeter dans toute sorte de luxe et de profusion. En cela,
comme en la plupart des choses de l'histoire, il faut regar-
der la différence des temps. Avant que Néron se fût laissé
aller à cet étrange abandonnement, personne ne lui était
si agréable que Pétrone : jusque-là, qu'une chose passait
pour grossière, quand elle n'avait pas son approbation.
Cette cour-là était comme une école de voluptés recher-
chées, où tout se rapportait à Ifi délicatesse d'un goût si
exquis. Je crois même que la politesse de notre auteur
devint pernicieuse au public, et qu'il fut un des principaux
à ruiner des gens considérables qui faisaient une profes-
sion particulière de sagesse et de vertu. Il ne prêchait que
la libéralité à un empereur déjà prodigue, la mollesse à
un voluptueux. Tout ce qui avait une apparence d'aus-
térité avait pour lui un air ridicule.
« Selon mes conjectures, Traséas eut son tour, Helvidius
le sien ; et quiconque avait du mérite, sans l'art de plaire,
n'était pas fâcheux impunément. Dans cette sorte de vie,
Néron se corrompait de plus en plus ; et comme la déli-
catesse des plaisirs vint à céder au désordre de la débauche,
il tomba dans l'extravagance de tous les goûts. Alors Tigel-
lin, jaloux des agréments de Pétrone et des avantages qu'il
avait sur lui dans la science des voluptés, entreprit de le
ruiner, quasi adversus aemulum et scientia voluptatum potio-
rcm. Ce ne lui fut pas une chose malaisée ; car l'Empereur,
abandonné comme il était, ne pouvait plus souffrir un
témoin si déUcat de ses infamies. Il était moins gêné par les
remords de ses crimes que par une honte secrète qu'il sen-
48 l'œuvre de PÉTRONE
tait de ses voluptés grossières, quand il se souvenait de la
délicatesse des passées. Pétrone, de son côté, n'avait pas
de moindres dégoûts; et je pense que, dans le temps de ses
mécontentements cachés, il composa cette satire ingénieuse,
que nous n'avons malheureusement que défigurée.
e Nous voyons dans Tacite l'éclat de sa disgrâce, et qu'en-
suite de la conspiration de Pison, l'amitié de Scevinus fut
le prétexte de sa perte.
IV. la peinture des caracfcres, le style, la galanterie dans
Pétrone. — « Pétrone est admirable partout, dans la pureté
de son style, dans la délicatesse de ses sentiments ; mais
ce qui me surprend davantage est cette grande facilité
à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères.
Térence est peut-être l'auteur de l'antiquité qui entre le
mieux dans la nature des personnes. J'y trouve cela à redire
qu'il a peu d'étendue ; tout son talent est borné à faire bien
parler des valets et des vieillards, un père avare, un fils
débauché, une esclave, une espèce de Briguelle. Voilà où
s'étend la capacité de Térence. N'attendez de lui ni galan-
terie, ni passion, ni les sentiments, ni les discours d'un
honnête homme. Pétrone, d'un esprit universel, trouve le
génie de toutes les professions et se forme comme il lui plaît
à mille naturels différents. .S'il introduit un déclamateur,
il en prend si bien l'air et le style qu'on dirait qu'il a déclamé
toute sa vie. Rien n'exprime plus naturellement le désordre
d'une vie débauchée que les querelles d'Encolpe et d'As-
cylte sur le sujet de Giton.
« Quartilla ne représente-t-elle pas admirablement ces
femmes prostituées quorum sic accensa libido, ut saepius
pelèrent viros, quant peterenfur ? Les noces du petit Giton
et de l'innocente Pannychis ne nous donnent-elles pas
l'image d'une impudicité accomplie ?
« Tout ce que peut faire un sot ridiculement magnifique
dans un repas, un faux délicat, un impertinent, vous l'avez
sans doute au festin de Trimalcion.
INTRODUCTION 49
« Eumolpe nous fait voir la folie qu'avait Néron pour
le théâtre, et Sa vanité à réciter ses ouvrages ; et vous
remarquerez en passant, par tant de beaux vers dont il fait
un méchant usage, qu'un excellent poète peut être un
malhonnête homme. Cependant comme Encolpe, pour
représenter Eumolpe un faiseur de vers fantasque, ne laisse
pas de trouver en sa physionomie quelque chose de grand,
il observe judicieusement de ne pas ruiner les idées qu'il
nous en donne. Cette maladie qu'il a de composer hors de
propos, même in vicinia moriis (1) ; sa volubilité à dire ses
compositions en tous lieux et en tous temps répond à son
début ridicule : Et ego, inquit, poêla sum, et ut spero, non
humillimi spiritus, si modo aliquid coronis credendum est,
quas etiam ad imperitos gratia déferre solet. Sa connaissance
assez générale, ses actions extraordinaires, ses expédients
en de malheureuses rencontres, sa fermeté à soutenir ses
compagnons dans le vaisseau de Licas, cette cour plaisante
de chercheurs de successions qu'il attire dans Crotone, ont
toujours du rapport avec les choses qu'Encolpe s'en était
promises : Senex canus, exercitati vultus, et qui videbatur
nescio qiiid magnum promitiere.
« Il n'y a rien de si naturel que le personnage de Crisis :
toutes nos confidentes n'en approchent pas ; et sans parler
de sa première conversation avec Poliœnos, ce qu'elle lui
dit de sa maîtresse sur l'affront qu'elle a reçu est d'une naï-
veté inimitable : Verum enim fatendum est, ex qua hora
accepit injuriam, apud se non est. Quiconque a lu Juvénal
connaît assez impotentiam malronarum (2), et leur méchante
humeur, si quando vir aut familiaris infelicius cum ipsis
rem habuerat (3). Mais il n'y a que Pétrone qui eût pu nous
décrire Circé si belle, si voluptueuse et si galante.
(1) A rarticle de la mort.
(2) L'impatience des dames.
(3) Quand par hasard un homme ou un ami n'a pas réussi avec
elles.
50 l'œuvre de PÉTRONE
« Œiiothea, la prêtresse de Priape, me ravit avec les
miracles qu'elle promet, avec ses enchantements, ses sacri-
fices, sa désolation sur la mort de l'oie sacrée, et la manière
dont elle s'apaise, quand Poliœnos lui fait un présent
dont elle peut acheter une oie et des dieux, si bon lui semble.
« Philumènc, cette honnête dame, n'est pas moins bonne,
"qui, après avoir escroqué plusieurs héritages dans la fleur de
sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par conséquent
inutile à tout plaisir, tâchait de continuer ce bel art par le
moyen de ses enfants, qu'avec mille beaux discours elle
introduisait auprès des vieillards qui n'en avaient point.
Enfin, il n'y a profession dont Pétrone ne suive admirable-
ment le génie. II est poète, il est orateur, il est philosophe,
quand il lui plaît.
« Pour ses vers, j'y trouve une force agréable, une beauté
naturelle, naturali piilchritudine carmen exsurqil-: en sorte
que Douza ne saurait plus souffrir la fougue et l'impétuosité
de Lucain, quand il a lu la prise de Troie, ou ce petit Essai
de la guerre civile qu'il assure aimer beaucoup mieux.
Quam vc] trccenta Cordubensis illius
Pharsalicorum versuum Vohimina (i).
« Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Lucrèce
n'a pas traité si agréablement la matière des songes que
Pétrone.
Somnia. qux mentes ludunt, volitantihits nmbris.
Non delubra Deum, nec ab aethcre numina mittunt,
Sed sibi quisqiie facit. Nam cum prostrata sopore
Urget membra qiiies, et mens sine pondère ludit,
Quidquc luce fuit, tenebris aget. Oppida bcllo
Qui qualit, et flammis miserandas sxvil in urbes,
Tela videl, etc.
« Et que peut-on comparer à cette nuit voluptueuse,
dont l'image remplit l'âme de telle sorte qu'on a besoin d'un
(1) Que jusqu'à trois cents volumes des vers pharsaliens de cet
homme de Cordoue (c'est-à-dire de Lucain).
INTRODUCTION 51
peu de vertu pour s'en tenir aux simples impressions qu'elle
fait sur l'esprit ?
Qualis nox fuit illa, DU, Deœque !
Quam mollis torus ! Haesimus calentes.
Et transfudimus hinc, et hinc labellis
Errantes animas. Valete Curœ.
ilortalis ego sic pcrire cœpi.
a Quelle nuit, ô bons dieux I quelle chaleur ! quels baisers !
quelle haleine I quel mélange d'âmes en chaudes et amou-
reuses respirations ! »
» Quoique le style de déclamation semble ridicule à
Pétrone, il ne laisse pas de montrer beaucoup d'éloquence
en ses déclamations ; et pour faire voir que les plus débau-
chés ne sont pas incapables de méditation et de retour, la
morale n'a rien de plus sérieux ni de mieux touché que les
réflexions d'Encolpe sur l'inconstance des choses humaines
et sur l'incertitude de la mort.
a Quelque sujet qui se présente, on ne peut ni penser
plus délicatement, ni s'exprimer avec plus de netteté.
Souvent, en ses narrations, il se laisse aller au simple natu-
rel, et se contente des grâces de la naïveté ; quelquefois il
met la dernière main à son ouvrage et il n'y a rien de si poli.
Catulle et Martial traitent les mêmes choses grossièrement ;
et si quelqu'un pouvait trouver le secret d'envelopper les
ordures avec un langage pareil au sien, je réponds pour les
dames qu'elles donneraient des louanges à sa discrétion.
« Mais ce que Pétrone a de plus particulier, c'est qu'à
la réserve d'Horace en quelques odes, il est peut-être le seul
de l'antiquité qui ait su parler de galanterie. Virgile est
touchant dans les passions : les amours de Didon, les amours
d'Orphée et d'Euridice ont du charme et de la tendresse,
toutefois il n'y a rien de galant ; et la pauvre Didon, tant
elle avait l'âme pitoyable, de\-int amoureuse du pieux Enée
au récit de ses malheurs. Ovide est spirituel et facile, Tibulle
délicat ; cependant il fallait que leurs maîtresses fussent
52 l'œuvre de PÉTRONE
plus savantes que M"^ de Scudéry. Comme ils allèguent
les dieux, les fables et des exemples tirés de l'antiquité la
plus reculée, ils promettent toujours des sacrifices ; et je
pense que M. Chapelain a pris d'eux la manière de brûler
les cœurs en holocauste. Lucien, tout ingénieux qu'il est,
devient grossier sitôt qu'il parle d'amour. Ses courtisanes
ont plutôt le langage des lieux publics que les discours des
ruelles. Pour moi, qui suis grand admirateur des anciens, je
ne laisse pas de rendre justice à notre nation, et de croire
que nous avons sur eux en ce point un grand avantage.
Et sans mentir, après avoir bien examiné cette matière, je ne
sache aucun de ces grands génies qui eût pu faire parler
d'amour Massinisse et Sophonisbe, César et Cléopâtre,
aussi galamment que nous les avons ouï parler en notre
langue. Autant que les autres nous le cèdent, autant Pétrone
l'emporte sur nous. Nous n'avons point de roman qui nous
fournisse une histoire aussi agréable que la Matrone d'Ephèse.
Rien de si galant que les poulets de Circé et de Poliœnos.
Toute leur aventure, soit dans l'entretien, soit dans les des-
criptions, a un caractère fort au-dessus de la politesse de
notre siècle. Jugez cependant s'il eût traité délicatement
une belle passion, puisque c'était ici une afïaire de deux per-
sonnes qui, à leur première vue, devaient goûter le dernier
plaisir. »
Voltaire n'admet au contraire ni que l'arbitre des élé-
gances ait pu écrire le Satyricon, ni que Trimalcion soit
une satire de Néron. Son goût exigeant le rend sévère et
pour Pétrone et, par ricochet, pour Saint-Evremond,
auquel il n'a cessé de penser tandis qu'il écrivait ces lignes;
de même que Saint-Evremond, grand seigneur libertin
et épicurien élégant, n'avait cessé de penser à lui-même en
écrivant son Essai sur Pétrone (1).
(1) Ailleurs Voltaire attaque directement Saint-Evremond : « Des
hommes qui se sont donnés pour des maîtres de goût et de volupté
INTRODUCTION 53
« Tout ce qu'on a débité sur Néron m'a fait examiner
de plus près la satire attribuée au consul Caius Petronius,
que Néron avait sacrifié à la jalousie de Tigellin. Les nou-
veaux compilateurs de l'histoire romaine n'ont pas manqué
■de prendre les fragments d'un jeune écolier (1), nommé
Titus Petronius, pour ceux de ce consul, qui, dit-on, envoya
à Néron, avant de mourir, cette peinture de sa cour sous des
noms empruntés.
« Si on retrouvait, en effet, un portrait fidèle des débau-
ches de Néron dans le Pétrone qui nous reste, ce livre
serait un des morceaux les plus curieux de l'auteur.
« Nodot a rempli les lacunes de ces fragments, et a cru
tromper le public. Il veut le tromper encore en assurant
que la satire de Titus Petronius, jeune et obscur libertin,
d'un esprit très peu réglé, est de Caius Petronius, consul
de Rome. II veut qu'on voie toute la vie de Néron dans des
aventures des plus bas coquins de l'Italie, gens qui sortent
de l'école pour courir du cabaret au b..., qui volent des
manteaux, et qui sont trop heureux d'aller dîner chez un
vieux sous-fermicr, marchand de vin enrichi par des usures,
qu'on nomme Trimalcion.
« Les commentateurs ne doutent pas que ce vieux finan-
'cier absurde et impertinent ne soit le jeune empereur
Néron, qui, après tout, avait de l'esprit et des talents. Mais,
en vérité, comment reconnaître cet empereur dans un sot
qui fait continuellement les plus imipides jeux de mots
avec son cuisinier ; qui se lève de table pour aller à la garde-
robe ; qui revient à table pour dire qu'il est tourmenté de
vents ; qui conseille à la compagnie de ne point se retenir ;
estiment tout dans Pétrone... » Œuvres complètes, Garnier, 1879,
t. XXIII, p. 107.
(1) Cf. Voltaire : Discours de réception à l'Académie française :
« ... La satire de Pétrone, quoique semée de traits charmants, n'est
que le caprice d'un jeune homme obscur qui n'eut de frein ni dans
ses mœurs ni dans son style. »
54 l'œuvre de PÉTRONE
qui i:ssure que plusieurs personnes sont mortes pour n'avoir
pas su se donner à propos la liberté du derrière, et qui con-
fie à ses convives que sa grosse femme Fortunata fait si
bien son devoir là-dessus qu'elle l'empêche de dormir la
nuit ?
« Cette maussade et dégoûtante Fortunata est, dit-on.
la belle et jeune Acte, maîtresse de l'empereur. Il faut
être bien impitoyablement commentateur pour trouver de
pareilles ressemblances. Les convives sont, dit-on, les favo-
ris de Néron. Voici quelle est la conversation de ces hommes
de cour :
« L'un d'eux dit à l'fiutre : « De quoi ris-tu, visage de
brebis ? Fais-tu meilleure chère chez toi ? Si j'étais plus
près de ce causeur, je lui aurais déjà donné un soufflet.
Si je pissais seulement sur lui, il ne saurait où se cacher.
Il rit : de quoi rit-il ? Je suis un homme libre comme les
autres ; j'ai vingt bouches à nourrir par jour, sans compter
mes chiens, et j'espère mourir de façon à ne rougir de rien
quand je serai mort. Tu n'es qu'un morveux ; tu ne sais
dire rà a ni b ; tu ressembles à un pot de terre, à un cuir
mouillé, qui n'en est pas meilleur pour être plus souple.
Es-tu plus riche que moi, dîne deux fois. »
« Tout ce qui se dit dans ce fameux repas de Trimal-
cion est à peu près de ce goût. Les plus bas gredins tiennent
parmi nous des discours plus honnêtes dans leurs tavernes (1).
C'est là pourtant ce qu'on a pris pour la galanterie de la
cour des Césars. Il n'y a pas d'exemple d'un préjugé si gros-
sier. Il vaudrait autant dire que le Portier des Chartreux est
un portrait délicat de la cour de Louis XIV.
« Il y a des vers très heureux dans cette satire, et (juel-
ques contes très bien faits, surtout celui de la Matrone
d'Ephèse. La satire de Pétrone est un mélange de bon et
de mauvais, de moralités et d'ordures ; elle annonce la déca-
(1) « Cette satire plus infâme qu'ingénieuse... », dit ailleurs Vol-
taire. (Édition citée, t. XXIII, p. 442.)
INTRODUCTION 55
dence du siècle qui suivit celui d'Auguste. On voit un jeune
homme échappé des écoles pour fréquenter le barreau,
et qui veut donner des règles d'éloquence et et des exemples
de poésie.
« Il propose pour modèle le commencement d'un poème
ampoulé de sa façon. Voici quelques-uns de ses vers :
Crassum Pailhus lialjot ; Libyco jacet aequore Magnus ;
Julius ingralam perfudit sanj uine Romam :
Et quasi non posset tôt tellus ferre sepulcra,
Divisit cineres.
(Petr., Satijric, cxx.)
« Crassus a péri chez les Partlies ; Pompée, sur les rivages
de la Lybie ; le sang de César a coulé dans Rome ; et, comme
si la terre n'avait pas pu porter tant de tombeaux, elle
a divisé leurs cendres. »
« Peut-on voir une pensée plus fausse et plus extrava-
gante ? Quoi ! la même terre ne pouvait porter trois sépulcres
ou trois urnes ? Et c'est pour cela que Crassus, Pompée et
César sont morts dans des lieux différents ? Est-ce ainsi que
s'exprimait Virgile ?
On admire, on cite ces vers libertins :
Qualis nox fuit illa, dî deœque !
Quam mollis torus '. Hœsimus calantes,
Et transfudimus hinc et hinc labellis
Errante animas. Valete, curaî
Mortalcs 1 Ego sic perire cœpi.
(Petr., Satyric, lxxix.)
« Les quatre premiers vers sont heureux, et surtout
par le sujet, car les vers sur l'amour et sur le vin plaisent
toujours quand ils ne sont pas absolument mauvais. En
voici une traduction libre. Je ne sais si elle est du président
Bouhier :
Quelle nuit '. ô transports ! û voluptés louchantes !
Nos corps entrelacés, et nos âmes errantes.
Se confondaient ensemble et mouraient de plaisir.
C'est ainsi qu'un mortel commença de périr (i).
(1) Perire, dans les vers de Pétrone, n'a que le sens de mourir
d'amour, d'aimer éperdument.
56 l'œuvre de PÉTRONE
« Le dernier vers, traduit, mot à mot, est plat, incohérent,
ridicule ; il ternit toutes les grâces des précédents ; il pré-
sente l'idée funeste d'une mort véritable. Pétrone ne sait
presque jamais s'arrêter. C'est le défaut d'un jeune homme
dont le goût est encore égaré. C'est dommage que ces vers
ne soient pas faits pour une femme ; mais enfin il est évi-
dent qu'ils ne sont pas une satire de Néron. Ce sont les
vers d'un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs
infâmes.
« De tous les morceaux de poésie répandus en foule
dans cet ouvrage, il n'y en a pas un seul qui puisse avoir
le plus léger rapport avec la cour de Néron. Ce sont tantôt des
conseils pour former les jeunes avocats à l'éloquence de
ce que nous appelons le barreau, tantôt des déclamations sur
l'indigence des gens de lettres, des éloges de l'argent comp-
tant, des regrets de n'en point avoir, des invocations à
Priape des images ou ampoulées ou lascives ; et tout le
livre est un amas confus d'érudition et de débauches, tel
que ceux que les anciens Romains appelaient Satura. Enfin
c'est le comble de l'absurdité d'avoir pris, de siècle en siècle,
cette satire pour l'histoire secrète de Néron ; mais, dès qu'un
préjugé est établi, que de temps il faut pour le détruire (1) ! »
Relevons, en terminant, dans le siècle de Louis XIV, ce
verdict bref et incisif :
« Quel homme sensé, en lisant cet ouvrage licencieux,
ne jugera pas qu'il est d'un homme effréné, qui a de l'es-
prit, mais dont le goût n'est pas encore formé ; qui fait tan-
tôt des vers très agréables, et tantôt de très mauvais ;
qui mêle les plus basses plaisanteries aux plus délicates,
et qui est lui-même un exemple de la décadence du goût
dont il se plaint (2). »
(1) Voltaire : « Le Pyrrhonismc de l'histoire s, cliap. XIV. Éd. cit.,
t. XXVII, pp. 261-264.
(2) Éd. cit., t. XIV, p. 112.
INTRODUCTION 57
Empressons-nous de corriger ce qu'il y a malgré tout
d'un peu bien sévère dans le jugement de Voltaire en trans-
crivant la page enthousiaste où un romancier moderne, lui-
même grand artiste en style, J. K. Huysmans, définit la
manière de Pétrone :
a Celui-là était un observateur perspicace, un délicat
analyste, un merveilleux peintre ; tranquillement, sans
parti pris, sans haine, il décrivait la vie journalière de Rome,
racontait, dans les alertes petits chapitres du Satyricon,
les mœurs de son époque.
« Notant à mesure les faits, les constatant dans une
forme définitive, il déroulait la menue existence du peuple,,
ses épisodes, ses bestialités...
a Et cela raconté dans un style d'une verdeur étrange,
d'une couleur précise, dans un style puisant à tous les
dialectes, empruntant des expressions à toutes les langues
charriées dans Rome, reculant toutes les limites, toutes
les entraves du soi-disant grand siècle, faisant parler à
chacun son idiome : aux affranchis sans éducation, le latin
populaire, l'argot de la rue ; aux étrangers, leur patois bar-
bare, mâtiné d'africain, de syrien et de grec ; aux pédants
imbéciles comme l'Agamemnon du livre, une rhétorique de
mots postiches. Ces gens sont dessinés d'un trait, vautrés
autour d'une table, échangeant d'insipides propos d'ivrognes,
débitant de séniles maximes, d'ineptes dictons, le mufle
tourné vers le Trimalcion qui se cure les dents, offre des
pots de chambre à la société, l'entretient de la santé de
ses entrailles, et vente, en invitant ses convives à se mettre
à l'aise.
« Ce roman réaliste, cette tranche découpée dans le vif
de la vie romaine, sans préoccupation, quoi qu'on en puisse
dire, de réforme et de satire, sans besoin de fin apprêtée
et de morale ; cette histoire, sans intrigue, sans action,
mettant en scène les aventures de gibier de Sodome ; ana-
lysant avec une placide finesse les joies et les douleurs de
58 l'œuvre de PÉTRONE
ces amours et de ces couples; dépeignant, en une langue
splendidement orfévrée, sans que l'auteur se montre une
seule fois, sans qu'il se livre à aucun commentaire, sans
qu'il approuve ou maudisse les actes et les pensées de ses
personnages, les vices d'une civilisation décrépite, d'un
empire qui se fêle, poignait des Essentes, et il entrevoyait
dans le raffinement du style, dans l'acuité de l'observation,
dans la fermeté de la méthode, de singuliers rapproche-
ments, de curieuses analogies avec les quelques romans
français modernes qu'il supportait (1). »
Citons, pour conclure, une page de Sainte-Beuve, qui,
tout en faisant les réserves nécessaires, explique excel-
lemment pourquoi Pétrone, comme Rabelais, au dire de
La Bruyère, où il est bon va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, et
peut être le mets des plus délicats (2).
« Pétrone (3), livre charmant et terrible par tout ce qu'il
soulève de pensées et de doutes dans une âme saine ! Ce
Satyricon est bien l'œuvre d'un démon. Que la composi-
tion y soit absente, que l'intention générale reste énig-
matique, eh I qu'importe ? Chaque morceau en est exquis,
chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas
d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le
moins du monde ; j'ai lu, j'ai gUssé, et il m'a suffi de cet
à peu près facile pour apprécier du moins, au milieu de
tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la
touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui
n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce
qu'elle cherche, curiosa félicitas, comme Pétrone a dit lui-
même d'Horace ; en un mot, ce cachet qui a caractérisé
de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quel-
ques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de
(1) J.-K. Huysmans : A rebours (Charpentier, 1881, Paris), pp. 40
et suiv.
(2) La Bruyère, Caractères, chap. I : Des ouvrages de l'esprit.
(3) Sainte-Beuve, Portraits lilt., tome III, p. 107.
INTRODUCTION 59
cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et
les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à
travers sa prose, à la difïérence de ce qu'offrent en français
ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui
en font de vraies perles enchâssées (1). »
6. Pétrone devant la critique moderne. — De tout ce qui
précède, le lecteur se croirait peut-être en droit de con-
clure que nous ne savons rien de certain sur Pétrone et son
œuvre. La science contemporaine, avec ses méthodes
patientes et prudentes, est pourtant arrivée à certaines
conclusions qui, pour modestes qu'elles soient, n'en ont
pas moins l'avantage d'être certaines. Le texte très altéré
de Pétrone a été rétabli et minutieusement commenté
par MM. Biicheler et Friedlander, dont nous avons géné-
ralement adopté les conclusions dans cette traduction. Sur
plusieurs points même, les progrès récents de la critique
et de l'histoire ont éclairé la physionomie de Pétrone d'un
jour inattendu : à mesure que l'état des mœurs et des
lettres sous l'Empire nous devenait mieux connu, en le
replaçant dans son temps et dans son milieu on a mieux
compris et ce qu'il était et ce qu'il a voulu.
Pétrone était un épicurien, mais sans doute un épicurien
à la manière d'Horace : profondément imbu de la doctrine
philosophique du maître qui transparaît dans plusieurs
passages du Satyricon, il s'inspire de Lucrèce dans divers
fragments qui nous sont parvenus. Mais il n'y a pas d'appa-
rence qu'il allât jusqu'à admettre ni surtout jusqu'à appli-
quer l'austère morale du philosophe.
C'était un sceptique élégant qui ne voulait être dupe
de rien, ni des dieux, ni des hommes. Le paganisme offi-
ciel apparaît dans son œuvre en pleine décadence : ses per-
(1) « Ce style incomparable dans sa gracieuse négligence et dans
son allure tranquille au milieu des plus scabreux défilés », a dit de
son côté Prévost-Pardol.
60 l'œuvre de PÉTRONE
sonnagcs n'invoquent plus Jupiter ou Neptune, mais
Cybèle, Isis, Priape ou les astres, et surtout ce dieu de
ceux qui n'en ont plus : Sors, Fortiina, Fatum. Chacun,
en revanche, a son génie, qu'il faut bien se garder d'offus-
quer ; enfin ce ne sont plus que cérémonies magiques,
pratiques puériles, histoires terrifiantes de sorcières et de
loups-garous. Pétrone n'a que des sarcasmes et pour la
religion qui s'en va et pour la superstition qui monte. La
mythologie riante de l'antiquité n'est plus pour lui que
matière à petits vers érudits, les croyances nouvelles qu'un
thème à discrètes railleries et qu'une mine d'horrifiques
narrations. Quant au christianisme, il ne semble même pas
en soupçonner l'existence.
La divinité lubrique des jardins occupe la place d'hon-
neur dans le roman de Pétrone. Un érudit allemand, M. Eli-
mar Klebs, en prend texte, dans une savante et ingénieuse
dissertation, pour soutenir que le véritable sujet du Saty-
ricon c'est la colère de Priape, comme la colère d'Achille est
celui de l'Iliade, la colère de Neptune celui de l'Odyssée,
la colère de Junon celui de l'Enéide. Il semble bien qu'En-
colpe, jadis, a offensé le dieu paillard. Où et comment ?
C'est ce qu'expliquait sans doute la partie perdue du roman.
Quoi qu'il en soit, le dieu n'oublie pas sa vengeance. C'est
lui qui livre Encolpe aux obsessions de sa prêtresse Quar-
tilla, la femme crampon ; c'est lui qui, par un songe révé-
lateur sur le vaisseau, le fait tomber entre les mains de ses
ennemis, Lychas et Tryphène, d'abord furieux, puis par
trop aimables avec lui ; c'est lui qui le rend lamentable-
ment insuffisant dans ses conversations amoureuses avec
Circé, et c'est à lui enfin que s'adressent les prières et les céré-
monies expiatoires auxquelles sa victime croit devoir recourir.
Le Satyricon ne serait donc d'un bout à l'autre qu'une
parodie des vénérables épopées classiques où la verve
bouffonne de l'auteur et son impiété frondeuse trouvaient
également l'occasion de s'exercer.
INTRODUCTION 61
L'hypothèse est séduisante, bien qu'un plan rigoureux
et un dessein suivi ne soient pas indispensables aux ouvrages
de ce genre : Rabelais, Le Sage et Voltaire ont su s'en pas-
ser... Pourquoi faut-il que tant de passages consacrés à
Priape ne soient ni très intéressants, ni très bien écrits,
ni même très gais, et, pour tout dire, fassent un peu longueur?
Nous no serions pas éloignés d'admettre, pour notre part,
que Priape et sa colère tenaient moins de place dans l'œuvre
primitive, mais qu'à l'époque où la curiosité publique
se passionna pour tous les mystères, un éditeur industrieux
introduisit les passages qui n'ont guère d'autre intérêt
que de prétendre révéler les secrets de ceux de Priape. Ainsi
les ironies de Pétrone auraient servi d'amorce à tous les
cauchemars mystico-lubriques de la décadence dont la pla-
titude malsaine et lugubre, sans esprit ni style, nous paraît
indigne de notre auteur.
Sceptique en religion, Pétrone l'est aussi en morale. Il
n'a pas le culte de l'humanité : trop clairvoyant pour ne
pas voir ses travers et ses vices, trop délicat pour ne pas
en être choqué, trop peu sensible pour l'en plaindre, mais
trop dédaigneux pour lui en vouloir, il a pris le parti de se
cantonner dans « une ironie calme, hautaine, amusée (1) ».
Pour ce dilettante dédaigneux et distant, pour « ce
Mérimée sceptique au ton froid et exquis (2) », rien de plus
antipathique sans doute que les petites gens avec leur exu-
bérance naïve, leur vulgarité qui s'étale, leurs ridicules qui
s'ignorent, leur familiarité de mauvais ton. Pourtant, malgré
l'éloignement qu'ils auraient dû, semble-t-il, lui inspirer,
il les connaît parfaitement jusque dans leurs habitudes,
leurs gestes coutumiers, leurs banales pensées, leur langage
tour à tour pittoresque et plat. Il aime à les observer, il
aime à les peindre, sans sympathie, il est vrai, comme sans
indulgence. Pour eux, cet aristocrate de tempérament
(1) Collignon, Pétrone en France, p. 130.
(2) Renan, L'AntéchrM, p. 139.
62 l'œuvre de PÉTRONE
néglige l'étude de la haute société romaine, si féconde
alors en ridicules éclatants, en vices déchaînés, en folies de
toutes sortes, et qu'il devait également bien connaître.
Sans doute, c'est surtout dans le Banquet que se trahit
cette prédilection singulière pour la populace, et le Ban-
quet n'est peut-être pas l'œuvre de Pétrone. Mais les héros
des Aventures d'Encolpe, pour être plus lettrés, n'en sont
guère plus huppés : élégants et délurés coquins qui n'ont
ni sou ni maille, ni feu ni lieu, et qui, s'ils ne sont pas sortis
de la tourbe, y vivent, y évoluent et semblent même ne pas
s'y déplaire.
Pétrone a-t-il donc voulu, de propos délibéré, peindre,
suivant l'expression de M. E. Thomas, l'envers de la société
romaine, ou plutôt la vie grecque des villes du sud, singeant
mesquinement la vie romaine, en ce qu'elle avait de plus
vulgaire et de plus crapuleux, et tirée par surcroît à la cari-
cature ?
C'est l'avis de M. Boissier : « Pétrone, dit-il, au chapitre V
de l'Opposition sous les Césars, Pétrone ne nous a pas donné
une peinture directe de la société de son temps, la satire
faite à découvert des mœurs et des travers de ses contempo-
rains ; il nous offre, ce qui est fort différent, un travestisse-
ment voulu de ces mœurs. »
« La maison de Trimalcion, dit de son côté M. E. Tho-
mas, offre comme un décalque grossier de la société romaine
au premier siècle. Les esclaves jouent au citoyen, tandis
que l'amphytrion, sévir de bicoque, joue lui-même au séna-
teur... » C'est « une imitation ridicule du grand monde par
le petit. » Quelques déclassés « sans argent, sans orgueil, sans
scrupules », mais pourvus d'esprit et de malice, servent
de a témoins » et marquent les coups tout en vivant aux
dépens des dupes.
Les intentions parodiques qui sont surtout sensibles et
fréquentes dans le Banquet ne sont sans doute pas abso-
lument étrangères aux Aventures d'Encolpe, mais il nous
INTRODUCTION
semble que clans l'un et l'autre cas, et surtout dans le second,
on lui attribue un trop grand rôle. Des personnages si
naturels, si vivants, si vrais sont peints par l'auteur pour
eux-mêmes, comme ils plaisent au lecteur par eux-mêmes.
Si l'auteur a parfois ciuelque velléité de satire, pris par son
sujet, il l'oublie bien vite pour s'intéresser et nous intéresser
à ses originaux, pour s'en amuser et nous en amuser. On ne
nous fera pas croire qu'en peignant ses pittoresques lazza-
roni et ses sinistres et joyeux aventuriers, Pétrone ait eu
l'œil invariablement fixé sur la cour de l'empereur et la
société élégante de Rome.
Il n'est pas si rare que les gens du monde blasés sur
toutes les jouissances que donne le luxe, dégoûtés de leurs
pareils qu'ils méprisent, dégoûtés d'eux-mêmes et du vide
de leur existence, se plongent dans la crapule dans l'espoir
d'y trouver la vie, le naturel, l'imprévu, tout ce qui leur
manque. Il n'est pas si rare non plus qu'un délicat, qu'un
rafTmé, qu'un artiste aille demander à la vie populaire des
impressions plus suaves, plus franches, plus naïves que
celles que peuvent lui fournir une société raffinée mais arti-
ficielle, une vie élégante mais conventionnelle.
Quel est donc au juste le rôle de la parodie dans Pétrone :
où commence-t-elle ? où s'arrête-t-elle ? Question délicate,
sans doute même insoluble, question pourtant dont la solu-
tion préalable serait, plus que toute autre, indispensable à
l'intelligence de son œuvre.
Sans doute un auteur qui, comme le Régent, ne voyait
guère dans le monde que deux sortes d'hommes : les sots
et les fripons, qui s'interdisait l'indignation comme inélé-
gante, peut-être même comme peu intelligente, qui par
surcroît était plus choqué par les ridicules et par la bêtise
des hommes que par leurs vices et dont toute la morale
semble se réduire au bon goût, sans doute un tel auteur
n'avait guère d'autre refuge que l'ironie, une ironie douce
et souriante, et d'autre moyen de la traduire sans méchan-
64 l'œuvre de PÉTRONE
ceté que par la parodie : la parodie comme la cîtricature est
la revanche inoffensive des délicatesses ofTusquées.
Pétrone parodie certainement les choses de la religion et
quand il semble parler sérieusement des mystères de Priape,
d'expiations, de revenants et de sorcières, il faut d'abord
se demander s'il n'y a pas eu interpolation. Il est probable
que bien des passages dont l'intérêt nous paraît vm peu lan-
guissant étaient pour les contemporains la spirituelle paro-
die de romans grecs alors en vogue et aujourd'hui perdus.
Le Satyricon, « poème enjoué des amours infâmes », met
perpétuellement, c'est plus que probable, les beaux senti-
ments, les alarmes, les délicates pensées des héros de roman
dans la bouche d'un pédéraste et de son mignon : il est
d'un bout à l'autre une caricature obscène de l'amour roma-
nesque, de ses lieux communs et de ses invraisemblances.
Il est certain que Pétrone se plaît au contraste des vers
nobles avec les incidents grotesques et vulgaires, que ses
personnages font étalage d'éloquence et de grands senti-
ments précisément quand ils sont dans une situation ridi-
cule et qu'alors, puisant dans ses souvenirs classiques, il
emprunte aux poètes épiques et tragiques, aux orateurs,
aux écrivains classiques, en général, des expressions et
même des développements entiers, mais bien moins dans
le but de se moquer d'eux que de se moquer de son sujet ou
de ses héros. « Nous relevons partout dans son livre, dit
M. Thomas, le contraste, certainement voulu, de formes
solennelles couvrant des choses triviales et même basses ;
le souvenir de formules, de vers célèbres appliqués aux
situations où on les attend le moins. »
M. Collignon a relevé la trace de nombreuses imitations de
ce genre, parodies innocentes, dit-il, et visant seulement à
amuser. Mais il est probable que beaucoup d'autres nous
échappent : toutes les fois que le style a une teinte poé-
tique ou vise à l'éloquence, on peut supposer que Pétrone
imite quelque auteur aujourd'hui perdu :
INTRODUCTION
« Tantôt, dit jNI. Collignon, il se contente de nuancer son
style de la couleur de tel ou tel écrivain ; tantôt il parodie
spirituellement un auteur célèbre et s'amuse à accommoder
à une situation comique les réminiscences de quelque pas-
sage épique ou tragique. »
Mais « d'autres fois, quittant le ton du persiflage, il
s'attache à rivaliser soit en vers, soit en prose, dans des
pièces étudiées, avec un prosateur ou un poète en renom.»
Ces sortes de tournoi étaient dans la tradition des Menip-
pées aussi bien que dans le goût de Pétrone, et il n'est pas
toujours facile de savoir quand le railleur s'arrête pour céder
la parole au virtuose.
De même, il est bien évident que telle joute oratoire,
telle délibération trop complaisamment développées à
notre goût ne sont que des charges d'exercices de rétho-
rique alors en vogue (1).
Mais ceux qui tiennent à tout admirer dans Pétrone vont
beaucoup plus loin. Posant en principe qu'il est un écri-
vain parfait, toutes les fois qu'ils relèvent chez lui quelque
trace de déclamation, quelque faute de goût, quelque défail-
lance de style, ils prétendent qu'il parodie quelque ouvrage
perdu comme si Pétrone, avec tant d'autres à son époque,
n'avait pu pécher par trop de subtilité dans la pensée, trop
de recherche dans l'expression, comme s'il n'avait pu avoir
un faible pour les faux brillants, les expressions trop cher-
chées, les idées trop ingénieuses, les sentiments forcés.
Admettons plutôt que cet infatigable railleur qui s'est
tant moqué des autres se moquait aussi un peu de lui-même
et cédait aux entraînements d'une plume trop experte, d'un
esprit trop meublé, trop subtil et trop cultivé, sans pour
cela en être dupe.
Car, et c'est à notre sens la clef de bien des mystères,
(1) « C'est quand ses personnages moralisent ou déclament qu'il
s'amuse surtout à faire du Sénèque. » (Collignon, op. cit., p. 357.)
66 l'œuvre de PÉTRONE
Pétrone fut avant tout, fut presque exclusivement un
homme de lettres, avec tous les défauts qui, en tout temps,
caractérisèrent cette espèce, et avec, en plus, ceux de son
époque. Cet homme, qui ne croyait à rien, croyait à la litté-
rature, tout en la considérant, non sans motifs, comme
en pleine décadence à son époque. « Sceptique en morale,
dit M. Collignon, Pétrone est en littérature un homme de
foi et de tradition », un classique aux idées claires, à la doc-
trine arrêtée.
Il voit fort bien que si l'éloquence est en décadence,
c'est qu'elle perd de vue les réalités de la vie pour s'inté-
resser à de vaines autant qu'ingénieuses subtilités, et il
semble que, dans sa prose au moins, il s'efforce, pour sa
part, de revenir à la vérité, à la simplicité, au naturel.
Sa théorie de la poésie est déjà plus discutable. Il y faut,
croit-il, des mots éloignés de l'usage vulgaire, ce qui con-
duit facilement à un style conventionnel, à une noblesse
soutenue, à une élégance dont la monotonie n'est corrigée
que par des alliances de mots inattendues, des traits impré-
vus et recherchés.
Il y faut aussi ce libre essor, ce délire, qui distingue le
poète épique du simple historien. Mais il faut entendre
que ce délire n'est pas dans l'âme du poète, savant ouvrier
bien trop occupé de son métier pour avoir le temps d'être
ému. Il suffit qu'il soit dans l'œuvre. N'est-il pas à craindre,
dès lors, qu'il n'engendre que désordre et qu'obscurité,
que malgré de beaux mouvements d'une spontanéité si bien
calculée, l'œuvre, manquant d'élan, ne languisse et ne se
traîne et que la déclamation n'intervienne pour donner une
apparence de vie à ces froides combinaisons ?
Enfin les vers, et c'est encore ce qui distingue l'épopée
de l'histoire, ne peuvent se passer des ornements de la
fable. Cette mythologie à laquelle il ne croit plus et dont il se
moque, qui n'est guère plus de son temps que matière d'éru-
dition, cette mythologie desséchée et morte, il en fait la sub-
IXTRODUCTIOX 67
stance de la poésie : ce qu'il reproche à Lucain cène sont pas
ses défauts littéraires, c'est de l'avoir bannie de sa. Phcwsale.
Et comme, exploitée depuis des siècles par les écrivains
grecs et latinrs, elle n'offre plus que des thèmes rebattus,
que tout le public lettré est supposé connaître, le poète pro-
cédera volontiers par voie d'allusions ou de périphrases,
et son œuvre sera inintelligible pour le vulgaire.
Ce serait à peine forcer la pensée de notre auteur que de
lui faire dire que, si l'éloquence doit être simple et natu-
relle, la poésie doit être recherchée, raffinée, savante et,
pour tout dire, artificielle.
Avec de tels principes on réussira sans doute dans les
petits poèmes, très à la mode depuis Auguste, où il suffit
d'avoir de l'esprit, de la patte, un vocabulaire abondant
et choisi ; mais on échouera dans les œuvres plus considé-
rables qui ont besoin d'être soutenues par une inspiration
sincère et forte.
Il est vrai que Pétrone prémunit le poète contre les traits
brillants, les sentences éclatantes qui, faisant saillie sur la
trame du poème, nuisent à l'ensemble, comme si avec la
méthode qu'il prône il était possible de trouver autre chose
que des vers à effet I
Son idéal littéraire, ses conceptions sur l'éducation de
l'écrivfàn et sur les procédés de travail de l'homme de
lettres ne sont pas moins significatifs.
Il prêche le retour à l'antique simplicité et au naturel ;
il proscrit l'emphase, l'enflure, la déclamation, l'affectation,
les faux brillants. L'œuvre d'art doit s'imposer par son effet
d'ensemble, par son unité, par son harmonie. — Reste à
savoir s'il prend la meilleure voie pour réaliser ce sévère idéal
classique : il s'inquiète peu des idées : un lieu commun suffira
à l'homme de talent qui sait le traiter avec esprit et élé-
gance. Tout le problème c'est «sur un tissu d'idées communes
de broder des expressions neuves et personnelles (1) ».
(1) Collignon, op. cit., p. 93.
68 l'œuvre de PÉTRONE
Toutes ses préoccupations sont pour la forme : on l'ac-
quiert par la lecture assidue des grands écrivains dont on
doit s'assimiler les tours et les expressions pour en tirer
des combinaisons nouvelles, inattendues. Pour bien écrire,
il faut et il suffît d'être très fort en littérature. Qu'il s'agisse
de poésie ou d'éloquence, l'art est une imitation ingénieuse
des bons modèles, et c'est dans l'élocution que réside la véri-
table originalité de l'écrivain.
Ces procédés de patiente marqueterie littéraire, qui rap-
pellent un peu ceux par lesquels on enseignait jadis dans
l'Université à faire des vers ou des discours latins, étaient
bien propres, il faut l'avouer, à étouffer d'abord l'origina-
lité de l'écrivain, à le pousser plus tard à chercher à tout prix
l'originalité en renouvelant des procédés, des tours et des
expressions trop usées.
A ce régime et avec ces idées, Pétrone risquait fort de
devenir un écrivain correct, élégant, ingénieux, plein de
ressources, mais sans personnalité, suppléant à l'inspira-
tion absente par le tour de force et faisant consister l'origi-
nalité dans la recherche de l'effet. Et c'est bien ainsi qu'il se
montre dans ses vers. Ils ont à peu près tous les défauts qui,
nous venons de le montrer, sont la conséquence de sa
méthode littéraire : enflés, alambiqués, froids, souvent obs-
curs, surchargés d'une nomenclature mythologique sèche,
encombrante et difficile, au moins pour nous modernes,
sentant la déclaration et le lieu commun et surtout four-
millant de réminiscences gênantes. Ni imaginations neuves,
ni pensées fortes, ni même sentiment sincère, rien en un
mot de ce qui fait le poète. En revanche, beaucoup d'esprit,
d'ingéniosité, de métier, de virtuosité, des trouvailles
d'expressions, des antithèses à effet, des pensées brillantes,
des vers bien frappés. MtJs tous ces oripeaux, toute cette
habileté n'empêchent pas de voir combien le souille, la vie,
la spontanéité, la sincérité font défaut à cette poésie arti-
ficielle et savante.
INTRODUCTION 69
Par une rencontre de circonstances heureuses, tous
ces défauts sont bien moins .sensibles dans la prose de
Pétrone.
Les idées originales y font défaut, comme dans ses vers :
il se borne à rajeunir les lieux communs par des développe-
ments ingénieux et inattendus ; sa philosophie, qu'il a
prise chez Épicure et Lucrèce, est, à son époque, celle de
beaucoup d'esprits cultivés ; sa doctrine littéraire même,
à laquelle il tient tant, nous la retrouvons dans Tacite,
dans Sénèque le Rhéteur, dans Quintilien, dont ii ne serait
que l'écho si on nous accorde qu'il n'a paru qu'après eux
dans le monde des lettres. Ce qu'il aurait de plus original,
d'après I\L Collignon, c'est son opinion sur le rôle de la
mythologie en poésie : il est cependant probable qu'il ne
fut pas le seul de son temps à aimer la tradition jusqu'à en
devenir réactionnaire. Mais ces idées sur la philosophie
et les lettres, si elles ne sont pas de son cru, il y tient, il les
aime, il les fait siennes, il les expose avec cette convic-
tion, ce sérieux, cette ardeur sans laquelle il n'y a pas plus
de grand écrivain que de grand orateur. Et il les soutient
non seulement avec force, mais avec habileté, mais, ce qui
ne gâte rien, avec beaucoup d'agrément.
Au reste, pour le sujet qu'il avait choisi, les idées étaient
secondaires. Il lui suffisait de regarder la vie, la vie si variée,
si amusante, si pittoresque de cette Italie de l'Empire où se
mêlaient les races, les idées, les religions, les vices même,
venus des quatre coins du mondé. Il a su voir et, ainsi
replongé dans cette vie de laquelle sa poésie se tenait par
trop éloignée, il a trouvé l'emploi heureux de toutes les res-
sources qu'il avait acquises dans ses longues et sévères études.
Enfin, nous ignorons comment, mais par une bien heureuse
chance, ce mandarin de lettres, ce partisan des anciens, cet
aristocrate de tempérament s'est trouvé en contact avec la
plus vile populace, a daigné la comprendre et en rire, et
du contraste violent entre l'observateur et le spectacle
70 l'œuvre de PÉTRONE
observé a jailli l'œuvre originale pleine d'entrain, de vie,
de bonne humeur et d'ironie.
Sans doute, à notre goût, le littérateur de profession
montre encore trop souvent le bout de l'oreille. Victime
lui-même de l'école, bien que s'étant élevé contre l'éduca-
tion qui s'y dqnne, il conserve un faible pour les subtiles
discussions académiques et le goût de la déclamation : on
a beau nous dire que c'est raillerie, simple caricature des
romans sentimentaux, nous ne pouvons nous empêcher
de trouver que les trois sacripants qui sont les héros de
l'histoire expriment souvent leur douleur un peu bien lon-
guement, d'une manière par trop théâtrale et abusent déci-
dément du droit d'être sensibles. Vraiment, pour des coquins,
ils pleurent trop, et tout cet étalage de sensiblerie emphatique
ennuie et répugne.
Passons aussi sur les imitations dont notre auteur abuse
un peu, soit qu'il incorpore à sa prose la substance des clas-
siques, soit qu'il parodie les mauvais écrivains, soit que
par jeu, par dilettantisme, il s'essaye à développer des thèmes
déjà rebattus.
Nous avons hâte d'arriver au style de Pétrone qui, sans
être parfait, car il n'est pas toujours exempt de préciosité
et d'affectation, reste néanmoins excellent dans sa « latinité
si classique encore malgré son modernisme (1) ». Servi
sur ce point par ses doctrines et par ses études, il a su, quand
il l'a voulu, écrire dans une langue pure qui reste naturelle
dans sa savante simplicité et qui a la solidité classique.
Rapin dit bien que Pétrone n'a pas lui-même cette manière
aisée etnaturelle qu'il recommande tant aux autres ;il donne,
dit-il, les plus belles règles du monde contre l'affectation,
qu'il n'observe pas, car il affecte jusqu'à la simplicité du
style, où il n'est pas toujours naturel. Mais s'il y a encore
trop de pages où Pétrone donne raison à Rapin, il y en
(1) Collignon. op. cit., p. 190.
INTRODUCTION 71
a heureusement beaucoup plus où, à force d'art, il revient
au naturel.
Il a aussi de la tenue sinon dans le choix des sujets, du
moins dans la manière de les traiter, et c'est à peine si les
Bénédictins exagèrent quand ils disent dans leur Histoire
littéraire de la France :
« Dans les plus vives descriptions qu'il fait des débauches
de l'empereur et de ses favoris, il en adoucit toujours les
images par des termes dont l'honnêteté et la modestie ne
pourront être blessées. »
Il appelait, il est vrai, les choses par leur nom, comme
le lecteur s'en apercevra parfois, mais c'est l'usage cons-
tant du latin qui ignorait nos pudibonderies, et Martial ou
Juvénal lui-même sont, quand ils s'y mettent, plus gros-
siers que lui.
Enfin, et fort heureusement, son sujet lui interdisant
l'emploi continu d'une langue trop littéraire, il a dû recou-
rir à la langue courante, à la langue légère, allante, vive,
élégante, et pourtant naturelle qu'il parlait lui-même quand
il n'était pas auteur. La trame de son récit est « d'un latin
fin et précieux, qui est celui de la meilleure société (1) ».
Celui qu'emploient ses personnages est naturellement
moins relevé, mais n'est pas moins vivant, original, pris
sur le fait. Il vit à une époque où « tout devient populaire.
Le vocabulaire, dit M. E. Thomas, est envahi par des termes
nouveaux. La syntaxe est si particulière que l'idiome en
prend un air presque étranger. Les phrases s'émaiUent
de réflexions prudhommesques, de grécisme, de solécismes,
sans compter plus d'un emprunt à la langue verte de Rome. »
Cette langue populaire, déjà corrompue, est du reste bien
plus celle du Banquet que des Aventures d'Encolpe, mais
qu'il faille ou non l'attribuer à Pétrone, combien n'est-
elle pas plus intéressante pour nous avec sa verdeur pitto-
(1) Collignon, ouvr. cit., p. 330.
72 l'œuvre de PÉTRONE
resque et savoureuse que cette écriture tendue et morbide,
ces oppositions de mots, ces scintillements d'expression,
toute cette froide et savante cuisine de style dont Pétrone
n'a pas toujours su s'affranchir même dans sa prose, parce
qu'il était homme de lettres. Avec son goût si sûr et si fm,
il connaissait fort bien les écueils qu'il fallait éviter, mais
il a subi les conséquences d'une éducation première solide
sans doute, mais étroitement technique, et l'influence du
milieu, les entraînements de la mode. Sans doute enfin ce
désir de briller, de plaire, fût-ce par des défauts, qui a
gâté tant de bons écrivains, l'a-t-il incité à abuser de sa
dangereuse virtuosité.
L'érudition contemporaine a donc précisé les contra-
dictions qui abondent dans la pensée et dans le talent de
Pétrone et a montré en même temps à quel point il avait
été l'homme de son époque jusque dans ses inconséquences :
ce sceptique a une morale professionnelle très stricte ;
ce railleur, ce démolisseur, ce parodiste incorrigible est,
dans sa partie, l'homme de la tradition ; ce dilettante est
un laborieux et un méthodique ; cet écrivain d'un goût
si sûr et si délicat pèche quand il écrit contre les règles du
goût qu'il vient de poser ; ses défauts s'exagèrent à mesure
qu'il s'applique, mais s'il rate ses poèmes épiques, dès
qu'il conte sans autre prétention que d'amuser, il retrouve
son talent ; enfin ce virtuose de la plume, ce jongleur de
mots se trouve être en même temps le créateur du roman
réaliste. Ajouterons-nous que ce cynique auteur de tant de
récits scabreux n'était sans doute pas dépourvu de déli-
catesse : il est difficile à un homme d'intelligence, il est
difficile à un homme de goût d'être foncièrement immoral.
Dans ses peintures les plus profondes et les plus plaisantes,
quels jours jetés sur les contradictions qui sont au fond de
la nature humaine : Encolpe sans scrupules et sans pitié
invoquant sincèrement la justice ; Giton, dans le dernier
des métiers apportant du tact, de la grâce, de la politesse,
INTRODUCTION 7S
la fermeté d'une raison précoce et les délicatesses d'un cœur
bien né; Eumolpe, l'ignoble séducteur de l'enfant de son
hôte, l'aigrefin roublard qui roule si parfaitement les cap-
teurs d'héritage, se révélant comme un ami dévoué à ses
nouveaux amis, un homme de décision et de courage, un
moraliste qui va chercher dans les faiblesses du cœur et de
la conscience la cause profonde des défaillances du talent.
Enfin cjuclle plus triste impression de l'existence que celle
que laisse ce conte cruel et exquis, la Matrone d'Ephèse !
Nul, peut-être, n'a mieux montré aussi combien la vie
devient chose terrible dans une société d'où l'honnêteté
disparaît : il faut s'attendre à tout, à tout instant, de la
part de tous. Aucune sécurité : on ne sait plus ni sur qui
ni sur quoi compter, aucune confiance en personne, pas
même en ses amis, pas même en soi-même, car l'individu
sans gouvernail se sent lui-même, désemparé, ballotter
au gré de passions ou de fantaisies dont demain il sera
dégoûté.
Loin de nous la pensée de vouloir faire de Pétrone un
moraliste de profession qui, dorant la pilule, fait passer
la leçon dans une anecdote scabreuse. Il n'espérait sans
doute le succès que de la liberté de ses récits, qui sont, il
faut l'avouer, aussi amusants que licencieux, de la per-
fection de son style, de la vérité de son observation. Mais
un observateur clairvoyant ne peut être que sérieux, puis-
qu'au fond la vie n'est pas gaie, et il ne faut pas laisser
dire que la seule raison du succès de Pétrone c'est son immo-
ralité. Une fois de plus l'ouvrage a deux faces, entre les-
quelles le lecteur ne sait choisir.
Ces ambiguïtés, ces contradictions, ces obscurités, accrues
encore par le temps, rendent peut-être, par le mystère dont
il reste enveloppé, plus attachante que celle de bien des
œuvres parfaites la lecture de ce demi-chef-d'œuvre.
Louis de Langle.
Titre du Satyrigon.
(Édition d'Amsterdam, 1669.)
ROMYN DE HOSGHE feC.
LE SATYRICON
PREMIERE PARTIE
ENCOLPE ET ASCYLTE
I. ou l'on déplore la ruine de l'éloquence
'Il y a déjà bien longtemps que je vous promets le
récit de mes aventures. Le moment est venu de tenir
parole aujourd'hui qu'une heureuse occasion nous réu-
nit, car nous ne sommes pas ici exclusivement pour fixer
des points de science, mais pour causer aussi et pour rire
un peu en nous racontant de bonnes histoires.
Fabricius Vejento (1) vient, non sons talent, de flétrir
les mensonges des prêtres et de nous révéler avec quel
audacieux cynisme ils proclament, en se donnant des
airs de prophètes, des mystères qu'ils ne comprennent
même pas. Mais nos enfileurs de phrases sont-ils moins
(1) Ce farouche anticlérical est mentionné par Tacite. Il fut exilé
par Néron pour une autre satire contre les sénateurs qui vendaient
la justice.
6
78 l'œuvre de PÉTRONE
fous quand ils crient comme des furieux : Voici les bles-
sures que j'ai reçues pour la liberté ! Voici l'œil que j'ai
perdu pour votre salut à tous ! Donnez-moi un guide pour
me conduire chez mes enfants : mes jarrets tranchés
se refusent à porter mon corps (1).
Passe encore si du moins ils frayaient à nos futurs
Démosthène les voies de l'éloquence. Mais tant d'exagé-
rations et tout ce vain bruit de phrases ne leur servent,
le jour venu de parler au forum, qu'à avoir l'air de tomber
de la lune.
Donc, à mon sens, le résultat le plus clair des études est
de rendre nos enfants tout à fait stupides : de ce qui se
présente en réalité dans la vie ils n'entendent rien, ils ne
voient rien. On ne leur montre que pirates, les chaînes à la
main, attendant leurs victimes sur le rivage ; que tyrans
rédigeant des arrêts pour commander aux fils d'aller
couper la tête de leur père ; qu'oracles préconisant, pour
chasser la peste, l'immolation de trois vierges ou davantage;
que phrases s'arrondissant en pilules bien sucrées : faits
et pensées, tout passe à la même sauce (2).
II. CONTRE LES PROFESSEURS DE RHÉTORIQUE
« A qui vit dans cette atmosphère, il est aussi impossible
de ne pas perdre le sens que de sentir bon quand on loge
à la cuisine.
(1) Dans la bataille on coupait les nerfs des jarrets au soldat
vaincu, pour l'empêcher de fuir.
(2) Il est question dans le texte d'une sauce verte faite du suc de
pavot et de sésame.
Dioscoride dit que les Égj'ptiens tirent de l'huile du sésame.
Les Tvu'cs et les Grecs font un très grand usage de cette graine.
On en récolte beaucoup en Sicile, où on le mêle au pain bis pour lui
donner une saveur agréable.
LE SATYRICON 79
« Si VOUS me permettez de le dire, ô rliéteurs, c'est vous
les premiers artisans de la ruine de l'éloquence. Vos har-
monies subtiles, vos sonorités creuses peuvent éblouir
un instant ; elles vous font oublier le corps même du dis-
cours qui, énervé, languit et tombe à plat. La jeunesse
s'entraînait-elle à déclamer, quand Sophocle et Euri-
pide trouvèrent le langage qu'il fallait au théâtre ? Exis-
tait-il des maîtres pour étouffer dans l'ombre de l'école
les talents naissants quand Pindare et les neuf lyriques
renoncèrent à lutter dans le même mètre avec Homère (1) ?
Et, sans appeler les poètes en témoignage, je ne vois pas
que Platon ni Démosthène se soient livrés non plus à ce
genre d'exercices. La grande et, si j'ose dire, la chaste
éloquence, méprisant le fard et l'enflure, n'a qu'à se dres-
ser sans autre appui que sa naturelle beauté.
« Naguère, ce bavardage intempérant et creux qui, né en
Asie, a envahi Athènes, tel un astre porteur de la peste,
souffla sur une jeunesse qui se dressait déjà pour de grandes
choses : du coup, sous une règle corrompue, l'éloquence,
arrêtée dans son essor, a perdu la voix. Qui depuis lors
a approché de la maîtrise d'un Thucydide, de la gloire
d'un Hypéride ? L'éclat même dont brille la poésie n'est
plus celui de la santé : tous les arts, comme si leur source
commune avait été empoisonnée, meurent sans attendre
les neiges de la vieillesse. La peinture, enfin, n'est pas en
meilleure posture depuis que des Égyptiens ont eu l'au-
dace de réduire en recettes un si grand art (2). » ' Je tenais
(1) On ne compte d'habitude que neuf lyriques, y compris Pin-
dare. Y a-t-il inadvertance, ou bien Pétrone ajoutait-il Corinne aux
neuf lyriques ?
(2) On n'a aucun renseignement sur cette tentative des Égyp-
tiens. Il s'agit sans doute d'un manuel ayant pour but de ramener
l'art du peintre à des règles simples, générales et invariables. Le texte
est du reste obscur.
80 l'œuvre de PÉTRONE
un jour ces propos et autres semblables, quand Agamem-
non (1) s'approcha de nous et, d'un coup d'œil inquisi-
teur, chercha celui que la foule écoutait si religieusement. '
III, CONTRE LA VÉNALITÉ DES MAITRES
Ce rhéteur, sortant tout suant de sa classe, pouvait-il
souffrir que je pérorasse plus longtemps sous le portique
qu'il ne l'avait fait dans l'école ? Il m'interrompit : « Jeune
homme, dit-il, qui tenez ces propos d'une saveur non vul-
gaire et, ce qui est aujourd'hui une rareté, qui me semblez
un ami des idées saines, je ne dois pas vous dérober les
secrets de mon art. Dans les exercices que vous critiquez,
il n'y a guère de la faute des maîtres : ils sont bien forcés
de hurler avec les fous. S'ils ne parlaient pas comme il
plaît aux jeunes gens, Cicéron l'a déjà dit, on les laisserait
seuls dans leur école. Tels ces rusés flatteurs qui, entre-
prenant le siège de la table d'un riche, n'ont rien de plus
pressé que de chercher ce qu'ils estiment devoir plaire à
l'auditoire, et qui n'obtiendront en effet ce qu'ils cherchent
qu'en tendant des pièges aux oreilles d'autrui, tel le maître
d'éloquence : à moins, comme le pêcheur, de mettre à
l'hameçon l'appât qu'il sait recherché du jeune poisson,
il restera seul assis sur son rocher, sans espoir de rien
prendre. »
(1) Il semble qu'Agamemnon le rhéteur soit le professeur d'Encolpe
et d'Ascylte. C'est lui qui les amènera chez Trimalcion dont il est
commensal, le flatteur et, pour tout dire, le parasite.
LE SATYRICOX 81
IV. CONTRE L AMBITION DES PARENTS
Au fond, ce sont les parents qui sont les vrais cou-
pables : ils ne veulent plus pour leurs enfants d'une règle
sévère, mais salutaire. Ils sacrifient d'abord, comme le
reste, à leur ambition, ces fils, leur espérance même,
puis, pour réaliser plus vite leur rêve, sans leur laisser le
temps de digérer leurs études, ils les poussent au forum :
cette éloquence, à laquelle ils savent pourtant bien que
rien n'est supérieur, ils prétendent la réduire à la taille
d'un enfant à peine sevré.
Que les parents aient la patience de nous laisser gra-
duer les études : les jeunes gens pourront travailler sérieu-
sement, mûrir leur goût par des lectures approfondies,
faire des préceptes des sages la règle de leur pensée, châ-
tier leur style d'une plume impitoyable, écouter longtemps
d'abord ce qu'ils aspirent à imiter. Dès lors ils n'admire-
ront plus rien de ce qui n'éblouit que l'enfance, et l'élo-
quence, jadis si grande, aura recouvré sa force, sa majesté,
son autorité.
Mais aujourd'hui, à l'école l'enfant s'amuse ; jeune
homme, on s'amuse de lui sur le forum, et, ce qui est
encore plus ridicule, après avoir fait ses études tout de
travers, devenu vieux, il ne voudra pas en convenir.
N'allez pas croire, toutefois, que j'aie en horreur cet art
facile et terre à terre d'improviser des vers où s'illustra
Lucilius (1) : c'est en vers qu'à mon tour je vais tenter
d'exprimer mon avis :
(1) Lucilius était aussi célèbre pour son talent d'improvisateur
que pour ses satires. Horace (liv. I, sat. 4 et 10) dit qu'en moins
d'une heure, en se tenant debout sur un seul pied, il pouvait impro-
viser deux cents vers tout d'une haleine.
82 l'œuvre de PÉTRONE
V. OU SONT GLORIFIEES LES FORTES ETUDES
Si tu aimes les purs cliefs-dVpuvre d'un arl sévère,
Si toi-môme tu vises au grand, avant toute chose
Fais-loi une loi de la plus stricte sobriété :
Dédaigne d'aller dans les palais qucter un regard du prince liautain.
Ou, vulgaire parasite, une place à la table du puissant.
Ou, courant à ta perte, de noyer dans le vin la vigueur de ton esprit,
Ou, dans la claque, d'applaudir, soudoyé, au coup de gueule de l'histrion.
Mais soit que lui rie la citadelle de Minerve
Ou la terre habitée par le colon lacédémonieu,
Soit qu'il demeure au pays des Sirènes,
Que l'orateur consacre d'abord quelques années à la poésie (1)
Et s'abreuve largement aux sources homériques.
Puis après avoir suivi la troupe socratique, changeant encore de discipline,
Qne de son plein gré il vienne secouer l'armure formidable du grand Démoslhène.
Alors, que la pléiade des. écrivains romains lui fasse cortège, et, affroDchie
Du génie grec, qu'elle le pénètre d'une influence qui dégage son originalité.
Cependant une page de nos luttes civiles lui fournira un poème,
Il fera retentir le trépied d'Apollon d'un chant vif et cadencé.
Puis, ayant trouvé dos paroles farouches pour remémorer le tragique festin de nos guerres,
jl pourra nous promettre enfin les grandes paroles dignes de Cicéron l'invaincu.
Alors, ayant armé ton esprit de tous ces talents, après t'être abreuvé
Aux sources abondantes de l'art, ta poitrine répandra les paroles des Muses (2)
VI. ENCOLPE CHERCHE SON AMI ET SON AUBERGE
J'écoutais si bien que je ne remarquai même pas que
mon ami Ascylte s'était sauvé. Tandis que je traverse
le jardin parmi ce flot de paroles, une foule d'étudiants
(1) Cicéron et Quiiitilien recommandent également de commencer
l'éducation par la lecture des poètes.
(2) Ces vers, qui ne manquent pas d'allure, sont, du reste, parfai-
tement inintelligibles.
On serait tenté de croire que l'auteur a voulu se moquer d'une
certaine manière d'écrire brillante, obscure et recherchée à la mode
de son temps si M. Collignon n'avait établi que cette pièce est pleine
d'imitations de Lucilius. Pour arriver à une traduction possible,
nous avons dû sacrifier sans cesse le latin à la logique.
La demeure des Sirènes désigne Naples, la ville de Minerve, Athènes,
la terre habitée par le colon lacédémonieu est probablement Tarente.
LE SATYRICON 83
envahit le portique : ils venaient, me semble-t-il, d'en-
tendre la réponse de je ne sais quel rhéteur à la confé-
rence d'Agamenanon. Ils tournaient les idées en ridicule,
critiquaient le style, la disposition...
J'en profite pour m' esquiver et me mettre, sans perdre
un instant, à la recherche d'Ascylte. Mais je n'arrivais
pas à trouver mon chemin et ne savais pas même où était
l'auberge. J'avais beau prendre une autre route, je reve-
nais toujours au même point. Enfm, fatigué de marcher
et tout en nage, je me décide à accoster une petite vieille
qui vendait des légumes.
VII. ou ENCOLPE RETROUVE SON AMI
« — Je vous prie, la mère, lui dis-je, sauriez-vous
par hasard où je loge ? « Cette plaisanterie un peu simple
parut lui plaire : « Pourquoi non ? » répondit-elle. Et, se
levant, elle se mit à marcher devant moi. Après tout, elle
était peut-être sorcière...
Tout à coup, dans un endroit écarté, elle ouvre le man-
teau qui la cachait et me dit d'un air fin : < C'est ici que
vous devez loger. » J'allais protester que je n'avais jamais
vu la maison quand j'aperçus à l'intérieur des tapettes (1)
(1) En latin tituli, qu'on a d'abord traduit par écriteaux : les
écriteaux, portant leurs noms, que les courtisanes avaient sur leur
porte. Bourdelot a établi qu'il valait mieux entendre par tituli « ces
jeunes prostituées qui éveillaient par des attouchements lascifs les
sens engourdis des débauchés de l'un et l'autre sexe et leur don-
naient, pour ainsi dire, l'avant-goût du plaisir. Le lieu où se tenaient
ces tituli se nommait ephebia, à cause de leur âge, comme le prouve
un passage de saint Jérôme. Ce que Bourdelot ne nous apprend
pas, c'est d'où vient le nom de tituli donné à ces jeunes gens. »
(Note de de Guérie, le fils.)
84 l'œuvre de PÉTRONE
et des femmes nues qui allaient et venaient avec un air de
mystère. Je compris un peu tard, ou plus exactement trop
tard, qu'elle m'avait mené tout droit au bordel. Envoyant
à tous les diables la maudite vieille, je me cache la figure
et me sauve à travers le lupanar en cherchant une autre
issue.
Je touchais au seuil quand je me heurte à Ascylte, éga-
lement las, mort de fatigue comme moi. C'était à croire
que la même vieille l'avait conduit là. Je lui dis bonjour
en riant et lui demandai ce qu'il venait faire dans ce bel
endroit.
VIII. ou ASCYLTE DEFEND SA VERTU
Mais, essuyant de la main son front plein de sueur :
(( Si tu savais, dit-il, ce qui m'est arrivé ! — Quoi donc ? »
dis-je à mon tour.
Il continua d'une voix défaillante : « J'errais par toute
la ville sans parvenir à retrouver l'endroit où j'avais
laissé notre auberge, quand un bourgeois respectable
m'aborda et s'ofïrit fortpbligeamment à me servir de guide.
Par des ruelles écartées et obscures, il me conduit ici
et, mettant bourse en main (1), me propose carrément
la botte. Déjà, sur la porte, la maquerelle avait touché
la passe et il portait sur ma personne une main hardie.
Moins vaillant, j'allais y passer! »
' Pendant qu' Ascylte me mettait au courant de ses
malheurs arrive le bourgeois respectable, escorté d'une
femme assez chic. Reluquant toujours mon Ascylte, il
l'invite à pénétrer dans la maison, l'assurant qu'il n'avait
(1) Ou : bourses en main : équivoque obscène.
LE SATYRICOX
rien à craindre : puisqu'il ne voulait pas faire la femme,
il ferait l'homme, voilà tout. De son côté, sa compagne
me pressait de monter avec elle.
Nous entrons donc en nous frayant un chemin parmi
ces tantes : nous entrevoyons des couples de l'un et de
l'autre sexe, si animés au jeu dans les chambres ' que nous
croyions ne voir partout que gens ivres de satyrion (1).
' Dès qu'on nous aperçut, des pédérastes accoururent
bruyamment pour nous aguicher. Sans perdre de temps,
l'un d'eux, troussé jusqu'à la ceinture, s'attaque à Ascylte
et l'ayant jeté sur un lit, se met en devoir de le lui intro-
duire. Je vole au secours du malheureux et ' nos forces
unies tiennent en respect cet enragé. ' Ascylte se dégage
et réussit à s'enfuir, me laissant seul en butte à leur bes-
tialité ; mais plus fort et plus vaillant, je sortis sans accroc
de l'aventure.
IX. ou ASCYLTE APPARAIT SOUS UN JOUR
MOINS FAVORABLE
Après avoir parcouru sans succès presque toute la ville',
comme à travers un brouillard j'aperçois, planté sur le
trottoir, Giton, mon petit ami. ' Il était juste devant
(1) « Le satyrion, dit Pline, est un fort stimulant pour l'appétit
charnel. Les Grecs prétendent que cette racine, en la tenant seule-
ment dans la main, excite les désirs amoureux, et beaucoup plus
fortement encore si on en boit une infusion dans le vin, et que c'est
pour cette raison qu'on en fait boire aux béliers et aux boucs trop lents
à saillir... On éteint les ardeurs produites par le satyrion, en buvant
de l'eau de miel et une infusion de laitue. Les Grecs donnent en géné-
ral le nom de satyrion à toute espèce de boisson propre à exciter ou
ranimer les désirs. » La même plante s'appelait encore priapiscon
ou tesiiculum leporis, d'après Apulée le médecin.
86 l'œuvre de PÉTRONE
notre auberge. ' Je m'y précipite. Ma première question
est pour savoir s'il nous a fait à dîner. Au lieu de me répon-
dre, il s'assied sur le lit en essuyant du pouce les larmes
qu'il ne peut retenir. Inquiet de cette attitude, je lui
demande ce qu'il y a. Après avoir longtemps hésité et
comme à regret, sur mes prières mêlées de menaces, il
finit par avouer : « Ton ami, ou ton camarade, cet
Ascylte que voilà, est venu me trouver tout à l'heure
dans cette chambre. Il a essayé de me prendre de force.
Naturellement, moi, je criais. Alors il tire son épée : Si
tu fais ta Lucrèce, tu vas, dit-il, trouver ton Tarquin. »
A ces mots, je faillis arracher les yeux à Ascylte. « Qu'as-
tu à dire, lui criai-je, vieille peau, qui n'es bon qu'à t'en
faire mettre comme une femme et qui as la bouche
pourrie comme le reste ? »
Il fit semblant de s'effondrer d'horreur ; puis, levant
sur moi un poing menaçant, il se mit à crier encore plus
fort : « Vas-tu te taire, ignoble gladiateur, ' assassin de
ton hôte ', réchappé de l'échafaud (1) ? Vas-tu te taire,
rôdeur de nuit qui, même quand tu étais encore bon à
quelque chose, n'as jamais trouvé à coucher avec une
femme propre, toi qui m'as mis dans le bosquet à la même
sauce que maintenant le petit dans ce bouge? — ' Mais
pourquoi diable ', lui dis-je, te soustraire à cet entretien
avec Aeamemnon ?
(1) On faisait combattre les gladiateurs condamnés à mort sur
un théâtre élevé au milieu de l'arène. Tout à coup le plancher s'en-
trouvrait et ces mallieureux tombaient parmi les bêtes féroces ou
dans les flammes. Le mot échafaud peut caractériser cette dispo-
sition.
LE SATYRICON 87
X. OU ENCOLPE ET ASCYLTE REGLENT LEURS COMPTES
« — Triple brute, que voulais-tu que je fisse, puisque
je mourais de faim ? J'allais peut-être me nourrir de
beaux discours ? Qu'avais-je à faire de toutes ces ver-
roteries, de ces rêvasseries de somnambules ? Je suis tout
de même tombé un peu moins bas que toi, qui en es réduit
à louer des vers pour qu'on t'invite à dîner. »
C'est ainsi que cette discussion malpropre finit en
éclats de rire et que nous passâmes à des entretiens moins
orageux. Tout de même, je n'arrivais pas à digérer sa tra-
liison : « Ascylte, lui dis-je tout à coup, je vois bien
que nous ne pouvons nous entendre ; partageons donc
notre maigre bagage et désormais cherchons, chacun
pour son compte, les mesures à prendre pour fausser enfin
compagnie à cette dèche tenace. Tu as des lettres ; moi
aussi. Pour ne pas être un obstacle à tes affaires, je vais
me lancer dans quelque autre voie : sans quoi nous aurions
mille motifs de .nous heurter chaque jour et de faire jaser
toute la ville à nos dépens. »
Il ne dit pas non. Mais « pour aujourd'hui, fit-il remar-
quer, nous sommes invités à dîner en notre qualité de
lettrés ; ne perdons pas notre soirée : demain, puisque
tu le veux, je me mettrai en quête d'un gîte et d'un petit
ami. — Pourquoi tarder, lui dis-je, puisque nous sommes
d'accord ? »
C'était l'amour qui me faisait précipiter la rupture :
depuis longtemps déjà je désirais écarter un témoin impor-
tun, pour reprendre sans contrainte mes vieilles habi-
tudes avec mon petit Giton. ' Ascylte prit la chose de
travers et, sans rien dire, gagna brusquement la porte.
L ŒUVRE DE PETRONE
Une sortie si vive n'augurait rien de bon : je le savais
impuissant à se maîtriser, je savais aussi son amour impuis-
sant... Donc je vole sur ses traces pour tâcher de péné-
trer ses desseins et de les contrecarrer. Mais il sut échapper
à mes regards, et c'est en vain que longtemps je le cher-
chai. '
XI. DES AMOURS D ENCOLPE AVEC TRYPHENE,
LYCAS ET DORIS
Ayant exploré vainement tous les coins de la ville, je
me décidai à réintégrer mon domicile ; après un cons-
ciencieux échange de baisers, j'enchaîne l'enfant en des
embrassements plus stricts et bientôt, tous mes vœux
comblés, je jouis d'une félicité parfaite.
Nous n'avions pas encore fini, quand Ascylte, arri-
vant à pas de loup, enfonce brutalement la porte et nous
pince en train de nous amuser. Il remplit la chambrette
de ses éclats de rire, de ses applaudissements, et soulève
le manteau qui me couvrait en s'écriant : « Qu'est-ce
que tu fabriques, très respectable ami ? Quoi ! vous logez
à deux dans un seul manteau ? »
Et il ne s'en tint pas aux paroles, mais, détachant
la courroie de sa besace, il se mit à m'en frapper par manière
d'acquit, assaisonnant son geste de discours provocants :
« Ça t'apprendra une autre fois à rompre (1) avec ton
ami (2) ». ' J'étais si bien surpris que je ne sus que me
(1) Le mot latin est diuidere qui veut dire séparer, mais qui est
aussi synonyme de pœdicare qui désigne précisément l'exercice
auquel est en train de se livrer Encolpe.
(2) Toute la suite de ce long chapitre est une interpolation évi-
dente introduite par Nodot. Elle a été construite adroitement d'après
LE SATYRICON 89
taire sous les sarcasmes et les coups. Je pris donc le parti
de rire de l'aventure. Et c'était prudent : sans cela il
fallait me battre avec mon rival. Ma gaîté menteuse eut
le don de l'apaiser.
Il sourit à son tour : « Encolpe, me dit-il, enterré dans
ces délices, tu oublies que nous n'avons plus d'argent
et que tout ce qui nous reste ne vaut pas un sou. -Par ces
températures estivales, le pavé des villes est plutôt rtérile;
la campagne nous sera plus propice : altons voir nos amis.
La nécessité me forçait d'opiner du bonnet et de dis-
simuler mon dépit. Ayant donc chargé Giton de notre
bagage, nous sortons de la ville pour nous rendre au châ-
teau de Lycurgue, chevalier romain. Ascylte ayant eu
jadis des bontés pour lui, il nous reçut à bras ouverts,
et la compagnie qui se trouvait réunie chez lui rendit
notre séjour fort agréable. Tout d'abord il y avait là
Tryphène, une fort belle femme qui avait été amenée
par Lycas, armateur et propriétaire de domaines sur
la côte. Les agréments que nous goûtâmes en ce char-
mant séjour, il n'y a pas de termes pour les exprimer,
quoique la table de Lycurgue fût plutôt frugale.
Sachez donc que, tout de go, nous nous trouvâmes
tous unis par les soins de Vénus. La belle Tryphène me
plaisait et écouta sans horreur mes aveux. Mais à peine
tombait-elle dans mes bras que Lycas, indigné, préten-
dit s'indemniser sur ma personne du bonheur que je vçnais
de lui ravir déloyalement. Comme Tryphène n'était plus
pour lui qu'une vieille maîtresse, il prit son parti gaîment
et me somma de payer le prix qu'il m.ettait au tort à lui
causé. Très excité, il me persécutait.
des allusions éparses, çà et là, à des événements ayant dû figurer
dans la partie perdue de l'ouvrage dont elle comble utilement une
acune, mais elle est d'une latinité bien inférieure.
90 l'œuvre de PÉTRONE
Mais Tryphène possédant mon cœur, mes oreilles res-
taient fermées pour Lycas : rendu plus enragé par mes
dédains, il me suivait partout et même une nuit pénétra
dans ma chambre : comme je méprisais ses prières et
qu'il avait recours à la violence, je me mis à crier si fort
que je réveillai toute la maison et, grâce à Lycurgue,
je sortis indemne de ce fâcheux assaut. A la fm, comme notre
séjour chez Lycurgue lui paraissait peu favorable à la
réalisation de ses vœux, il essaya de me persuader d'ac-
cepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. Il eut
alors recours à l'influence de Tryphène : celle-ci me pria
d'autant plus volontiers de faire ce plaisir à Lycas qu'elle
espérait que nous aurions plus de liberté chez lui. Je
suivis donc l'amour.
Mais Lj-curgue, qui avait renoué ses vieilles relations
avec Ascylte, ne voulut pas le laisser partir. En consé-
quence, il fut entendu qu'il resterait chez Lycurgue et
que nous-mêmes suivrions Lycas. Par un article addi-
tionnel et secret, nous convînmes tous deux de mettre
à la masse commune le butin que l'un ou l'autre trouverait
l'occasion de faire.
Sa proposition acceptée, la joie de Lycas fut incroyable.
Il pressait le départ : il nous fallut donc faire de rapides
adieux à nos amis et nous mettre en route le jour même.
Lycas avait si soigneusement pris ses dispositions que
pendant le voyage il était assis à côté de moi et Giton
à côté de Trj^phène. Sa combinaison était basée sur l'in-
constance à lui trop connue de cette femme. Le calcul
était juste : tout de suite elle prit feu pour le bel enfant,
et je n'eus besoin d'aucun effort pour m'en rendre compte.
Lycas, qui lui aussi suivait attentivement le manège,
ne m'eût du reste pas permis de l'ignorer. C'est pourquoi
j'accueillis plus aimablement ses avances, ce qui le combla
LE SATYRICON 91
d'aise : mathématiquement, en efîefc, de l'avanie que me
faisait ma maîtresse devait naître chez moi le besoin de
lui témoigner du mépris : ce point acquis, brûlant de me
venger de la femme, j'accueillerais plus favorablement
les avances de son amant.
Telles étaient nos positions réciproques à notre arri-
vée chez Lycas : Tryphène se mourait d'amour pour
Giton, Giton répondait de tout cœur à son amour, double
spectacle qui n'avait rien d'agréable à mes yeux. Pen-
dant ce temps, Lycas, dans son désir de me plaûe, s'in-
géniait à inventer chaque jour un nouveau divertisse-
ment ; en bonne maîtresse de maison, sa femme, la belle
Doris, le seconda de son mieux et avec tant de grâce et
de distinction qu'elle chassa bien vite Tryphène de mon
cœur.
Par le manège de mes yeux, mon amour se fit connaître
à Doris, et l'engageante caresse du regard de Doris me
répondait oui. Si bien que dans cette conversation muette,
avant toute parole, l'inclination que nous sentions en-
traîner d'un même mouvement nos deux cœurs trouva
sa discrète expression. La jalousie de Lycas, à moi déjà
connue, m'était une raison de garder le silence, et c'était
l'amour même du mari pour moi qui m'ou\Tait le cœur de
l'épouse.
La première fois qu'il nous fut permis de nous entre-
tenir, elle me fit part de ce qu'elle avait remarqué. Je
pris le parti d'avouer franchement, et je lui racontai avec
quelles rigueurs j'avais accueilli son mari. Mais cette
femme pleine de sens : « Eh bien, c'est le moment de se
montrer intelligent », dit-elle. Bref, sur ses bons avis,
je cédai à l'homme pour posséder la femme.
Cependant Giton, éreinté, avait besoin de quelque
répit pour se refaire et Tryphène me revint. Mais, devant
92 l'œuvre de PÉTRONE
mes dédains, son amour se tourna en rage sauvage. Achar-
née à me suivre, elle ne tarda pas à découvrir mon double
commerce avec nos hôtes. La passion du mari pour moi
ne la gênait guère : elle la dédaigna. Mais elle s'en prit
aux furtives amours de Doris.
Elle les révèle à Lycas. La jalousie triomphant de
l'amour, il court à la vengeance. Mais Doris, prévenue
par une servante de Tryphènc, pour détourner l'orage,
suspend notre secrète intimité.
Dès que j'eus compris tout cela, maudissant cette per-
fide Tryphène et ce Lycas au cœur ingrat, je pris le parti
de filer. La fortune me fut favorable. La veille, justement,
le navire sacré d'Isis, riche butin, avait fait naufrage sur
les rochers voisins. Je tins donc conseil avec Giton, qui
se mit facilement d'accord avec moi, parce que Tryphène,
l'ayant vidé jusqu'à la moelle, semblait le négliger.
De grand matin donc nous partons à la mer et nous
montons à bord sans difficulté, d'autant plus que les gar-
diens, employés de Lycas, nous connaissaient. Mais comme
pour nous faire les honneurs, ils nous suivaient partout
et qu'en conséquence il n'y avait moyen de faire main
basse sur rien, leur laissant Giton, je m'éclipse à propos,
me faufile jusqu'à la poupe, où était la statue d'Isis, que
je dépouille d'une robe précieuse et d'un sistre en argent,
puis, ayant fait aussi quelque butin dans la cabine du
capitaine, je me laisse glisser discrètement le long d'un
câble, sans que personne, sauf Giton, m'ait remarqué.
Il ne tarda pas à se débarrasser de ses gardes et, sans
attirer l'attention, vint me rejoindre. Du plus loin que
je le vois je lui montre ma récolte et nous décidons d'aller
dare-dare trouver Ascylte.
Mais nous ne pûmes arriver chez Lycurgue que le len-
demain. En abordant Ascylte, je lui racontai nos larcins
LE SATYRICON 93
et comment nous avions été les jouets de l'amour. Il nous
conseilla de prévenir Lycurgue en notre faveur et de l'as-
surer que c'était encore l'incandescence de Lycas qui
était la cause d'un déménagement si rapide et si furtif.
L'affaire entendue, Lycurgue jura qu'il serait toujours
avec nous contre nos persécuteurs:.
Notre fuite avait passé inaperçue. Ce ne fut qu'au
réveil de Tryphène et de Doris qu'on la remarqua : nous
ne manquions pas, en effet, chaque jour, d'assister galam-
ment à leur toilette matinale. Notre absence lui parais-
sant anormale, Lycas envoie à notre recherche, surtout
du côté de la mer, et apprend notre visite au navire, mais
d u larcin, rien : on l'ignorait encore, car la poupe regar-
dait la pleine mer, et quant au capitaine, il n'était pas
encore revenu. Voilà notre fuite bien établie et mon Lycas
navré de me perdre, déblatérant véhémentement contre
Doris, qu'il soupçonnait d'en être la cause.
Je passe sur ses violences orales et manuelles, n'en ayant
pas connu le détail. Je dirai seulement que Tryphène, cause
de tout ce grabuge, persuada Lycas d'aller nous chercher
chez Lycurgue, où nous nous étions sans doute réfu-
giés, et voulut elle-même l'accompagner pour nous écra-
ser sous notre honte, comme nous le méritions. I>e len-
demain, ils se mettent en route et arrivent au château.
Nous étions sortis : Lycurgue nous avait conduits à la
fête d'Hercule qu'on célébrait dans un bourg voisin.
Sitôt informés, sans perdre une minute, ils partent
à notre rencontre et nous trouvent sous le portique même
du temple. En les apercevant, nous fûmes fortement trou-
blés. Lycas se plaignit violemment à Lycurgue de notre
désertion. Mais il fut reçu d'un front si sombre et d'un
sourcil si méprisant que, recouvrant quelque audace,
je lui jetai à la tête, en ayant soin de parler très haut.
94 l'œuvre de péïhone
des récriminations aussi violentes et aussi infamantes
que je pus pour les assauts que le vieux libidineux m'avait
fait subir tant chez Lycurgue que dans sa propre maison.
Tryphène, ayant voulu ouvrir la bouche en sa faveur,
eut aussi son paquet. Je proclamai son déshonneur devant
les foules accourues pour m'entendre, produisant comme
preuves de l'insatiable lubricité de cette grue Giton exsan-
gue, moi-même presque mort. Interloqués par les rires de la
foule, nos ennemis, l'oreille basse, se retirèrent, ruminant
leur vengeance. Comprenant bien que nous avions cir-
convenu Lycurgue, ils décidèrent de l'attendre chez lui
pour lui ouvrir les yeux.
La fête se prolongea assez tard : nous ne pûmes ren-
trer au château, et Lycurgue nous emmena coucher à
moitié route, dans une villa. Le lendemain, sans nous
réveiller, il rentra chez lui pour ses affaires. Il trouva
Lycas et Tryphène qui l'attendaient. Ils surent si bien
l'enjôler qu'ils obtienrent de lui la promesse de nous
remettre entre leurs mains.
Naturellement dur et ne sachant pas ce que c'est qu'une
parole, Lycurgue, ne rêvant plus qu'aux moyens de nous
livrer, persuada à Lycas d'aller chercher main-forte pen-
dant que lui-même viendrait nous mettre sous bonne
garde dans la villa. Il s'y rendit et, de prime abord, nous
fit le même accueil que la veille à Lycas, puis, croisant
sévèrement les bras, nous reprocha nos calomnies contre
son ami, nous fit enfermer, à l'exclusion d"Ascylte, dans
la chambre où nous avions couché, refusa de prêter l'oreille
aux arguments que ce dernier lui présentait pour notre
défense et finalement, emmenant son Ascylte au château,
nous laissa là, sous bonne garde, jusqu'à son retour.
Chemin faisant, Ascylte tente, en vain, de le fléchir :
prières, amour, pleurs, rien ne put l'ébranler. Le cama-
LE SATYRICON 95
rade se mit alors dans la tète de nous délivrer, et, tout
d'abord, outré de l'indocilité de son amant, il refuse de
coucher avec lui. Ainsi ce qu'il méditait devenait déjà
d'une exécution plus facile.
Tout le monde plongé dans le premier sommeil, Ascylte
met sur son dos notre léger bagage, passe par une brèche
qu'il avait remarquée dans le mur, parvient à la villa au
petit jour, y rentre sans rencontrer personne et gagne
notre chambre, dont nos gardiens avaient eu soin de fer-
mer la porte. L'ouvrir ne fut pas difficile : la serrure était
en bois ; sa résistance se relâcha sous la pesée du fer. Le
verrou en tombant nous fit sauter du lit, où nous ron-
flions, narguant la fortune. Gomme, après cette nuit
blanche, nos gardiens dormaient profondément, seuls
nous avions été réveillés par le bruit.
Ascylte entre et nous raconte en deux mots ce qu'il
vient de faire pour nous. Il n'eut pas besoin d'en dire
davantage.
Pendant que nous nous habillions à la hâte, il me vint
l'idée, pour prendre congé, d'égorger les gardiens et de
piller la maison. Je fis part de ce beau projet à Ascylte.
Il approuva le pillage, mais proposa une solution préfé-
rable qui épargnerait le sang : connaissant bien les aîtres,
il nous conduisit, en effet, dans un garde-meuble écarté,
dont il nous ouvrit lui-même la porte. Nous faisons main
basse sur ce que nous trouvons de plus précieux, décam-
pons avec le jour, en évitant les grandes routes, et ne
nous arrêtâmes que quand nous nous sentîmes en sûreté.
Alors Ascylte, dès qu'il eut repris haleine, nous témoi-
gna de la joie qu'il avait eue à livrer au pillage la villa
de ce grigou de Lycurgue, dont il déplorait, à juste titre,
la parcimonie : il n'avait rien touché pour le prix de ses
nuits, et la chère était maigre et mal arrosée. Lycurgue,
96 l'œuvre de PÉTRONE
en effet, malgré ses immenses richesses, était ladre au point
de se refuser même le nécessaire.
Plongé dans les eaux il ne boit pas, il no cueille pas le fruil qui s'offre
L'inforluné Tanlale qu'étouffe le désir,
Image de l'avare opulent : tout au loin
Est à lui, et, la bouche sèche, il reuiâclu' fa faim.
Ascylte voulait arriver à Naples le jour même. « Il
est tout de même imprudent, lui dis-je, de nous réfugier
là même où, selon toute probabilité, on va nous rechercher ;
partons donc en voyage pour quelque temps, nous avons
de quoi ne pas être inquiets. » Il se range à mon avis et
nous voilà en route pour une jolie bourgade qu'embel-
lissent les charmantes propriétés où toute une bande d'amis
à nous se réunit pour jouir de la belle saison.
A peine à moitié route, voilà qu'un nuage crève. Arro-
sés à pleins seaux, force nous fut de courir au bourg le
plus proche pour chercher un abri dans une auberge que
nous trouvâmes pleine de gens qui s'y étaient réfugiés
comme nous.
Passant inaperçus dans cette foule, il nous était aisé
de profiter de la cohue pour voler quelque chose, et déjà
nous fouillions tous les coins d'un regard fureteur, quand
Ascylte voit par terre un petit sac, qu'il ramasse sans être
remarqué et que nous trouvons plein de pièces d'or. Ce
premier et favorable augure nous met la joie au cœur.
Redoutant toutefois une réclamation, nous sortons par
la porte de derrière, où nous ne trouvons qu'un esclave
en train de seller les chevaux.
Ayant sans doute oublié quelque chose, il les quitte un
instant pour entrer dans la maison. Pendant son absence,
nous nous emparons d'un superbe manteau, attaché à
une des selles, sans autre mal que de déboucler la cour-
roie ; puis, filant le long des murs, nous nous réfugions
LE SATYRICON 97
dans la forêt prochaine. Plus en sûreté dans cette retraite,
nous cherchons longtemps comment cacher tout cet or
pour qu'on ne puisse ni nous accuser du vol, ni nous voler
à notre tour ; nous nous décidons enfin à le coudre dans
la doublure d'une tunique usée, que je mets sur mes
épaules, tandis que le manteau était confié aux bons soins
d'Ascylte, et, par des chemins détournés, nous nous diri-
geons vers la ville.
Mais, à l'orée du bois, nous entendons ces paroles de
mauvais augure : « Ils ne peuvent nous échapper, ils sont
dans le bois ; fouillons partout ; ils ne seront pas difficiles
à prendre. » A ces mots, une si horrible peur nous saisit
qu'Ascylte et Giton, filant le long des broussailles, s'en-
fuirent vers la ville ; quant à moi, je revins sur mes pas
avec une telle hâte que, sans que je le sente, la précieuse
tunique glissa de mes épaules ; enfin, épuisé et incapable
d'aller plus loin, je me couchai à l'ombre d'un arbre, et
c'est alors que je remarquai quelle perte je venais de faire.
La douleur me rendant des forces, je me lève pour recher-
cher mon trésor. En vain, je cours longtemps de tous
côtés, jusqu'à ce qu'écrasé de fatigue et de chagrin, je
me réfugiai dans les retraites les plus ténébreuses de cette
forêt, oîi je demeurai pendant quatre heures.
A la fin, cette affreuse solitude me faisant froid au cœur,
je cherchai par où en sortir. En marchant devant moi,
j'aperçois enfin un paysan. J'avais besoin de tout mon
courage... Il ne me fit pas défaut : hardiment j'allai à lui
et lui demandai le chemin de la ville, en me plaignant
de m'être égaré et d'avoir erré longtemps dans la forêt.
Mon triste aspect lui fit pitié : j'étais plus pâle que la
mort et tout couvert de boue. Il me demanda pourtant
si je n'avais vu personne dans la forêt. « Personne »,
répondis-je. Alors, fort obligeamment, il me remit sur
98 l'œuvre de PÉTRONE
la grand'routc, où il rencontra deux de ses amis qui lui
racontèrent qu'ils avaient parcouru tous les sentiers de
la forêt sans trouver autre chose qu'une méchante tunique
qu'ils nous montrèrent. Je n'eus pas le toupet de la récla-
mer, comme bien on pense, quoique sachant de bonne
source tout ce qu'elle valait. Mais on juge de ma douleur
et si je pleurais mon trésor ravi par des rustres qui en
ignoraient l'existence. Me sentant de plus en plus faible,
je marchais moins vite que de coutume ; je n'arrivai donc
qu'assez tard à la ville.
A l'auberge, je trouve Ascylte à moitié mort, étalé sur
un grabat, et je tombe moi-même sur l'autre lit sans pou-
voir proférer une parole. Mais lui, bouleversé de ne pas
revoir la tunique à moi confiée : « Qu'en as-tu fait ? »
s'écrie-t-il précipitamment. Je défaillais, mais ce que ma
voix ne disait pas, mon regard navré l'expliquait assez.
Enfin, mes forces revenant un peu, je pus lui raconter
mon infortune.
Il crut que je me jouais de lui, et quoiqu'une abondante
pluie de larmes confirmât mon serment, il le mit carré-
ment en doute, se figurant que je voulais lui prendre sa
part. Giton, qui nous écoutait, était aussi triste que moi,
et la douleur de cet enfant augmentait mon chagrin. Mais
ce qui me tourmentait le plus, c'était de nous savoir recher-
chés ; je fis part de mes craintes à Àscylte, qui ne s'en
émut guère, parce qu'il s'était heureusement tiré d'affaire.
Il nous croyait au surplus en sûreté dans une ville où nous
étions totalement inconnus et où personne ne nous avait
vus. Nous feignîmes toutefois d'être malades, afin d'avoir
un prétexte pour garder la chambre. Mais le défaut d'ar-
gent nous força à sortir plus tôt que nous n'aurions voulu
et, sous l'aiguillon de la nécessité, à mettre en vente le
produit de nos rapines.
LE SATYRICON 99
XII. AU MARCHE AUX PUCES
Nous nous rendîmes donc sur la place à la tombée du
jour. Nous y remarquâmes abondance de choses à vendre,
de peu de valeur sans doute, mais toutefois d'une origine
assez suspecte pour rechercher les facilités qu'offrent
les ombres du soir aux négociations louches. Nous-mêmes,
qui étions porteurs du manteau volé, ne pouvions trouver
d'occasion plus favorable pour nous en défaire. Dans
un coin obscur nous en agitons un des pans dans l'espoir
que ses reflets attireraient peut être quelque amateur.
Le client ne se fit pas trop attendre : une sorte de paysan,
qu'il me semblait bien reconnaître, s'approcha de nous
en compagnie d'une petite jeune femme, et se mit à con-
sidérer notre manteau avec une attention extraordinaire.
De son côté, Ascylte, ayant jeté un regard sur les épaules
du rustre, reste bouche bée, muet de surprise. Moi-même
ce n'est pas sans émotion que j'examinais cet homme, car
il me semblait bien que c'était lui qui avait trouvé la
tunique dans la forêt. Sans aucun doute, c'était lui-même.
Mais Ascylte n'en pouvait croire ses yeux et, de peur de
commettre quelque imprudence, commence par s'appro-
cher comme s'il voulait acheter la tunique, détache la
languette qui la maintenait à l'épaule et la palpe rapide-
ment.
XIII. LA TUNIQUE RETROUVEE
Par une chance prodigieuse, ce paysan n'avait pas
eu l'idée de porter une main curieuse sur la couture de
100 l'œuvre de PÉTRONE
la tunique et ne voyant dans ce haillon que la défroque
d'un mendiant, il ne songeait qu'à s'en débarrasser.
Ascylte, ayant vérifié que le dépôt était toujours là
et que le vendeur n'était pas de taille à lutter avec nous,
me prit à part : « Sais-tu bien, dit-il, mon vieux, voilà
que nous revient le trésor que je t'accusais d'avoir pris.
Ou je me trompe fort ou le magot est encore au complet
dans la doublure. Et maintenant, que faire, ou de quel
droit revendiquer notre bien ? »
Je nageais dans la joie: non seulement nous retrouvions
notre argent, mais encore le hasard me lavait d'un soup-
çon déshonorant. J'opinai que, sans prendre de détour,
nous portions carrément l'affaire sur le terrain juridique :
on refuse de rendre l'objet du litige à son possesseur légi-
time ; nous faisons opposition devant le préteur...
XIV. LA TUNIQUE RETROUVÉE (suUe)
Ascylte, au contraire, redoutait les tribunaux : « Qui
nous connaît ici? disait-il. Qui croira ce que nous racon-
tons ? J'aime mieux racheter, bien qu'elle soit à nous, la
robe que nous venons de retrouver et recouvrer notre
trésor pour quelques sous que de m'engager dans un pro-.
ces incertain :
Que peuvent les lois, quand l'argent seul est maître,
Quand il suffit d'être un pauvre pour avoir tort ?
Celui même qui IraTerse la vie avec la besace du cyniiiue.
Sa t au besoin monnayer ses paroles.
Iionc la justice n'est rien qu'une surenclière
Et le juge, dans sa majesté du tribunal, qu'un comraissaire-priseur.
Mais sauf un double as mis de côté pour acheter des
lupins et des pois chiches, nous n'avions rien en poche.
LE SATYRICON 101
Donc pour ne pas laisser échapper la proie, nous nous
résignâmes à une concession sur le prix du manteau, cer-
tains par ailleurs d'un bénéfice qui compensait, et large-
ment, notre perte.
Nous étalons donc notre marchandise. Mais aussitôt
la femme voilée qui accompagnait le campagnard, en
ayant considéré fort attentivement les dessins, saisit
les deux pans et s'écria, de toutes ses forces, qu'elle tenait
ses voleurs. Désarçonnés, pour ne pas rester là sotte-
ment bouche bée, nous mettons à notre tour la main sur
la tunique, et nous réclamons avec un égal acharnement
cette défroque sale et déchirée qui était notre bien et qu'on
nous avait volée.
Mais la partie n'était pas égale et les courtiers, accou-
rus à nos cris, trouvaient nos prétentions tout à fait ridi-
cules : d'un côté on réclamait un vêtement de luxe, de
l'autre une guenille dont le chiffonnier n'aurait pas voulu.
Mais Ascylte, ayant trouvé moyen de couper court aux
rires, s'écria dans un profond silence :
XV. LA TUNIQUE RETROUVÉE (fw)
f( La voilà bien la preuve que chacun tient comme
à ses yeux à ce qui lui appartient : qu'ils nous rendent
notre tunique et qu'ils reprennent leur manteau. f>
L'échange n'aurait pas déplu au campagnard et à sa
femme, mais deux hommes de loi, rapaces nocturnes
qui comptaient bien faire argent du manteau, insistaient
pour qu'il fût déposé entre leurs mains et que le lende-
main le juge tranchât notre querelle, car il ne s'agissait
pas seulement de ce qui faisait l'objet du litige. L'affaire
102 l'œuvre de PÉTRONE
était autrement grave et nécessitait une enquête, puisque,
de l'une et l'autre part, il y avait présomption de vol/
Déjà le séquestre allait triompher, un homme au front
chauve et couvert d'excroissances, un vague agent d'af-
faires qui plaidait quand il pouvait, avait pris possession
du manteau et garantissait qu'il le présenterait le lende-
main à l'audience. 11 était du reste évident que tous ces
coquins n'avaient qu'un but, se faire d'abord remettre
le manteau, s'entendre ensuite pour l'étoufîer entre com-
plices, tandis que la peur de leurs accusations nous empê-
cherait de venir à l'audience. De notre côté nous faisions
exactement le même calcul.
Le hasard combla les vœux des uns et des autres :
le campagnard, indigné que nous le traînions devant les
tribunaux pour un pareil chiffon, jeta la tunique à la tête
d'Ascj'lte et, ayant ainsi coupé court à notre plainte, exigea
qu'on mît en dépôt le manteau, qui seul désormais fai-
sait l'objet du litige.
Ayant donc recouvré, selon toute apparence, notre
trésor, nous rentrâmes au plus vite à l'auberge et, après
avoir soigneusement fermé la porte, nous pûmes à loisir
nous divertir du flair et des courtiers et de tous ces chi-
caneurs dont l'intelligente diplomatie n'avait abouti
qu'à nous rendre notre argent.
Je u'aime pas, ce que jo désire, l'obtenir de suite
El, gagnée d'avance, la victoire me déplait.
• Pendant que nous étions en train de découdre la
tunique pour retirer l'or, nous entendîmes demander à
l'hôtelier quels étaient les gens qui venaient d'entrer à
l'auberge. Effrayé par cette question, je descendis pour
savoir ce qu'il y avait, et j'appris qu'un huissier du pré-
teur, qui avait pour fonction de faire inscrire les étrangers
LE SATYRICON 103
sur les registres publics, voyant entrer dans une maison
deux étrangers dont il n'avait pas encore les noms, était
venu de suite s'enquérir de leur origine et de leur profes-
sion.
Notre hôte eut l'air d'attacher si peu d'importance
à ce renseignement qu'il fit naître en moi le soupçon
que nous n'étions pas en sûreté chez lui, et, pour ne pas
nous faire prendre, nous décidâmes de sortir "et de ne
rentrer qu'à la nuit : donc nous descendons, laissant à
Giton le soin de préparer le souper.
Comme il entrait dans nos plans d'éviter les voies fré-
quentées, nous nous promenâmes dans les coins les plus
solitaires. Sur le soir, dans un endroit écarté, nous rencon-
trons deux femmes voilées, assez élégantes, que nous sui-
vîmes à distance jusqu'à une sorte de temple où elles en-
trèrent et d'où sortait un murmure insolite, comme des
voix échappées des profondeurs d'un antre.
La curiosité nous pousse à entrer à notre tour et nous
tombons au milieu d'une troupe de femmes, qui, comme
des bacchantes, portaient dans leur main droite de ces
petits Priapes qui passent pour enchantés. Il ne nous fut
pas donné d'en voir davantage, car, dès qu'elles nous
aperçurent, elles poussèrent un cri si terrible que la voûte
du temple en trembla. Elles se mirent en devoir de nous
saisir, mais nous nous sauvâmes à toutes jambes à l'au-
berge. '
XVI. LES MYSTERES DE PRIAPE
Nous touchions à peine au repas préparé par les soins
de Giton quand on frappa à la porte assez énergiquement.
Nous nous regardons en pâlissant et demandons : Qui est
104 l'œuvre de PÉTRONE
là ? — Ouvrez d'abord, répondil-on, et vous le saurez.
Pendant ce dialogue, le verrou tombe de lui-même et
la porte poussée livre passage à une femme voilée, celle-
là môme que nous avions déjà vue avec le campagnard
sur la place. « Pensez-vous, dit-elle, vous jouer de moi ?
Je suis la servante de Quarlilla, que vous avez troublée
pendant que, devant la crypte, elle célébrait les mystères
de Priape. Elle arrive du reste elle-même pour vous deman-
der un moment d'entretien. Ne vous inquiétez pas : elle
ne vous reproche pas une erreur involontaire et songe
encore moins à vous punir. Elle se demanderait
plutôt quelle divinité propice a conduit dans son quar-
tier d'aussi charmants jeunes gens. »
XVII. LA PRIERE DE QUARTILLA, PRETRESSE DE PRIAPE
Nous n'avions pas encore ouvert la bouche, ne sachant
trop que répondre, quand Quartilla entre, accompagnée
d'une toute jeune fille, et, s'asseyant sur mon lit, com-
mence par pleurer longuement. Nous continuons de plus
belle à nous taire, déroutés par le spectacle de ces larmes
évidemment préparées pour faire grand étalage de dou-
leur.
Quand donc cette pluie vraiment exagérée s'arrêta,
nous découvrant un visage hautain et joignant les mains
à s'en faire craquer les jointures, elle nous apostropha
comme suit : « Quelle est donc cette audace ? Et où avez-
vous acquis cette maîtrise dans le crime qui dépasse tout
ce qui se raconte ? Les dieux en sont témoins, vous me
faites pitié : personne jamais n'a i)u impunément voir
ce qu'il est interdit de connaître. Il est vrai que partout
LE SATYRICON 105
notre contrée est si bien peuplée d'innombrables divi-
nités toujours présentes qu'il est plus aisé d'y rencontrer
un dieu qu'un homme. Ne croyez donc pas que je sois
conduite ici par la vengeance. Je suis plus émue par votre
jeunesse que par le tort que vous m'avez fait. C'est par
imprudence, j'aime à le croire encore, que vous avez com-
mis ce crime inexpiable.
Quant à moi, déjà mal à mon aise, j'ai été envahie
cette nuit par un froid tellement mortel, qu'effrayée par
mes frissons, j'ai craint un accès de fièvre tierce. J'ai
donc demandé aux songes un remède : il m'a été pres-
crit de venir vous trouver. C'est vous qui possédez les
moyens d'adoucir mon mal quand je vous en aurai fait
comprendre la subtilité maligne (1).
Mais ce n'est pas tant le remède qui me préoccupe :
une douleur plus grande déchire mon cœur et me met
au seuil du tombeau : n'allez pas, avec l'indiscrétion de
votre âge, divulguer ce que vous avez vu dans le temple
de Priape et jeter à la ïoule les secrets des dieUx (2). Je
lève vers vos genoux mes deux mains suppliantes. Je
vous le demande, je vous en prie, ne parodiez pas, ne plai-
santez pas nos cérémonies nocturnes, ne portez pas la
lumière sur des secrets vieux de tant d'années, qu'à peine
mille personnes connaissent. »
(1) Passage obscur. Il faut peut-être comprendre : d'adoucir mon
mal par un subtil mystère que vous me montrerez.
(2) Ces mystères n'étaient plus un secret au temps de Juvénal.
Voici ce qu'il en dit (Sat. VI, contre les femmes, v. 315) : « On sait
à présent ce qui se passe aux mystères de la bonne déesse, quand
la trompette agite ces autres Ménades, et que, la musique et le vin
excitant leurs transports, elles font voler en tourbillons leurs che-
veux épars et invoquent Priape à grands cris. Quelle ardeur, quels
élans! quels torrents de vin ruissellent sur leurs jambes ! Laufella,
pour obtenir la couronne offerte à la lubricité, provoque de viles
courtisanes et remporte le prix. A son tour, elle rend hommage aux
106 l'œuvre de PÉTRONE
XVIII. OU QUARTILLA DEVIENT PRESSANTE
Après cette supplication, la voilà qui fond de nouveau
en larmes et, secouée de longs gémissements, elle presse
son visage et son sein sur mon lit. Alors, ému en même temps
et de pitié et de crainte, je l'exhortai à reprendre courage
et l'assurai qu'elle pouvait compter sur nous pour donner
satisfaction à son double vœu. Car nous n'avions envie
de divulguer aucun secret et, si en outre un dieu lui avait
révélé quelque remède pour la fièvre tierce nous ne deman-
dions pas mieux que de nous faire les instruments de cette
lumière divine, même s'il devait en résulter pour nous
quelque désagrément.
Rendue un peu plus gaie par cette promesse, elle m'em-
brasse copieusement, et passant des larmes au rire, elle
promène ses doigts écartés dans les cheveux qui me tom-
baient sur la nuque en disant : « Je fais la paix avec vous
et je me désiste de l'action que je vous avais intentée.
Si vous ne m'aviez pas promis la médecine qu'il me faut,
la foule ameutée était déjà prête qui demain aurait vengé
mon injure et sauvé ma dignité. »
fureurs de Médalline. Celle qui triomphe dans ce conflit est regar-
dée comme la plus noble. Là, rien n'est feint, les attitudes y sont
d'une telle vérité qu'elles enflammeraient le vieux Priam et l'in-
firme Nestor. Déjà les désirs exaltés veulent être assouvis; déjà
chaque femme l'econnaît qu'elle ne tient dans ses bras qu'une femme
impuissante et l'antre retentit de ces cris unanimes : Introduisez les
hommes ; la déesse le permet. INIon amant dormirait-il ? Qu'on l'éveille.
Point d'amant ? Je me livre aux esclaves. Point d'esclaves ? Qu'on
appelle un manœuvre. A son défaut, si les hommes manquent, l'ap-
proche d'un âne ne l'effrayerait pas. «
LE SATYRICON 107
C'est une honte d'être dédaigné, mais faire la loi est glorieux ;
Ce que j'aime, c'est que je peux à mon gré clioisir ma voie,
Car c'est par le mépris que le sage étouffe les chicanes.
Et celui qui n'achève pas l'adversaire, celui-là sort doublement vainqueur du combat.
Puis, battant des mains, elle se répandit en de tels
éclats de rire que cela nous fit peur. La servante qui l'avait
précédée en faisait autant de son côté, et autant la petite
jeune fille qu'elle avait amenée avec elle.
XIX. ou QUARTILLA ENLFVE TROIS JEUNES GENS
Tandis que tout retentissait de ces rires qui sonnaient
faux, nous cherchions, sans comprendre, la cause d'un
si brusque changement d'humeur, tantôt nous regardant
les uns les autres, tantôt regardant ces folles. ' Enfin
Quartilla déclara ' : « Donc, j'ai donné l'ordre de ne laisser
pénétrer âme qui vive aujourd'hui dans cette auberge
afin que vous puissiez, sans être dérangés, m'admudstrer
votre fébrifuge. »
A ces mots, Ascylte, au supplice, recule presque de
stupeur ; quant à moi, me sentant plus glacé qu'un hiver
gaulois, je ne parvenais pas à trouver un mot. Mais ce qui
me tranquillisait un peu sur les suites, c'était notre nombre.
Ces trois femmelettes n'étaient guère taillées pour tenter
quelque chose contre trois gaillards qui, à défaut d'autres
avantages, avaient du moins celui du sexe. Et nous étions
mieux préparés pour la lutte : déjà, en cas d'hostilité,
j'avais accouplé les combattants ; je tiendrais tête à Quar-
tilla, Ascylte à la servante, Giton à la fillette.
• Tandis que je médite ce plan, Quartilla s'approche
pour que je donne mes soins à sa fièvre tierce. Mais déçue
dans son espoir, elle sort furieuse et, bientôt revenue.
108 l'œuvre de PÉTRONE
nous fait saisir par des inconnus et transporter dans un
superbe palais. ' Alors, muets de stupeur, nous perdîmes
tout courage et le spectre de la mort se dressa à nos yeux
désolés.
XX. PSYCHE LA TORTIONNAIRE
« Je vous en prie, madame, m'écriai-je alors, si vous
nous réservez quelque chose de pire, faites vite : nous
n'avons pas commis un si grand crime qu'il nous vaille
de périr dans les tortures. »
La servante, qui avait nom Psyché, étend alors une
couverture sur les dalles et s'acharne vainement sur ma
virilité gelée déjà par mille morts. Ascylte cependant
s'était couvert la tête de son manteau, sachant déjà qu'il
est peu prudent de mettre son nez dans les secrets d'au-
trui. Alors tirant deux bandeaux de son sein. Psyché de
l'un me lia les pieds, de l'autre les mains. Ainsi ficelé :
« ' Ce n'est pas le moyen, lui dis-je, que ta maîtresse aie
satisfaction. — Sans doute, répondit-elle, mais j'ai sous
la main un remède et infaillible. » Aussitôt elle revient
avec un vase plein de satyrion, et à force d'agaceries et
de bavardages, elle fit si bien que j'absorbai presque tout.
Ascylte, qui avait mal accueilli ses grâces, reçut en puni-
tion, sans s'en douter, tout le reste dans le dos.
Mais Ascylte, pour alimenter la conversation qui traî-
nait un peu : « Et moi, dit-il, on ne me trouve pas digne
de boire ? » Trahie par mon sourire, la servante bat des
mains et s'écrie : « J'avais posé la coupe près de vous,
j eune homme. Vous l'avez donc vidée tout seul ? — Encolpe,
d cmanda Quartilla, n'avait-il donc pas tout bu? » ' Ce qui-
LE SATYRICON 109
proquo eut le don ' de nous plonger dans une discrète
gaîté. A la fin Giton ne put retenir ses éclats de rire, et
la petite jeune fille se jetant à son cou se mit à dévorer
de baisers le bel enfant qui se laissait faire.
XXI. LE CINEDE
Dans notre détresse, nous aurions bien voulu crier.
Mais il n'y avait personne qui pût venir à notre aide,
et toutes les fois que je tentais d'appeler au secours, Psyché,
tirant une aiguille de ses cheveux, me l'enfonçait dans
la joue ; pendant ce temps, la fillette, armée d'un pinceau
qu'elle trempait dans le satyrion, martyrisait le malheu-
reux Ascylte.
Pour comble, survint un de ces danseurs qui se pros-
tituent (1). Il portait une tunique de gausape couleur
myrte qu'une ceinture tenait retroussée jusqu'au ventre ;
tantôt il nous caressait avec ses fesses de démanché, tan-
tôt il nous souillait de ses baisers fétides, jusqu'à ce que
Quartilla, qui se tenait là, haut troussée, elle aussi, et
une verge de baleine en main, jugeant nos souffrances
suffisantes, fit signe de nous donner quartier.
Il nous fallut alors jurer tous les deux solennellement
que le secret de ces horreurs périrait avec nous.
Là-dessus on fit entrer toute une bande d'athlètes qui
nous frottèrent tout le corps d'huile parfumée. Tant bien
(1) On les appelait cina;di. Ils dansaient, avec des postures las-
cives. Ils se prostituaient ensuite au besoin. Aulu-Gelle prétend
qu'il y en avait deux espèces, les uns actifs, les autres passifs. Non-
nius fait venir le mot cinsedi, engreczivatoo!, de ziv^ïv tô -jwaa, remuer
le corps. On a aussi proposé rétymologie/.tvî;v Tr,v aîooi pourra a'!5oïa,
remuer les parties sexuelles, qui n'est pas plus vraisemblable.
110 l'œuvre de PÉTRONE
que mal, secouant notre fatigue, nous revêtons des robes
de festin et on nous conduit dans la salle voisine, où trois
lits étaient dressés pour nous autour d'une table magni-
fiquement servie. On nous fait mettre à table et nous débu-
tons par des entrées excellentes que nous inondons de
falerne. On nous présente ensuite plusieurs services, mais
nous tombions de sommeil. « Eh quoi ! dit alors Quar-
tilla, pensez-vous dormir ? vous savez bien que cette nuit
entière est due au génie de Priape. »
XXII. L ORGIE CHEZ QUARTILLA
Ascylte, appesanti par tant d'épreuves, s'assoupis-
sait. Mais Psyché, qui ne pouvait digérer ses mépris,
lui frotta toute la figure de suie et, sans qu'il le sentît,
lui barbouilla les lèvres et les épaules avec du charbon.
Moi-même, las de mes maux, je prenais comme un avant-
goût du sommeil : toute la maisonnée, et dans la salle et
dehors, en faisait autant : les uns étaient étendus pêle-
mêle sous les pieds des convives, les autres s'assoupissaient
adossés aux murs, quelques-uns, tout de leur long sur le
seuil, somnolaient tête contre tête. Les lampes aussi,
manquant d'huile, ne fournissaient plus qu'une lumière
mince et expirante, quand deux Syriens pénétrèrent
dans la salle pour tâcher de subtiliser quelque bonne bou-
teille.
Tandis qu'ils se battent à qui l'aura, sous la table à
argenterie, trop tiraillée, ""elle finit par éclater dans leurs
mains. Du coup, la table s'écroule avec un grand bruit
d'argent ; une servante, qui dormait sur un lit, a la tête
toute fracassée par une coupe tombée d'un peu haut.
LE SATYRICON 111
La douleur lui arrache un cri qui trahit les voleurs et réveille
une partie des ivrognes.
Cependant nos deux pirates, se voyant pris, se laissèrent
choir en chœur le long d'un des lits, si naturellement qu'on
aurait cru la comédie réglée d'avance, et se mirent à ronfler
avec la même conviction que s'ils dormaient là depuis
toujours.
Déjà le maître d'hôtel, réveillé, donnait de l'huile aux
lampes mourantes, et les jeunes esclaves, frottant vive-
ment leurs yeux, étaient de retour à leur poste, quand
entra une musicienne qui, choquant ses cymbales, réveilla
les derniers dormeurs.
XXIII. ENCORE UN CINEDE
Donc l'orgie reprend de plus belle, et Quartilla, de nou-
veau, nous provoque à boire. Le bruit des cymbales réveille
la gaîté des convives. Entre alors un danseur, le plus insi-
pide homme du monde et digne ornement d'une telle mai-
son, qui, après avoir battu des mains en grognant, pour
marquer la mesure, lâcha cette chanson :
Arrivez ici, arrivez tous, danseurs obscènes (1).
Tendez la janbe, courez, voltigez sur vos po'nles,
(1) Le texte porte spatalocinaedi, qui vient de cinœdus ou x.;vatcio;,
déjà expliqué au paragraphe 21 (note 1) et de aTzi-yloç, mou, effé-
miné. C'étaient des danseurs encore plus lascifs que les cinsedi. On
les appelait aussi exoleti : les Romains s'en servaient en qualité
de pédérastes actifs. D'après Cicéron, Pro Milone, Clodius en avait
toujours quelques-uns à sa suite. On rapporte la même chose d'Hélio-
gabale. Mais Alexandre Sévère les envo3^a dans des îles désertes
ou les fit jeter à la mer. Par extension le terme signifie : débauché,
vieux débauché. C'est peut-être le sens qu'il a ici...
112 l'œuvre de PÉTRONE
La cuisse facile, la fesse agile, la main hardie,
EfTcniinés, vélfians de l'amour, qu'a cliâtrés l'expert Délien (I).
Ceci dit, il me souilla d'un immonde baiser : bientôt
même il s'assied sur mon lit, et, malgré mes protestations,
relève brutalement mes habits. Longtemps et énergique-
ment il travailla mes parties. Mais en vain... A travers
son front suant coulaient des ruisseaux de fard et les rides
de ses joues' étaient si pleines de blanc qu'on eût dit un
mur décrépit travaillé par la pluie.
XXIV. DISGRACES D ENCOLPE ET D ASCYLTE
SUCCÈS DE GITON
Je ne pus retenir plus longtemps mes larmes : j'étais
au comble de la détresse. « C'est sans doute vous, madame,
dis-je à Quartilla, qui m'envoyez cet ignoble pédéraste (2). »
Elle battit doucement des mains et répondit : « 0
homme perspicace et vraiment spirituel ! Quoi 1 Tu ne
t'étais donc jamais aperçu que ce qu'on appelle danseur
n'est pas autre chose qu'un pédéraste ? »
Alors, enviant la tranquillité dont jouissait mon cama-
rade : « J'en appelle à votre bonne foi, m'écriai-je ; est-il
juste que seul Ascylte ait droit à quelque loisir dans cette
fête? — Très bien, riposta Quartilla, il aura aussi son
pédéraste. »
(1) Les habitants de Délos étaient habiles à fabriquer les eunuques.
Cicéron, Pro Cornelio, dit qu'on venait de tous pays leur en acheter.
De tout temps les eunuques ont été considérés comme des outils de
débauche. Saint Épiphane, Contre les hérétiques nommés Valésiens,
rapporté que Salomon leur reprochait déjà leur main hardie.
(2) Le texte porte embasicœtiim, de saCaîveiv, monter, et /.oitt],
lit. On nommait ainsi les débauchés qui allaient de lit en lit en fai-
sant subir aux convives le traitement ici décrit par Pétrone.
LE SATYRICON 113
A ces mots, le danseur, changeant de monture, passe
sur mon compagnon et l'écrase à son tour et de ses fesses
et de ses baisers. Témoin de ce spectacle, Giton riait à
s'en décrocher les côtes.
Frappée de sa beauté, Quartilla demanda avec intérêt à
qui était cet enfant. Je lui répondis que c'était mon frère (1).
« Gomment, s'écria-t-elle, n'est-il pas venu encore m'embras-
ser ? » Et, l'appelant, elle lui donna un baiser. Mettant en-
suite la main sous sa tunique, elle ramena un ustensile si
jeunet qu'elle s'écria : « Cela, demain, fera parfaitement
le service comme hors-d'œuvre, mais aujourd'hui merci :
après s'être offert un âne on ne se rationne pas à un pou-
let. »
XXV. DU MARIAGE DE PANNVCHIS ET DE GITON
A ces mots, Psyché, s'approchant de sa maîtresse, lui
dit en riant je ne sais quoi à l'oreille : « Oui, oui, approuva
Quartilla ; tu as des idées merveilleuses. Pourquoi ne
pas profiter d'une si belle occasion pour dépuceler notre
Pannychis ? »
(1) Du Theil se demande si des phratries semblables à celles
d'Athènes n'existaient pas à Naples, où il place, non sans de fortes
raisons, les aventures d'Encolpe. Frater serait alors l'équivalent
de çpa-wp ; Encolpe et Giton seraient membres de la même phratrie.
La question ne se pose même pas, l'emploi de ce terme se justifiant
autrement, comme le montre de Guérie le fils : « Le nom de frater,
que l'on trouvera plusieurs fois répété dans cet ouvrage, était un
nom de débauche chez les Romains : il signifiait un mignon : mais
il est plus exactement rendu par le mot de giton, emprunté à un des
personnages de cette satyre, et pris substantivement pour désigner
celui qui se livre au vice honteux de la pédérastie. Nous verrons plus
loin soror signifier une maîtresse. »
114 l'œuvre de PÉTRONE
Sans perdre un instant, on introduit une fillette, assez
gentille, qui ne paraissait pas plus de sept ans, celle-là
même qui était venue dans notre chambre avec Quartilla.
Tout le monde applaudit et réclame de promptes noces.
Médusé, j'alléguai que Giton, un garçon si réservé, man-
querait de la hardiesse indispensable; j'ajoutai que la
jeune personne n'était pas encore d'un âge à subir la loi
que les désirs masculins imposent au beau sexe.
« Hé, protesta Quartilla, est-elle donc plus jeune que
je ne l'étais quand j'ai passé par là ? Que ma .Junon m'aban-
donne si je me souviens avoir jamais été vierge. Gamine,
j'avais trouvé le moyen de me faire salir par des gamins
de mon âge ; un peu plus grande, je me suis offert des gar-
çons moins jeunes et j'ai ainsi monté en grade jusqu'à l'âge
où vous me voyez. De là, sans doute, le proverbe connu :
Qui a porlé le veau portera le laure.iu (I).
Craignant pour mon Giton quelque pire dommage s'il
restait seul, je me levai donc, résigné à assister à la céré-
monie.
XXVI. COMMENT LES TROIS AMIS ECHAPPENT A QUARTILLA
Déjà, par les soins de Psyché, l'enfant était parée des
voiles de l'hymen (2) ; déjà le danseur, armé d'un flam-
(1) Proverbe faisant allusion à Milon de Crotone qui s'entraînait
porter chaque jour pendant plusieurs stades un veau nouvellement
né et qui continua quand le veau fut devenu taureau (Quintillien,
Instit. Oratoire, liv. I, chap. 9). Quartilla lui donne ici, et non sans
à-propos, un sens obscène.
(2) Ce voile se nommait flammeum, parce qu'il était couleur de
flamme, peut-être comme symbole de la violence faite à la virginité.
LE SATYRICON 115
beau, avait pris la tète du cortège ; déjà une longue file
de femmes ivres suivait en battant des mains ; déjà la
couche nuptiale avait été parée des accessoires d'usage.
Alors Quartilla, excitée à l'idée de ces ébats, prit Giton
dans ses bras et l'entraîna dans la chambre. Sans aucun
doute, le petit coquin ne demandait pas mieux, et, quant
à la fillette, c'est sans tristesse et sans crainte qu'elle avait
entendu le mot d'hymen. Les voilà donc enfermés ensemble.
Pour nous, nous restons sur le seuil de la chambre, et
au premier rang Quartilla qui, à une fente déloyalement
aménagée, avait apphqué un œil curieux et contemplait
avec un vicieux intérêt leurs jeux enfantins. Elle m'attira
doucement par la main pour me faire jouir du même spec-
tacle, et comme, dans cette position, nos visages se tou-
chaient, abandonnant de temps en temps une scène si
captivante, elle avançait les lèvres et me bombardait de
baisers en quelque sorte volés.
'J'en avais tellement assez des désirs de cette femme
que je tirais des plans pour m'éclipser. Je fis part de mes
intentions à Ascylte qui les approuva sans réserve : lui
aussi brûlait de se débarrasser des importunités de Psyché.
Tout cela eût été facile sans Giton, toujours enfermé
dans la chambre : nous tenions, en effet, à l'emmener
pour le soustraire aux exubérances de cette bande de
putains. Tandis que, fort perplexes, nous y rêvions, voilà
Pannychis qui tombe du lit, entraînant par son poids
Giton qui ne se fit, du reste, aucun mal. Quant à la fillette,
Néron s'en para quand il prit pour mari un affranchi nommé Pytha-
gore : « Il en vint, dit Sulpice Sévère, Histoire sacrée, livre II, jusqu'à
se marier, comme s'il avait été femme, avec un certain Pythagore :
ces noces furent célébrées avec l'appareil d'usage ; on vit l'empereur
la tête couverte d'un voile d'épousée ; on vit la dot, le lit nuptial, les
flambeaux de l'hymen ; tout ce qu'enfin on ne put voir sans rougir
dans les unions légitimes. »
116 l'œuvre de PÉTRONE
légèrement blessée à la tête, elle se mit à pousser de telles
clameurs qu'il en résulta une panique.
Quartilla, courant à son secours, nous donne une occa-
sion de fuir ; sans perdre un instant, nous volons d'un
pied rapide à notre auberge ', nous nous jetons aussitôt
sur nos lits et passons enfin la reste de la nuit tranquilles.
' Le lendemain, en sortant, nous tombons sur deux de
nos ravisseurs. Ascylte, dès qu'il les vit, s'attaquant à
l'un, en triomphe, le blesse même grièvement et, sans
perdre un instant, tombe sur l'autre que je pressais déjà.
Mais il se défendit si vaillamment qu'à son tour il nous
blessa tous deux, mais légèrement, et put ainsi s'échapper
sans aucun mal. '
Nous (1) étions déjà arrivés au troisième jour, celui
que Trimalcion avait fixé pour le festin ouvert à tout
venant qu'il méditait. Mais maintenant, blessés comme nous
l'étions, il nous paraissait plus prudent de filer que de rester
tranquilles en ces lieux. ' Nous rentrons donc tout droit à
l'auberge, et, assez légèrement atteints, nous nous conten-
tons de nous mettre au lit et de panser nos plaies avec
de l'huile et du vin. Cependant un de nos ravisseurs était
resté sur le carreau et nous avions peur d'être reconnus '.
Tandis que nous nous concertions sur les moyens de
conjurer l'orage, un esclave d'Agamemnon vint nous arra-
cher à nos préoccupations. « Quoi, nous dit-il, ignorez-
vous donc chez qui l'on va aujourd'hui ? Venez chez Tri-
malcion. C'est un homme très dans le train (2) : il a une
(1) C'est ici que commence le manuscrit de Trau contenant le
festin de Trimalcion.
(2) Trimalcion n'est pourtant qu'un tout petit millionnaire avec
ses 6.000.000 de francs à une époque où, d'après Tacite, un Pallas
ou_un Sénèque possédait un capital d'environ GO. 000. 000. Nous
avons vu que Pétrone n'aime à peindre que les petites gens.
LE SATYRICON 117
horloge (1) dans sa salle à manger et il subventionne
un joueur de trompette qui l'avertit afin qu'il sache bien,
instant par instant, le temps qui lui reste de moins à jouir
de la vie, » Oubliant toutes nos misères, nous nous habil-
lons donc à la hâte et nous prions Giton, qui jusqu'alors
avait eu la complaisance de nous servir de valet, de nous
suivre au bain.
(1) Cette horloge ne peut être un cadran solaire, puisqu'elle est
à l'intérieur. C'est sans doute un sablier ou un clepsydre ou horloge
d'eau. La première horloge d'eau fut établie par Scipion Nasica, l'an
de Rome 395.
DEUXIEME PARTIE
TRIMALCION
XXVII. ou l'on voit TRIMALCION JOUER A LA PAUME
ET SOULAGER SA VESSIE
Quant à nous, ayant terminé notre toilette, nous nous
mîmes à flâner au hasard, ou plutôt à folâtrer. Nous
tombons sur des groupes de joueurs. Nous nous appro-
chons et, au milieu du cercle, nous remarquons d'abord
un vieillard chauve, vêtu d'une tunique rousse, qui jouait
à la paume au milieu de ces esclaves à la longue chevelure,
qui sont réservés aux plaisirs du maître (1). Et ce qui nous
captivait dans ce spectacle, c'était moins ces jeunes gens,
bien qu'ils en valussent la peine, que ce bourgeois lui-
même qui, en pantoufles, jouait avec des baUes vertes :
il ne se resservait pas de celles qui avaient touché terre.
Mais un esclave, avec une corbeille pleine, en fournissait
de nouvelles aux joueurs.
(1) Ces pueri capillati étaient toujours destinés aux plaisirs. Tous
les autres esclaves portaient les cheveux courts. De rnême y.ocao'.^oi
veut dire à la fois chevelu et prostitué. Saint Ambroise nous a con-
servé ce proverbe ; Pas un chevelu qui ne soit aussi cinède.
120 l'œuvre de PÉTRONE
Nous étions frappés également par des détails assez
nouveaux : deux eunuques tenaient les deux bouts du
jeu ; l'un portait un pot de chambre en argent et l'autre
comptait les balles, non point celles qui étaient en mains
et que les joueurs se renvoyaient, mais celles qui tombaient
à terre.
Tandis que nous admirions tant de raffinement, arrive
Ménélas : « Voilà celui, dit-il, chez qui vous souperez
ce soir, et ce que vous voyez n'est que le prélude du fes-
tin. » Il n'avait pas fermé la bouche quand Trimalcion
fit claquer ses doigts (1) : à cet appel, l'eunuque lui pré-
sente le vase, et sans arrêter le jeu, il décharge sa vessie,
demande de l'eau pour ses mains, y trempe le bout des
doigts et les essuie négligemment aux cheveux d'un
esclave (2).
XXVIII. ou TRIMALCION, S ETANT BAIGNE, RENTRE CHEZ LUI
EN GRAND CORTÈGE
Il nous aurait fallu trop de temps pour tout noter :
nous entrons donc aux thermes et aussitôt bien en sueur,
nous passons aux bains froids (3). Déjà Trimalcion, inondé
(1) C'est ainsi que les grands avaient coutume d'appeler. Dans
Tacite, Annales xii, Pallas, accusé d'avoir conspiré contre Néron,
avec plusieurs de ses affranchis, répond qu'il ne leur parlait jamais
que par gestes de la tête ou de la main. Trimalcion, bourgeois par-
venu, affecte donc ridiculement les grandes manières.
(2) C'est encore là un raffinement de riche élégant que s'est appro-
prié Trimalcion.
(3) Les Romains passaient brusquement de l'eau chaude à l'eau
froide, comme le prouve l'inscription que Sidoine Apollinaire avait
mise sur ses bains : « Après un bain torride, entrez vite dans les flots
gelés — ■ Afin que l'eau, par le froid, resserre votre peau encore
chaude. »
LE SATYRICON 121
d'onguents, se faisait frotter, non pas avec du lin, mais
avec du molleton fait de la laine la plus douce (1).
Trois garçons masseurs (2) buvaient le falerne sous
ses yeux, et comme, en se défiant, ils en perdaient beau-
coup, Trimalcion leur criait qu'ils pouvaient en prendre
pour boire à sa santé, que c'était de son vin.
Puis on l'enveloppa d'un peignoir de gausape écarlate,
on le mit dans sa litière, que précédaient quatre coureurs
ornés d^ phalères et une chaise à porteurs où s'étalait
un ei-fant vieillot, chassieux, les délices du maître et plus
laid que le maître lui-même (3).
Quand on se mit en route, un musicien s'avança avec
une toute petite flûte, et penché à son oreille comme pour
lui confier quelque secret, joua tout le long de la route.
Déjà rassasiés d'admiration, nous suivons, et nous
arrivons avec Agamemnon à la porte, au fronton de laquelle
était un écriteau avec cette inscription : Tout esclave qui
sortira sans l'autorisation du maître recevra cent coups de
fouet.
(1) C'était une espèce de coton que l'on recueillait sur les feuilles
de certains arbres, en Ethiopie et dans la Sérique, voisine de la
Chine (Pline, liv. VI, ch. 17). Pline, liv. XII, ch. 10 et 11, signale
aussi, après Théophraste, un arbre poussant dans une île du golfe
Persique et portant des sortes de courges qui s'ouvrent et donnent
des pelottes d'une laine précieuse. C'est le véritable cotonnier (gossy-
pium arboreum). II faut à Trimalcion, pour s'essuyer au sortir du
bain, des étoffes de grand prix.
(2) Le texte porte intraliptse : médecins guérissant par des onguents
et des frictions. Mais ici il ne s'agit que de garçons étuvistes, qui mas-
saient et parfumaient les baigneurs. C'est toujours le même luxe
tapageur et inutile : Trimalcion donne du vin de prix à trois ouvriers
qui ne savent pas le boire et le gâchent.
(3) Il faut à Trimalcion un mignon conune il lui faut une litière,
des coureurs, un joueur de flûte à la portière, parce que les gens de
qualité en ont. ]\Iais il n'a su choisir qu'un mignon ridicule et repous-
sant : il atteint au vice, mais non à l'élégance de ses modèles.
122 l'œuvre de PÉTRONE
A l'entrée se tenait le portier, vêtu de vert avec une cein-
ture cerise, qui épluchait des pois dans un plat d'argent.
Au-dessus du seuil pendait une cage d'or où était une pie
au plumage multicolore, qui saluait les arrivants.
XXIX. LE PORTIQUE DE TRIMALCION : PEINTURES
A LA GLOIRE DE TRIMALCION
Quant à moi, j'admirais bouche bée, quand, sursau-
tant de peur, je faillis me rompre les jambes. A gauche
de l'entrée, non loin de la loge du portier, un énorme chien
tirait sur sa chaîne. Au-dessus de lui était écrit en lettres
capitales : Gare, gare au chien (1). Vérification faite, ce
n'était qu'une peinture sur la muraille.
Mes compagnons se moquaient de ma frayeur. Mais,
ayant recouvré mes esprits, je n'avais d'yeux que pour
les fresques qui ornaient le mur : un marché d'esclaves,
avec leurs titres (2) au cou, et Trimalcion lui-même, les
cheveux flottants, portant le caducée, entrant à Rome
conduit par Minerve (3). Ici on lui apprenait le calcul.
Là il devenait trésorier : le peintre avait méticuleuse-
(1) Inscription très fréquente, soit qu'il y eût réellement à la
porte du palais un gros chien d'attache, soit qu'on se fût contenté
d'en faire peindre un sur la muraille. Quelquefois même cette ins-
cription équivalait simplement à : Entrée interdite au public.
(2) On mettait des écriteaux au cou des esclaves à vendre.
(3) Trimalcion a donc commencé par être un de ces esclaves aux
cheveux flottants, et il n'en a pas honte. Les tableaux retra-
çant son existence, dont il a orné son portique, sont autant de flatte-
ries grossières et maladroites à son adresse. Ici il s'est fait représenter
comme le Commerce conduit par la Sagesse. Et nous allons voir qu'il
ne craint pas de mettre le tableau de sa vie en parallèle avec
l'Iliade et l'Odyssée I
LE SATYRICON 12S
ment expliqué toutes choses par des inscriptions détaillées.
Au bout du portique, Mercure enlevait Trimalcion par
le menton, pour le porter sur un tribunal élevé. A ses côtés
se tenaient la Fortune, munie d'une copieuse corne d'abon-
dance, et les trois Parques, filant sa vie sur des quenouilles
d'or. Je remarquai aussi une troupe d'esclaves s'exerçant
à la course sous la direction d'un maître.
Outre ces peintures, je vis encore une grande armoire :
dans ses compartiments reposaient des lares d'argent,
une statue de Vénus en marbre et une boîte en or assez
grande qui, disait-on, renfermait la barbe du maître (1).
J'allai demander au portier quelles peintures tenaient
le milieu du portique : L'Iliade et l'Odyssée, dit-il, et sur
la gauche, vous voyez un combat de gladiateurs.
XXX. l'entrée du triclinium de trimalcion
Le temps nous manquait pour examiner tant de curiosi-
tés. Déjà nous étions rendus à la salle du festin, à l'en-
trée de laquelle se tenait l'intendant en train de recevoir
les comptes. Et, ce qui me surprit le plus, de chaque côté
de la porte il y avait des faisceaux surmontés de haches (2)
et finissant en bas par des sortes d'éperons de navires en
airainjportant cette inscription : A Gains Pompée Trimal-
cion, Sévir Augustal : Conname son trésorier.
(1) Les Romains conservaient pieusement leur première barbe.
(2) Les faisceaux de verges, surmontés de haches, étaient des mar-
ques d'honneur réservées aux magistrats de Rome. Ceux des colonies
n'y avaient aucun droit. Trimalcion, sévir d'une colonie, a fait
représenter sur sa porte ces insignes qu'il n'a pas le droit de faire
porter devant lui. D'où l'étonnement d'Encolpe. Les sévirs étaient
les membres du collège des Augustales. Cette dignité, dont on était
prodigue, comme chez nous des décorations, ne donnait aucun pou-
voir : ce n'était pas une magistrature effective.
124 l'œuvre de PÉTRONE
Au-dessous de cette inscription, une lanterne à deux
lampes pendait de la voûte. Auprès, deux tablettes étaient
fixées aux battants de la porte. Sur l'une était inscrit
autant qu'il m'en souvient : Le 3 et la veille des calendes
de janvier, Gains notre maître soupe en ville.
L'autre représentait le cours de la lune, les sept pla-
nètes, les jours fastes et néfastes distingués par des clous
de difïérentes couleurs.
Au moment où, saturés d'admiration, nous tâchions
de pénétrer dans la salle, un des esclaves, spécialement
préposé à cet office, nous cria : « Du pied droit (1) », ce
qui ne fut pas sans causer quelque confusion, tant nous
craignîmes que quelqu'un de nous ne passât le seuil contre
les règles.
Mais voilà qu'au moment où tous en chœur nous levons
le pied droit, un esclave dépouillé de ses vêtements se
précipite à nos pieds, en nous suppliant d'intercéder pour
lui. La faute pour laquelle il est menacé est, affirme-t-il,
très légère : pendant que le trésorier était au bain, il s'est
laissé prendre ses habits, qui valaient à peine dix ses-
terces.
Nous rétrogradons, et, toujours du pied droit, nous
allons trouver le trésorier qui comptait des pièces d'or
à son bureau et nous le prions de faire grâce.
Jetant sur nous un regard orgueilleux : « Ce qui m'ir-
rite, dit-il, c'est moins la perte que j'ai subie que la
négligence de ce vaurien. C'est une robe de ban-
(1) Pétrone se moque ici d'une superstition très répandue : il
était de mauvais augure d'entrer du pied gauche dans les lieux où
le respect s'imposait : les temples, les palais, et il y avait des esclaves
chargés de l'empêcher. Une autre preuve que Trimalcion est très
superstitieux, c'est qu'il a, à la porte de sa salle à manger, un calen-
drier des jours fastes et néfastes.
LE SATYRICON 125
quet (1) qu'il m'a perdue. Elle m'avait été donnée par un
de mes clients pour mon anniversaire (2). Elle sortait sans
aucun doute des teintureries de Tyr, mais elle avait été
déjà lavée une fois. Quoi qu'il en soit, je vous abandonne
le coupable. »
XXXI. ou L ON SERT LES HORS-D ŒUVRE
Après lui avoir exprimé toute notre reconnaissance
pour tant de bonté, nous rentrons dans la salle. Arrive
ce même esclave pour lequel nous venions d'intercéder.
Il nous comble de vigoureux baisers (3), dont nous res-
tons ahuris, et nous exprime toute sa reconnaissance.
« Bref, conclut-il, vous saurez bientôt à quel homme vous
avez rendu service : c'est moi qui verse le vin du maître
et je saurai en disposer. »
(1) Tandis que l'habit de ville devait toujours être blanc, la tenue
de soirée pouvait être d'une covdeur quelconque. Mais de même
que nous ne portons l'habit que le soir, de même la robe de festin ne
devait pas être portée à la ville. Chacun envoyait donc la sienne chez
l'amphitryon du jour, à moins que celui-ci n'en fournît à tout le
monde.
(2) L'usage de fêter le jour de naissance par des cadeaux n'est
donc pas nouveau ; ces présents étaient presque une obligation des
clients envers leurs patrons.
(3) Notons une fois pour toutes la faniiliai-ité de mauvais goût
de la domesticité. Il vaudrait mieux pour Trimalcion avoir un per-
sonnel moins nombreux mais mieux stylé. Remarquons aussi qu'il
y a deux vins, celui du maître et celui des invités. Trimalcion, qui
par ostentation jetait tout à l'heure du falerne à la tète de ses mas-
seurs, est un parvenu assez rapiat qui sait qu'un sou est un sou ; il
traite ses invités avec un faste inutile, mais leur refuse souvent le con-
fortable et même les égards auxquels ils ont droit. Il n'a ni édu-
cation ni délicatesse naturelle, bien qu'il soit au fond assez bon
homme. On ne peut môme pas lui accorder ce vernis qu'acquièrent
si aisément tant de parvenus.
9
126 l'œuvre de PÉTRONE
Nous prenons place en lin à la table. Des esclaves égvp-
liens (1) nous versent sur Itîs mains de l'eau de neige (2) ;
d'autres suivent qui nous lavent les pieds et nous font les
ongles avec une dextérité rare. Et bien loin de s'acquitter
en silence de cette fastidieuse besogne, ils s'accompa-
gnaient en chantant.
Il me prit fantaisie de vérifier si toute la domesticité
chantait. Je demande donc à boire. L'esclave très empressé
qui me sert me gratifie en même temps d'un aigre refrain.
Et tous, en donnant ce qu'on leur demandait, en fai-
saient autant. On pouvait se croire dans un chœur de pan-
tomime plutôt qu'à la table d'un bourgeois.
On apporte alors l'entrée, qui était vraiment somp-
tueuse, car tout le monde était à table, excepté le seul
Trimalcion, auquel, de par un usage nouveau, on avait
réservé la place d'honneur (3).
Sur le plateau des hors-d'œuvre (4) était un petit âne
en bronze de Corinthe portant un bissac qui contenait
des olives d'un côté blanches, de l'autre noires. Il avait
(1) Le texte dit des esclaves d' Alexandrie : « C'étaient, dit C. H. de
Guérie, les plus recherchés, non seulement parce qu'ils venaient
de loin, mais parce qu'ils étaient particulièrement propres aux
plaisirs les plus effrénés, et que rien d'infâme ni de vil ne les rebutait.
(2) Sorte d'éau frappée. On faisait fondre de la neige, on la filtrait,
puis on la plongeait de nouveau dans la neige pour la rafraîchir ou
la frapper. D'après Pline (livre XXXI, ch. 3), c'est Néron qm eut le
premier l'idée de ce raffinement. Même il se faisait faire souvent des
bains complets d'eau à la neige. (Suétone : Vie de Néron, ch. 27.)
(3) Deux nouveaux impairs à l'actif de Trimalcion : il s'est fait
donner la place d'honneur alors que le maître de la maison, sauf
quand c'était l'empereur, réservait toujours pour lui-même lu der-
nière place ; il arrive après que le festin est commencé.
(4) C'était un usage de donner au plateau de hors-d'œuvre (pro-
mulsidaris) la forme d'un âne portant un bissac qui tombait sur
chaque liane et où on mettait des olives et autres fruits. Les Grecs
appelaient même ces surtouts îvoo = ânes.
LE SATYRICON 127
sur le dos deux plats d'argent sur le bord desquels était
gravé le nom de Trimalcion avec les poids de l'argent (1).
Des surtouts en forme de ponts (2) supportaient des
loirs accommodés avec du miel et des pavots. Il y avait
aussi, posées sur un gril d'argent, des saucisses grésillantes
et, sous le gril, des prunes de Syrie avec des grains de
grenade (3).
XXXII. ou L ON VOIT TRIMALCION FAIRE SON ENTREE
Nous étions plongés dans ces splendeurs, quand on
nous apporta Trimalcion lui-même aux sons d'une sym-
phonie. On le posa parmi des coussins très rembourrés,^
spectacle qui fit éclater de rire quelques imprudents ;
il avait en efîet aiïublé sa tête chauve d'un voile de
pourpre (4) ; autour de son cou, que chargeaient déjà les
vêtements, il avait mis une ample serviette avec le lati-
clave (5) dont les franges retombaient des deux côtés.
(1) Les grands seigneurs faisaient marquer leur argenterie à leur
nom, mais cela ne suffit pas à Trimalcion : il faut qu'on sache com-
bien elle pèse !
(2) C'était une imitation des ponts où les prêtres faisaient passer
les victimes pour en recueillir le sang en dessous par des trous. Les
loirs étaient estimés ; le miel tenait lieu de sucre ; les grains de pavots
écrasés fournissaient un jus servant de sauce.
(3) C'est l'entrée (gustatio ou promiilsidaria) précédant le pre-
mier service. C'était un art à Rome de savoir composer un repas, et
il y avait des spécialistes qui en faisaient profession et en vivaient
grassement.
(4) On ne devait se montrer en public qu'avec la tête découverte,
à moins qu'on ne fût malade.
(5) Le laticlave et l'angusticlave étaient des sortes de nœuds ou
boutons de pourpre réservés à certains dignitaires et qui se mettaient
non seulement sur les habits, mais sur le linge. Trimalcion s'en pare
sans aucun droit.
128 l'œuvre de PÉTRONE
Il portait aussi au petit doigt de la main gauche un
énorme anneau en toc, et à l'extrémité du doigt suivant
un autre plus petit, mais, à ce qu'il me sembla, en or
pur, constellé de sortes d'étoiles d'acier (1), et, pour ne
pas nous priver du spectacle de ses autres bijoux, il décou-
vrit son bras droit, orné d'un bracelet d'or llanqué tout
autour d'une lame d'ivoire éblouissante.
XXXIII. ou TRIMALCION FINIT SA PARTIE
« Mes amis, nous dit-il, en se farfouillant la mâchoire
avec un cure-dent d'argent (2), il ne m'était pas agréable
de me mettre sitôt à table, mais plutôt que de vous retar-
der par mon absence, je me refuserais tout plaisir. IMe
permettez-vous pourtant de finir ma partie ? »
Un esclave le suivait, en effet, avec un damier en bois
de térébinthe et des dés de cristal. Je noterai ce trait,
d'un luxe particulièrement raffiné : au lieu de pions blancs
et noirs, il se servait de pièces d'or et d'argent.
Tandis qu'en jouant il débite tout un répertoire de
basses plaisanteries, le repas continue : on apporte sur
un dressoir une corbeille, dans laquelle était une poule
en bois sculpté, les ailes ouvertes et arrondies, comme
si elle couvait (3). Aussitôt deux esclaves s'avancent et,
(1) L'anneau d'or était interdit aux hommes du peuple et aux
affranchis. Trimalcion doit donc se contenter d'un anneau doré que
du moins il a choisi très gros, et d'un autre en or, mais orné d'étoiles
de métal.
(2) C'était un signe de luxe, les cure-dents étant généralement en
bois ou en plume chez les Romains ; de même les dés étaient de
verre : à Trimalcion il en faut en cristal. Quant aux damiers, ils
étaient souvent en bois précieux.
(3) C'est le premier service.
LE SATYRICOX 129
au son d'une symphonie, se mettent à fouiller la paille.
Ils en retirent peu à peu des œufs de paon qu'ils distri-
buent aux convives (1).
Trimai cion contemple la scène : « Mes amis, dit-il, j'ai
fait mettre des œufs de paon sous cette poule. Et, ma
parole, j'ai peur qu'ils ne soient déjà couvés : voyons
donc s'ils sont encore mangeables. » On nous remet à
cette fm des cuillères qui ne pesaient pas moins d'une
demi-livre (2), et nous brisons ces œufs revêtus d'une
pâte onctueuse imitant fort bien la coquille. Pour ma part,
je fus sur le point de jeter le mien, car j'y voyais déjà
remuer un poulet, quand j'entendis un vieux parasite
s'écrier : « Ce doit être quelque chose de fameux ! » Ayant
donc achevé de rompre la coquille, je découvre un bec-
figue bien gras entouré de jaunes d'œufs finement épicés.
XXXIV. ou TRIMALCION ETALE SON FASTE ET DISSERTE
SUR LA BRIÈVETÉ DE LA VIE
Cependant Trimalcion, interrompant sa partie, se fit
apporter tout ce qu'on nous avait déjà servi. D'une voix
forte, il donna à ceux qui en voulaient l'autorisation de
retourner au vin miellé (3). Tout à coup, sur un signal de
(1) Ces œufs valaient jusqu'à trente sous pièce, de sorte qu'un trou-
peau de cent paons rapportait jusqu'à mille écus par an (Varron :
De se rusiica. Pline, liv. X). Un troupeau de paons se vendit, d'après
Varron, 60.000 écus. On commençait volontiers le repas par les œufs,
pour le finir par les fruits.
(2) Les anciens croyaient utile, pour écarter les maléfices, d'écraser
la coquille de l'œuf après l'avoir mangé, d'où l'utilité de lourdes
cuillères. Cette superstition a survécu jusqu'à nos jours.
(3) Composé de quatre parties de vin contre une de miel, le mul-
sum se prenait au commencement du repas, d'où promulsis, hors-
130 l'œuvre de PÉTRONE
la symphonie, les entrées sont enlevées, toujours en chan-
tant, par un chœur d'esclaves.
Dans ce tumulte, un plat d'argent tombe par terre :
un esclave s'empresse de le ramasser, mais Trimalcion,
qui a l'œil à tout, fait donner à ce malotru une paire de
soufflets et ordonne qu'on rejette le plat par terre. II
.fait signe à un balayeur qui pousse ce beau plat d'argent
sur un tas d'ordures.
Alors entrent deux Éthiopiens à la longue chevelure,
munis de petites outres comme celles dont se servent ceux
qui arrosent l'amphithéâtre. Ils nous versent du vin sur
les mains. Quant à de l'eau, personne n'en ai)porte. On
complimenta le maître de céans pour ce rafiinement
inédit. « Mars, dit-il, aime l'égalité (1). Je fais donc assi-
gner à chacun sa table. Ainsi, expliqua-t-il, ces esclaves
puant la crasse, moins nombreux, nous feront moins
chaud. M Aussitôt on apporte des amphores de cristal
soigneusement cachetées, au col desquelles étaient pen-
dues des étiquettes ainsi libellées : Falerne opimien de
cent ans (2).
Tandis que nous lisons l'étiquette, Trimalcion bat des
■d'œuvre, ce qu'on mange avant de boire le mulsum, et promulsi-
darium, plateau sur lequel on servait les hors-d'œuvre.
(1) Ce qui équivaut au proverbe français : le soleil luit pour tout
le monde.
(2) Ce falerne, recueilli sous le consulat d'Opimius, vers G30 de
Home, était resté célèbre. Pline (liv. XIV, chap. 3) dit qu'on en
buvait encore à son époque, c'est-à-dire près de deux cents ans après.
Bien que cette récolte fut épuisée depuis longtemps, on en servait
toujours. On pourrait être tenté de chercher dans ce passage une
indication pour dater le Satyricon. Ce serait en vain : le chiffre
cent n'a rien de précis. Nous croyons même à une plaisanterie de
l'auteur. On disait : Falerne opimien ou Falerne de cent ans, sui-
vant les cas. Trimalcion, pour faire plus d'effet, combine sur son
•étiquette les deux libellés sans se douter qu'ils sont contradictoires.
LE SATYRICON 131
mains. « Hélas ! hélas ! s'écrie-t-il, il est donc vrai que le
vin vit plus longtemps que nous autres, pauvres petits
hommes ! Donc, passons la nuit à boire. Le vin, c'est la
vie. C'est de l'Opimien véritable que je vous sers. Hier
le vin était moins bon, bien que la société fût beaucoup
plus choisie. »
Nous buvions donc, attentifs à ne rien perdre de tant
de merveilles, quand un esclave apporte un squelette
d'argent (1), si bien ajusté que ses articulations et ses ver-
tèbres se mouvaient avec souplesse dans tous les sens (2).
Quand, deux ou trois fois, l'esclave l'ayant mis sur la
table, lui eut fait prendre diverses attitudes eji agissant
sur les ressorts, Trimalcion s'écria :
Hélas ! hélas ! malheurptix que nous sommes. Néant que toute Cette cliétive humanité !
' Combien fragile la trame frêle de nos jours fugitifs ! '
Voilà comme nous serons tous, quand l'Orcus nous réclamera.
Vivons donc, tant que nous pouvons jouir encore de la vie (?).
XXXV. LE SECOND SERVICE : LE ZODL\QUE
Cette oraison funèbre fut suivie du second service,
dont l'importance ne répondit pas à notre attente. Cepen-
(1) Hérodote (liv. II, chap. 78) parle déjà d'un spectacle de ce
genre. D'après Plutarque, il y avait là un usage emprunté par les
Grecs aux Égyptiens. Trimalcion a machiné sans doute cette scène
pour avoir l'occasion de montrer son esprit.
(2) Ce n'est pas par hasard que le squelette vient après le vin de
cent ans. L'un et l'autre font penser à la brièveté de la vie et sont
destinés à amener les vers que récite Trimalcion. On verra par la
suite que dans ce repas tout est truqué : les incidents en apparence
imprévus ont été à l'avance réglés avec soin pour permettre au
maître de faire montre soit de sa richesse, soit de son esprit.
(3) L'auteur a voulu que les vers mêmes du Banquet fussent mau-
vais.
132 l'œuvre de PÉTRONE
dant, une invention nouvelle atliraiL les regards. Un sur-
tout arrondi portait, sur un cercle, les douze signes du
zodiaque.
L'architecte de ce chef-d'œuvre avait })lacé au-dessus
des mets appropriés, ayant un rapport quelconque avec
eux. Sur le Bélier des pois tête de bélier, sur le Taureau
un rôti de bœuf, sur les Gémeaux des testicules et des
rognons, sur le Cancer une couronne, sur le Lion des
figues d'Afrique, sur la Vierge une matrice de truie vierge,
sur la Balance un peson tenant en équilibre d'une i)art
une tourte, de l'autre un gâteau, sur le Scorpion un petit
poisson de mer, sur le Sagittaire un lièvre, sur le Capri-
corne une langouste, une oie sur le Verseau, deux sur-
mulets sur les Poissons. Au milieu, du gazon aux herbes
joliment ciselées supportait un rayon de miel (1).
Un esclave égyptien portait à la ronde le pain chaud
dans une tourtière d'argent, tout en estropiant un hymne
(1) Il n'est peut-être pas très utile et il est en tout cas assez dif-
ficile de résoudre ce baroque rébus astronomique qui n'est, du reste,
qu'une variante d'une machine gastronomique décrite, au témoi-
gnage de Suidas par Alexis de Thurium, poète comique antérieur
à Ménandre. Qu'on trouve sur le Bélier des pois ayant la forme
d'une tète de bélier, sur le Taureau une pièce de bœuf, sur les Gémeaux
les testicules et les reins qui, comme eux, vont par deux, sur le Lion
des figues, africaines comme lui, sur la Vierge une matrice de truie
vierge, sur la Balance un peson, sur le Capricorne une langouste
qui combat avec ses pinces comme avec des cornes, sur le Verseau une
oie, animal aquatique, sur les Poissons deux poissons, ces rappro-
chements, sans être toujours bien spirituels, restent intelligibles,
mais nous ne voyons pas pourquoi un petit poisson se trouve associé
au Scorpion, et le Sagittaire au lièvre, à supposer, ce dont on peut
douter, que l'animal désigné ici soit bien un lièvre. Enfin Trimal-
cion expliquera plus loin pourquoi il a mis une couronne sur le Lion,
mais il le fera fort vaguement : s'agit-il de la couronne de fleurs
qu'on portait dans les banquets ou, qui sait, peut-être d'une cou-
ronne royale...
LE SATYRICON 133
tiré du mime appelé le marchand de silphiiim. Nous atta-
quons sans enthousiasme des mets si communs : « Je
vous en prie, dit Trimalcion, mangeons. Nous sommes
ici pour cela. »
XXXVI. ou TRIMALCION' A DE l'eSPRIT : COUPEZ, COUPEZ !
Il dit, et, au son de la musique, quatre danseurs accou-
rent qui enlèvent la partie supérieure du globe. Ceci fait,
nous apercevons au-dessous, c'est-à-dire dans l'autre hémis-
phère, des volailles grasses, un ragoût de tétines de truies
et, au beau milieu, un lièvre, si bien orné de plumes qu'il
ressemblait à Pégase.
Aux coins de ce surtout se dressaient quatre satyres dont
les outres laissaient couler une saumure délicieusement
épicée sur des poissons nageant dans cet Euripe de sauce.
La valetaille donne le signal des applaudissements :
nous suivons le mouvement et nous nous attaquons avec
un sourire béat à cette chère délicate. Trimalcion, non
moins réjoui par cette étonnante invention, ordonna :
« Coupez ! » L'écuyer tranchant avance à l'ordre, et, en
gestes cadencés, il divise les viandes au son de la musique :
on eût dit le cocher parcourant l'arène au son de l'orgue
hydraulique.
Cependant, Trimalcion répétait toujours d'une voix
monotone : « Coupez ! Coupez ! » Tant d'insistance me
parut l'indice de quelque fine plaisanterie. Je me risquai
à interroger mon voisin de table. C'était un habitué, déjà
familier à ce genre d'amusement : « Vous voyez, me dit-il,
celui qui est en train de découper. Eh bien ! il s'appelle
134 l'œuvre de PÉTRONE
Coupez. De sorte que chaque fois que le maître dit :
« Coupez », d'un seul et même mot il l'interpelle et lui
donne un ordre.
XXXVII. ou L ON FAIT CONNAISSANCE AVEC FORTUNATA,
ÉPOUSE DE TRIIMALCION
Il m'était impossible de manger davantage. Je me
tournai donc vers mon voisin pour en tirer le plus de ren-
seignements que je pourrais. Amenant la question de
loin, j'en vins à lui demander quelle était cette femme
que l'on voyait sans cesse aller et venir. « C'est l'épouse
du maître, me répondit-il. On la nomme Fortunata, et
il est certain qu'elle mesure l'or au boisseau. — Et d'où
sort-elle ? — Sauf votre respect, vous n'eussiez pas voulu
recevoir de sa main un morceau de pain (1). Maintenant,
sans qu'on puisse dire pourquoi ni comment, elle s'est
élevée jusqu'aux nues, et pour Trimalcion elle est tout.
C'est au point que si, en plein midi, elle lui dit qu'il fait
Loir, il le croira (2). Lui-même ignore ce qu'il possède,
tant ses richesses sont immenses. Mais ce chameau veille
sur tout, et là où on ne l'attend pas on la trouve. Elle
boit peu, mange peu ; elle est de bon conseil, avec cela
très mauvaise langue, une vraie pie d'oreiller (3) ; quand
elle aime, elle aime, mais ceux qu'elle n'aime pas !...
(1) Nous verrons en efïct au chapitre 74 que le premier métier
de Fortunata était de faire du pain.
(2) A partir d'ici nous n'avons plus pour guide que le manuscrit
de Trau qui seul nous a conservé la suite du festin de Trimalcion
jusqu'au chapitre 7D.
(3) Une pie d'oreiller : une femme qui bavarde la nuit avec sou mari
aux dépens de ceux qu'elle n'aime pas.
LE SATYRICOX 135
« Quant à Trimalcion, il a des terres qui vont plus loin
que ne vole le milan, et, en espèces, des mille et des cents;
on voit plus d'argent dans la loge de son concierge que
bien des riches n'en possèdent pour tout patrimoine. Il
regorge d'or. Quant à ses domestiques, hé ! ma foi ! je ne
pense pas, tant ils sont nombreux, qu'un sur dix connaisse
le maître. Et cependant, d'un coup de baguette, il les
ferait tous rentrer dans un trou de souris.
XXXVIII. ou L ON FAIT CONNAISSANCE AVEC LES AMIS
DE TRIMALCION
« Et n'allez pas croire qu'il ait besoin de rien acheter.
Il tire tout de chez lui : la laine, la cire, le poivre, et si
vous lui demandiez du lait de ses poules (1), il vous en
trouverait aussitôt. Sa laine n'était pas fameuse : pour
r améliorer il a fait acheter des béliers de Tarente. Pour
avoir chez lui du miel attique, il a fait venir des abeilles
d'Athènes afin d'affiner les siennes par le croisem.ent. Ces
jours-ci ne s'est-il pas avisé d'écrire aux Indes qu'on lui
envoie de la graine de champignons ! Il n'a pas une mule
qui n'ait pour père un onagre. Voyez tous ces lits, il n'y
en a pas un dont la laine ne soit teinte en pourpre ou en
écariate. Ou peut dire que voilà un homme heureux !
« Et ses camarades, affranchis comme lui, vous auriez
tort de les mépriser (2). Ils sont tous devenus de gros per-
(1) Du lait de ses poules : expression proverbiale qui, d'après
Erasme, désigne une chose rare ou introuvable.
(2) A de rares exceptions près, il n'y a donc à la table de Trimal-
cion que des affranchis. La conversation de ces gens est vulgaire
et incorrecte. « Leurs locutions, dit C. H. de Guérie, seront bar-
l."î() l'œuvri^ Dr-: pkiroxf.
sonnages. Voyez-vous celui-là, là-bas, qui a la plus mau-
vaise place au plus mauvais côté de la table ? Il a pour-
tant ses huit cent mille sesterces aujourd'hui. Il est parti
de rien ; autrefois il était porteur de bois. A ce qu'on
raconte — moi je n'en sais rien, mais je l'ai entendu dire
— ayant trouvé moyen de voler son chapeau à un
incube (1) il a dernièrement découvert un trésor. Moi je ne
suis jaloux de personne; tant mieux pour ceux qu'un dieu
favorise. Pourtant s'il est affranchi, il n'a pas reçu encore
le soufïlet (2). Mais il ne s'en porte pas plus mal. Aussi
dernièrement faisait-il afficher : Pompeius Diogenes met
aux calendes de juillet (3) sa mansarde en location, s'élant
acheté une maison bourgeoise. »
— « Et celui-là qui est à la place des affranchis (4),
bares et étrangères, fourmilleront de solécismes et de barbarismes,
de mots bâtards formés du grec et du latin, de proverbes et de quo-
libets les plus grossiers ce qui nous donnera une juste idée... de la
société que rassemble autour de lui ce Trimalcion, esclave parvenu,
dont les goûts dépravés ne tarderont pas à se faire connaître. L'hôte
et les convives sont dignes les uns des autres, et peuvent aller de
pair : il n'y a dans leurs discours ni justesse, ni suite, ni liaison, ni
sens. »
(1) On croyait que les trésors cachés étaient gardés par des incubes
qui portaient de petits chapeaux : si l'on s'emparait de leur coiffure
on pouvait les forcer à découvrir la place du trésor qu'ils gardaient.
(2) Pour affranchir un esclave, le magistrat lui donnait un souf-
flet. Tant que cette cérémonie n'était pas accomplie, l'affranchi
ne jouissait que d'une liberté limitée : il pouvait faire des affaires,
accumuler de l'argent, acheter des biens, mais non disposer de sa
fortune après sa mort, et il avait toujours à craindre d'être rappelé
en esclavage.
(3) Chez les Romains, le terme était au mois de juillet dans les
villes pour les maisons, au mois de mars pour les terres.
(4) Il y a deux mots pour désigner les affranchis : libertini et liberti.
Le premier désigne ceux qui étaient complètement et définitive-
ment sortis de la condition servile et avaient reçu le soufflet du
magistrat. Le second, ceux qui ne pouvaient tester et qui étaient
LE SATYRICON 137
qui est-ce ? Voyez comme il se soigne ! — Je ne l'en
blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, quand son
affaire tourna mal. Je ne crois pas qu'à l'heure qu'il est
il soit propriétaire même des cheveux qu'il a sur la tête;
et certes ce n'est pas sa faute, car il n'y a pas plus hon-
nête homme au monde : ce sont quelques fripons d'affran-
chis qui lui ont tout pris. Sachez-le, jeune homme, dès que
votre marmite ne bout pas bien et que vos affaires déclinent,
adieu tous les amis. — - Et quel honnête métier exerçait-il
pour en arriver là ? — ■ Voici : il était entrepreneur des
pompes funèbres. Sa table était servie comme celle d'un
roi : ce n'était que sangliers entiers avec leurs soies, pièces
de pâtisserie, oiseaux, cerfs, poissons, lièvres. Ses com-
mensaux jetaient plus de vin sous la table que bien d'autres
n'en ont en cave. — iNIais c'était un rêve qui n'avait rien
d'humain ! — Aussi, sentant son crédit s'ébranler, pour
cacher à ses créanciers le trouble de ses affaires, il fit poser
cette affiche : Julius Proculus vendra à l'encan le superflu
de son mobilier.
XXXIX. ou TRIMALCION EXPLIQUE LES DOUZE SIGNES
DU ZODIAQUE
Trimalcion interrompit ces confidences si intéressantes.
On avait enlevé déjà le second service. Le vin égayait les
convives et la conversation commençait à devenir géné-
rale :
« Je vous engage, dit notre hôte, en s'appuyant sur
sujets à retomber dans l'esclavage. C'est des Uberlini qu'il s'agit
ici : ce passage ferait croire qu'il leur était réservé une place spéciale
à la table.
138 l'œuvre de PÉTRONE
son coude (1), à savourer ce vin : buvons assez pour que
nagent \qs poissons que nous avons mangés. Je vous le
demande, pensez-vous que je me contente des plats qui
remplissaient les compartiments de ce surtout ? Ce serait
mal connaître les ruses d'Ulysse (2). Mais quoi ? I\Ième
en mangeant, ne négligeons pas la science. Que les cendres
de mon ancien maître reposent en paix : c'est lui qui a
fait de moi un homme entre les hommes. Aussi ne peut-on
rien me présenter dont la nouveauté me prenne au dépour-
vu : je vais donc, mes bien chers, vous expliquer les mys-
tères du globe que vous avez vu. Le ciel où habitent douze
dieux prend successivement la figure de chacun d'eux.
Voici tout d'abord le Bélier. Quiconque naît sous ce signe
possède beaucoup de troupeaux, beaucoup de laine, et
en outre, une tête dure, un front sans pudeur, une corne
menaçante. Beaucoup de savants et de chicaniers vivent
sous son influence. «
Nous applaudissons à cette fine plaisanterie et notre
astrologue continue : « C'est ensuite le Taureau qui règne
sur la voûte entière des cieux. Alors naissent les récalci-
trants, les bouviers, ceux qui ne songent qu'à manger.
Sous les Gémeaux, ceux qui aiment aller par deux comme
les chevaux, les bœufs, les testicules et ceux qui partagent
leurs faveurs entre les deux sexes (3). C'est sous le Cancer
que je suis né. Donc, j'ai un pied partout : mes possessions
(1) I>a bienséance exigeait qu'on se tînt droit à table. Il était
d'aussi mauvais goût, à Rome, de s'appujer sur son coude que,
chez nous, de mettre ses coudes sur la table.
(2) Trimalcion étale son érudition. 11 cite ici Virgile, au livre II
de y Enéide.
(3) On peut comprendre également : et ceux qui ménagent la
chèvre et le chou. Le sens de ce discours est du reste très obscur.
Il est probable que c'est à dessein que l'auteur met des billevesées
presque incompréhensibles dans la bouche de Trimalcion.
LE SATVRICOX 139
s'étendent et sur mer et sur terre. Car le Cancer s'adapte aux
deux éléments. Je n'ai rien voulu poser sur ce signe pour
ne pas écraser mon horoscope. Sous le Lion naissent les
dévorants et les autoritaires ; sous la Vierge, les efféminés,
les fugitifs, les porteurs de chaînes ; sous la Balance, les
bouchers, les parfumeurs, et quiconque vend sa mar-
chandise au poids ; sous le Scorpion, les empoisonneurs et
les assassins ; sous le Sagittaire, ceux qui louchent, qui
regardent les légumes pour voler le lard; sous le Capri-
corne, les portefaix auxquels, sous la charge, pousse du
cal ; sous le Verseau, les cabaretiers et aussi les gourdes ;
sous les Poissons, les cuisiniers et les rhéteurs, .\insi
tourne le monde, comme une meule, et toujours en tour-
nant il fait quelque mal, que les hommes naissent ou
qu'ils périssent.
Enfin, au milieu, vous avez vu du gazon avec, au-dessus,
un rayon de miel. Cela non plus n'est pas fait au hasard.
La terre, notre mère, s'arrondit comme un œuf au centre
de Tunivers et, dans son sein, renferme tous les bierrs pos-
sibles : et c'est là le ravon de mie\ »
XL. ENTREE D UX SANGLIER
Bravo 1 crions-nous tous en chœur, et levant la main,
nous jurons qu"Hipparque et quWratus (1) ne sont pas
hommes à mettre en parallèle avec notre hôte. ^lais les
serviteurs font leur entrée et posent sur les hts des tapis.
(1) De ces deux astronomes, c'est Ara tus qui est le plus ancien.
C'est sans doute pour montrer jusqu'où va l'ignorance des convives
de Trimalcion qu'Hipparque est ici nommé le premier.
140 l'œuvre de PÉTRONE
OÙ sont représentés des filets, des piqueurs avec leurs
épieux, enfin tout l'attirail de la chasse.
Nous ne savions pas à quoi nous attendre quand un
grand bruit se fil hors de la salle, l'^l aussilôL des chiens
de Laconie s'y précipitèrent en courant autour de la
table. A leur suite venait un plateau sur lequel se carrait
un sanglier de la plus forte taille (1). 11 était coiffé d'un
bonnet d'aiïranchi, et de ses défenses pendaient deux cor-
beilles, en branches de palmier, pleines, l'une de dattes
de Syrie, l'autre de dattes de la Thébaïde. 11 était entouré
de marcassins, faits de pâte cuite au four qui, comme
tendus vers les mamelles, indiquaient que c'était une laie.
Nous fûmes autorisés à les emporter (2).
Pour dépecer ce sanglier, ce ne fut pas ce Coupez qui
avait servi les volailles qui se présenta, mais un barbu
très grand, aux jambes entourées de bandelettes et por-
tant un habit de chasseur. Tirant son couteau de chasse,
il en donna un grand coup dans le flanc du sanglier : par
la plaie béante sort un vol de grives. Des oiseleurs étaient
là avec des gluaux qui, en un instant, s'emparèrent des
oiseaux volant autour de la salle. Trimalcion en fait don-
ner un à chacun de nous, et il ajoute : « Voyons un peu de
quelle sorte délicate de glands se nourrissait ce gour-
mand. » Aussitôt des esclaves s'emparent des corbeilles
suspendues aux défenses et distribuent par portions
égales les dattes de Syrie et de Thébaïde aux soupeurs.
(1) C'est ici le troisième service.
(2) Non seulement on nourrissait et on abreuvait les convives,
mais on leur distribuait des présents qu'ils étaient autorisés à empor-
ter. Ces présents, qui pouvaient être soit des vivres, soit des objets
plus ou moins précieux, s'appelaient apophoreta.
Pl. IV
Enfant i>er du. nulle erus a ras^ner
il se nomme Qiton. ^
A LA Hi;(.HKlîC.IIE DE GlTON.
(Sauvé, inv.)
LE SATYRICON 14t
XLI. OU TRIMALCION AFFRANCHIT BACCHUS
ET VA A LA GARDE-ROBE
Quant à moi, qui étais placé un peu à l'écart, je faisais
toutes sortes de réflexions sur le bonnet d'affranchi de
ce sanglier. Ayant épuisé les hypothèses les plus bizarres,
je finis par me résoudre à questionner le voisin qui m'avait
déjà si obligeamment renseigné, sur le point qui me tour-
mentait. « L'esclave même qui vous sert, répondit-il,
aurait pu sans peine vous répondre, car ce n'est pas une
énigme. Rien de plus simple : ce sanglier, servi hier à la
fin du repas, fut renvoyé intact par les convives rassasiés.
Ainsi rendu à la liberté, il reparaît aujourd'hui sur la
table comme affranchi. »
Pestant contre ma stupidité, je n'osai plus rien demander,
de peur de passer pour un homme n'ayant jamais soupe
dans le monde.
Pendant ce colloque, un très bel esclave, couronné de
pampre et de lierre, et se donnant tour à tour les noms
de Bromius, de Lyéus ou d'Evius, enfin tous les noms de
Bacchus, portait à la ronde des raisins dans une corbeille,
tout en chantant d'une voix suraiguë des vers du maître.
A ce bruit, Trimalcion se retourne : « Dionysos, s'écrie-t-il,
sois Libre ! » C'était dire : Bacchus, sois Bacchus, puisque
ce dieu est appelé tantôt Dionysos, tantôt Libre. Mais
c'était dire aussi : Esclave Dionysos, sois libre (1). Sur
ce bon mot, l'esclave ôte au sanglier efc met sur sa tète le
bonnet, signe de l'affranchissement (2).
(1) Bromius, Lyœus, Evius, Dionysius, Bacchus, Liber sont autant
de noms du même dieu. La plaisanterie roule sur le mot Liber, qui
Teut dire à la fois Bacchus et libre.
(2) Les esclaves mettaient un bonnet quand on les affranchissait,
parce qu'ils avaient la tète rasée : le bonnet la cachait.
10
112 i/a:uvRi-; de i>i': trône
« EL maintenanl, ajouta Trimalcion, vous ne pouvez nier
que nous avons parmi nous le dieu Bacchus. » Nous applau-
dissons à cette plaisanterie et chacun à la ronde couvre
de baisers cet esclave.
Là-dessus, Trimalcion quitte la table pour aller faire
ses besoins. Cette absence de notre tyran, en nous donnant
un moment de liberté, ranime les conversations des con-
vives (1). Dama s'écrie, ayant demandé des coupes un ])eu
plus grandes : « Qu'est-ce qu'un jour ? Le temps de se
retourner, et voilà la nuit : c'est pourquoi rien n'est meil-
leur que d'aller tout droit du lit à la table. Nous venons
d'avoir un joli froid : c'est à peine si le bain m'a réchaufîé :
une bonne boisson chaude est la meilleure des four-
rures (2). J'ai bu comme un portefaix, et je suis complè-
tement ivre : le vin m'a brouillé la cervelle. »
XLII. ou L ON PRONONCE UNE ORAISON FUNEBRE
Mais Séleucus se mêlant à la conversation : « Moi non
plus, dit-il, je ne me baigne pas tous les jours ; le bai-
gneur est un vrai foulon. L'eau a comme des sortes de
dents qui rongent notre corps chaque jour. INlais, quand
je me suis introduit une potée de vin miellé, je me moque
bien du froid.
Du reste, pas moyen de me baigner aujourd'hui : j'ai
(Ij « Tant que Trimalcion est présent, lui seul a la parole ; alors
même qu'il fait une demande à un convive, il se hâte de couper court
à la réponse : il est chez lui et il le fait sentir. En son absence, ses
invités respirent ; nous pouvons entendre et savoir pour quelques-
uns ce qu'ils sont. 1^ TL. Thomas. L'Envers de lu société romaine p. IIG.
(2) Le texte dit : « Une boisson chaude est un marchand d'habits »,
c'esl-à-dirc lient lieu d'un habit.
LE SATYRICON 14S
été à un enterrement, celui d'un homme bien gentil»
ce brave Chrysanthe, qui vient de rendre l'âme. Hier encore
il m'appelait ; je me vois encore causant avec lui. Hélas î
nous ne sommes que des outres gonflées de vent qui mar-
chent dans la vie ! Nous sommes moins que des mouches.;
elles ont au moins quelques propriétés, tandis que nous^
pauvres bulles de savon... Eh quoi ? n'était-il pas assez
sobre ? Pendant cinq jours, pas une goutte d'eau, pas une
miette de pain ! Et malgré tout, le voilà parti...
Ce sont tous ces médecins qui l'ont perdu, ou plutôt
sa mauvaise chance. Car que peuvent au fond les méde-
cins ? ce ne sont guère que des marchands d'espérance.
Enfin, il a eu un bel enterrement; on l'a porté sur son
lit de festin, dans de confortables couvertures, et il a été
pleuré tout à fait convenablement ; il avait affranchi quel-
ques esclaves. Aussi sa femme ne pleurait que d'un œil (1).
Qu'eût-ce été s'il n'avait pas été si gentil avec elle? Mais,
les femmes, ah ! les femmes! Elles ont toutes la nature dui
milan ; leur faire du bien c'est comme si on jetait de l'eaus
dans un puits ; pour elles, un amour ancien n'est plus qu'um
chancre rongeur. »
xLiii. ou l'on entend quelques cancans
Alors un certain Phileros déclara : « Occupons-nous des--
vivants. Votre Chrysanthe a tout ce qu'il mérite ; il a vécu'
avec honneur, on l'enterre avec honneur... Qu'a-t-il à se
plaindre ? Il est parti de rien : dans le temps il aurait
ramassé un sou avec ses dents sur une merde. Et puis il
(1) Chaque esclave affranchi diminuait en efYet d'autant IMiéri-
tage.
144 i.'œi'vhi-: dic pi':rH().\i-;
a grossi, grossi comme un rayon de miel. J'estime, ma
parole, qu'il laisse bien net cent mille sesterces, et tout en
argent comptant!... Tout ce que je vous dis là est vrai. Je
ne sais pas mentir, moi, j'ai mangé une langue de chien.
II avait la langue pointue ; il était bavard et c'était la dis-
corde faite homme.
« Parlez-moi de son frère, un homme dç cœur, ami pour
ses amis qui avait la main large et tenait table ouverte ;
à ses débuts il faillit faire un faux pas. INIais à la suite
d'une bonne vendange il se retrouva d'aplomb, il vendit
son vin le prix qu'il voulut, et, ce qui lui donna de l'es-
tomac, il fit un héritage, dans lequel il trouva moyen de
s'approprier beaucoup plus que sa part.
« Alors votre brute de Chrysanthe, furieux contre son
frère, a laissé tous ses biens à je ne sais qui. Renoncer à
sa famille, c'est renoncer à tout. Mais ce n'est pas éton-
nant, il écoutait ses esclaves comme des oracles : ce sont
eux qui l'ont perdu. Quand on prend garde à tout ce
qu'on vous dit, on ne fait rien de bon, surtout si on est
dans les affaires.
« Il faut pourtant avouer qu'il gagnait beaucoup ; toute
sa vie il a eu une chance qu'il ne méritait pas. C'était un
vrai Fils de la Fortune : sous sa main le plomb se chan-
geait en or. Il n'est pas difficile de réussir quand la besogne
vous arrive toujours toute mâchée. Et, d'après vous, quel
âge avait-il ? Soixante-dix ans, et davantage ! Mais il
était bâti à chaux et à sable et portait- gaillardement la
vieillesse ; il était encore noir comme un corbeau. Je
l'avais connu depuis toujours et, à son âge, il se payait
encore des femmes. Je crois bien que le vieux dégoûtant
s'en prenait même aux animaux. En tout cas, il était très
porté sur les gosses. Toute selle lui allait. Qui pourrait le
blâmer ? C'est tout ce qu'il emporte dans la tombe ! »
LE SATYRICON 145
xLiv. OU l'on fait ux peu de politique
Ainsi dit Phileros, et aussitôt Ganymède : « Vous racon-
tez des histoires qui ne riment à rien, et personne ne songe
combien la famine déjà nous mord ! De toute la journée,
je vous le jure, pas moyen de me procurer un morceau de
pain. Et la cause ? Cette sécheresse qui n'en finit pas.
Voilà un an qu'on meurt de faim. La peste soit des édiles
qui s'entendent avec les boulangers : passe-moi la casse
et je te passerai le séné ! C'est toujours le petit qui souffre
pendant que ces gros requins font la fête à ses dépens.
« Ah ! si nous avions encore ces gars que j'ai trouvés ici
en arrivant d'Asie ! C'est dans ce temps-là qu'il faisait
bon vivre ! Si le blé se vendait moins cher en Sicile, ils
vous retournaient, tous ces pantins de magistrats, qu'on
aurait cru que Jupiter leur en voulait.
« J'étais enfant alors, mais je me rappellerai toujours
Safinius. Il habitait près du vieil arc de triomphe. Ce
n'était pas un homme, c'était un vif-argent. Partout où
il passait, il mettait tout en feu. ]\Iais correct, solide, ami
de ses amis ; on aurait joué à la mourre avec lui dans le
noir (1). Et il fallait le voir dans la curie. Il vous maniait
ses gens comme des balles ; il n'allait pas chercher de
figures de rhétorique, mais courait droit au but. Et au
forum ! Quand il plaidait, sa voix montait par degrés
(1) On joue encore à la mourre en Italie et en Hollande ; un des
joueurs dit un nombre, les autres doivent lever le nombre de doigts
demandé. Dire qu'on peut jouer à la mourre avec quelqu'un dans
les ténèbres exprime donc la plus absolue confiance. L'expression
est déjà dans Cicéron.
146 l'œuvre de PÉTRONE
€omme une sonnerie de clairon (1). Et jamais fatigué : il
ne suait ni ne crachait ; je pense qu'il avait un remède
pour cela (2). Et puis si gentil : il vous rendait vos saluts,
il vous appelait par votre nom ; on l'aurait pris pour un
de nous. Aussi pendant qu'il était édile, les vivres étaient
pour rien. Vous achetiez à deux un pain d'un sou et vous
ne pouviez arriver à le finir ; maintenant j'en vois de moins
gros que l'œil d'un bœuf. Hélas I hélas ! tout va de mal
en pis dans cette colonie. Tout y croît à rebours, tout
comme la queue du veau qui va s'amincissant.
« Mais peut-il en être autrement ? Nous avons un édile
•qui ne vaut pas un clou ; pour un sou il vendrait notre
peau. Aussi, chez lui, il ne se fait pas de bile ; il reçoit plus
d'argent en un jour qu'un honnête homme n'en a pour tout
hien. Je connais une affaire qui lui a valu mille deniers d'or.
« Si nous avions un peu de couilles, il ne s'amuserait pas
tant. Mais voilà bien les gens d'aujourd'hui : chez eux,
des lions ; dès qu'il faut se montrer, des renards. Pour mon
compte, j'ai déjà mangé mes quelques frusques, et si cette
cherté persiste, il me faudra vendre ma bicoque. Que va-
t-il arriver, en effet, si ni les dieux ni les hommes ne pren-
nent en pitié cette colonie ?
« Quant à moi, sur tout ce qui m'est le plus cher, j'en suis
à voir dans toutes ces misères la volonté des immortels (3).
(1) Pétrone se moque ici de l'éloquence populaire : ce qui frappe
le peuple, c'est le bruit, l'énergie du geste.
(2) Ou peut être : je lui trouvais la résistance des Asiatiques, car
en Asie on exerçait les orateurs, les chanteurs, les acteurs à ne pas
suer ni cracher pendant qu'ils étaient en scène. Les Asiatiques pas-
saient à Rome pour des aligneurs infatigables de grandes phrases
Acides.
(3) Au moment oii il lui met dans la bouche ces pensées édifiantes,
Pétrone a soin de faire faire au pieux affranchi des fautes de latin
^grotesques, qu'il nous est impossible de rendre.
LE SATYRICON 147
Personne, en effet, ne croit qu'il y ait des dieux au ciel,
personne n'observe les jeûnes ; on ne se soucie pas plus de
Jupiter que d'un fétu. Mais tous, aveugles pour le reste,
ne songent qu'à compter leur or. Autrefois les femmes, en
robes traînantes (1), pieds nus, les cheveux épars, et sur-
tout l'âme pure, allaient au Capitole implorer .Jupiter pour
qu'il envoie la pluie ; aussi pleuvait-il à pleins seaux :
tout de suite ou jamais ! Et on revenait, tout crottés
comme des barbets. Mais maintenant, les dieux restent
dans leur gaine de laine (2), à cause de notre impiété, et
nos champs sont stériles (3). »
XLV. ou L ON CAUSE SPORTS
« Parle mieux, je t'en prie, dit le fripier Échion. Comme
ci, comme ça, disait ce paysan, qui recherchait un cochon
de deux couleurs. De même la vie : ce qui n'arrive pas
(1) Dans les cérémonies religieuses, les dames romaines portaient
une robe traînante appelée stola. On assistait nu-pieds aux fêtes et
sacrifices pour obtenir de la pluie.
(2) « Les dieux ont des pieds de laine », est une expression passée en
proverbe : elle signifie que les dieux sont lents à venir à notre secours.
(3) « Tous les discours sont tournés de même." C'est une suite
de gros mots, d'exclamations, de serments que soulignait le geste ;
car on devine qu'il y avait, de la part du beau parleur, autant et
plus de gestes que de mots ; le tout accompagné de tics, encore très
reconnaissables dans le roman : Séleucus parle par : Qnis ? si... ;
Hermeros par : Tu aiitem... ; Ganymède commence presque toutes
ses phrases par des Tune, des Nunc, et surtout des Itaque. L'affran-
chi qui renseigne Encolpe sur la maison et les convives de Trimal-
cion accumule les : tu vois, les : vois-tu ; lui, tel autre et aussi Tri-
malcion, les : en somme : toutes les phrases de Qaartilla ont en tête
un : c'est cela (Ita est). Elle, ses femmes et le cinmdus, avant de rien
faire, commencent toujours par battre des mains. » E. Thomas^
op. cit., p. 125.
148 l'œuvre de PÉTRONE
aujourd'hui arrivera demain. Il n'y aurait pas de meilleur
pays que celui-ci, si seulement il y avait des hommes. Il
soufTre en ce moment, mais il n'est pas le seul. Il ne faut
pas nous montrer trop difficiles. Le même soleil luit pour
tout le monde. Si tu étais ailleurs, tu dirais qu'ici les
alouettes tombent du ciel toutes rôties.
«N'allons-nous pas avoir dans" trois jours une fête magni-
fique, un combat où figureront non seulement des gladia-
teurs, mais un grand nombre d'aiïranchis (1). Titus, mon
maître, est un homme aux vues larges, qui a le cerveau
toujours en ébullition : il y aura quelque chose d'extra-
ordinaire d'une manière ou de l'autre. Je le connais bien,
étant de la maison. Il ne fait pas les choses à moitié. Il
donnera aux combattants le fer le meilleur ; il leur refu-
sera le droit de fuir. Nous sommes donc sûrs d'assister à
un magnifique carnage. Et il a de quoi se payer ça. Il a
hérité de trente millions de sesterces à la mort de son père.
Quand bien même il en gaspillerait quatre cent mille, sa
fortune n'en souiïrira pas, et il y gagnera une gloire impé-
rissable.
« Il a déjà pour ce spectacle quelques petits chevaux
gaulois avec une conductrice de char à la gauloise, et
surtout l'intendant de Glycon, qui s'est fait pincer pen-
dant qu'il était en train de combler d'aise sa maîtresse.
Les uns prennent parti pour le mari jaloux, les autres
pour l'amant : il y aura de quoi rire. En attendant, Gly-
(1) Les gladiateurs élaient ordinairement des esclaves. Mais les
Romains préféraient voir s'entr'égorger des affranchis et des hommes
libres. Néron, d'après Suétone, lit même paraître dans l'amphi-
théâtre mille chevaliers et sénateurs, et contraignit quelques-uns
des plus considérables à combattre non avec des hommes, mais
avec des bêtes féroces. Il n'épargna même pas les femmes. Caligula
trouva moyen de renchérir encore sur Néron.
LE SATYRICON 149
con, ce vieux grigou, jette son intendant aux bêtes (1).
C'est se donner en spectacle de gaîté de cœur. En quoi
l'esclave est-il coupable ? 11 lui fallait bien obéir à sa maî-
tresse. C'est plutôt ce sac à foutre qu'il fallait jeter au
taureau (2). Mais quand on ne peut frapper l'âne on se
venge sur le bât. Du reste, Glycon aurait dû se douter que
la fille d'Hermogène ne ferait pas une bonne fin. Autant
vouloir couper les ongles à un milan en plein essor. Une
couleuvre n'engendre par une corde (3). Glycon a tendu
la joue : le voilà marqué pour la vie d'une tache que
seule la mort effacera : à chacun de porter les conséquences
de ses actes.
« Mais je subodore déjà le festin que Mammea va nous
donner : il y aura bien deux deniers d'or pour moi et les
miens. S'il fait cela, puisse-t-il supplanter complètement
Norbanus dans la faveur publique et voguer à pleines
voiles vers la fortune.
« Et, en définitive, qu'est-ce que l'autre a fait de bon ?
Il nous a exhibé des gladiateurs de quatre sous, déjà si
décrépits qu'un soufile les eût fait tomber. Ils n'étaient
pas même bons pour être exposés aux bêtes. Il y avait des
cavaliers combattant aux flambeaux : ils avaient l'air de
vraies poules mouillées. L'un engourdi, l'autre cagneux,
(1) Auguste, par la loi Julia, ne punissait l'adultère que de l'exil.
Toutefois, il était permis au mari qui surprenait son esclave en fla-
grant délit de le tuer. Ce grigou de Glycon a trouvé moyen de con-
cilier sa vengeance et ses intérêts : il a vendu son esclave à Titus,
à condition qu'il le fît jeter aux bêtes. La peine de mort contre l'adul-
tère n'a été établie que par Théodose et Justinien.
(2) Te) était en efïet le supplice réservé aux femmes adultères.
Nodot prétend « qu'on les exposait ainsi à la fureur des cornes d'un
taureau pour en avoir fait pousser sur le front de leurs maris !... »
(3) Ce proverbe nous a été conservé sous une autre forme : E vipera
rursiim vipera nascitur, d'une vipère naît toujours une vipère. Nous
disons, dans le même sens : Bon chien chasse de race.
150 l'œuvre de ï'Éthoxe
le troisième, qui le remplaça quand il tomba mort (1). un
cadavre sur un cadavre : ses nerfs coui)és ! SeulunThrace
fut à peu près potable ; encore, insuffisamment entraîné,
semblait-il répéter ur.e leçon apprise. A la (in on les a tous
passés aux étrivières, tant le public, qui était nombreux,
avait dû crier de fois : « Allez-y ! Poussez-les ! » Bref, une
vraie déroute.
« A la sortie, Norbanus me dit : « Hein, je vous en ai
donné, des jeux ! — Et moi, répondis-je, je vous en ai
donné des applaudissements ! Comptons sérieusement :
j'ai plus donné que reçu. Une main lave l'autre, dit le
proverbe. »
XLVI. ou L ON s ENTRETIENT DE PEDAGOGIE
« Il me semble, Agamcmnon, vous entendre dire : Que
nous débite là ce raseur. Pourquoi vous, qui savez parler,
ne dites-vous rien ? Parce que nous ne sommes pas de
votre monde, vous vous moquez de nos piètres propos.
Nous savons bien que vous êtes très entiché de, votre
savoir. iMais pourtant je vous persuaderai bien quelque
jour de venir à la campagne visiter ma maisonnette. Nous
y trouverons encore de quoi manger : un poulet, des
ceufs. Nous passerons un bon moment, quoique cette année
tout ait bien souffert des changements de temps. iNIais nous
trouverons toujours de quoi nous garnir le ventre.
« Il y aura aussi mon gosse, votre futur élève. 11 com-
mence à pousser et connaît déjà les (juatre parties du dis-
cours. Si les dieux lui prêtent vie, vous l'aurez toujours
(1) A un gladiateur vaincu on en subsliluait jusqu'à trois pour
combattre avec le vainqueur.
LE SATYRiCON 151
à VOS côtés comme un petit esclave. Car dès qu'il a un
moment on ne peut plus lui tirer le nez de ses livres. Il a
de l'intelligence et une heureuse nature.
« Sa maladie, c'est la chasse aux oiseaux. Je lui ai déjà
tué trois chardonnerets et je lui ai dit que c'était la belette
qui les avait mangés : mais il en a trouvé d'autres. 11 aime
beaucoup faire des vers. Du reste, il a déjà envoyé le grec
au diable et il commence à mordre au latin, quoique son
maître se gobe trop et n'ait pas de suite dans les idées :
il connaît bien son affaire, mais c'est un flemmard. Le
petit a aussi un autre maître qui ne sait pas grand'chose,
mais qui est tout ce qu'il y a de consciencieux, tant et si
bien qu'il enseigne même ce qu'il ne sait pas. Il s'amène
généralement les jours de fête et se contente du peu qu'on
lui donne.
« Je viens d'acheter à mon gamin des bouquins rouges (1) :
je veux qu'il goûte un peu du droit; ça peut servir à
la maison et c'est une science qui nourrit son homme : il
n'est déjà que trop entiché de littérature. S'il mord au
droit, je lui ferai prendre un métier, barbier, crieur public
ou même avocat (2), un métier enfin que rien ne puisse
plus lui enlever des mains que la mort. Aussi je lui répète
tous les jours : « Mon aîné, crois-moi, tout ce que tu
(1) Libra rubricata : c'étaient des livres de droit. Dans les ouvrages
de jurisprudence, les titres étaient, en effet, en lettres rouges. D'où
le mot français rubrique, usité d'abord dans la langue du droit.
(2) Barbier si c'est possible, avocat faute de mieux : Juvénal nous
apprend (Sat. I) que souvent un barbier l'emportait en fortune ou
en influence sur un sénateur. Sous Néron et ses successeurs, les charges
les plus hautes de l'État furent souvent occupées par des barbiers
et des baigneurs.
De même Martial raconte fliv. VI, épigr. 8) qu'un père avait refusé
sa fille à deux prêteurs, quatre tribuns, sept avocats et dix poètes,
pour la donner à un crieur public.
102 l'œuvre de PÉTRONE
apprends, c'est aulanL pour loi. Vois l'avocaL Piiiléros ;
s'il n'avait pas étudié, aujourd'hui il crèverait la faim. Il
n'y a pas si longtemps ce n'était cprun pauvre portefaix.
Maintenant il peut entrer en ligne contre Norbanus. La
science est un trésor, et un métier acquis est un bien cju'on
ne perd jamais. »
XLVII. ou TRIMALCION, SOULAGE, VEUT QUE CHACUN
SE SOULAGE A SON GRÉ
La conversation en était là quand Trimalcion revint
des lieux. Il essuya les parfums qui coulaient de son front,
se lava les mains, et, tout de suite : « Pardonnez-moi, dit-il,
mes amis. Voilà plusieurs jours déjà que je suis constipé :
le ventre ne va pas et les médecins ne s'y retrouvent plus.
Un seul remède m'a fait du bien : c'est de la peau de gre-
nade et du pin dans du vinaigre.
« J'espère que mon ventre va se décider à se tenir conve-
nablement ; autrement, quand il se met à lâcher des bruits,
vous croiriez entendre un taureau. C'est pourquoi si
quelqu'un de vous a envie de faire ses besoins, il n'a pas
à se gêner. Nous sommes tous nés avec un sac à merde
dans le ventre. Pour ma part, je ne connais pas de plus
grand supplice que de me retenir. C'est le seul acte que
Jupiter ne soit pas assez puissant pour défendre. Tu ris,
Fortunata : pourtant, toutes les nuits le vacarme de tes
entrailles m'empêche de fermer l'œil. Même à table, je n'ai
jamais empêché personne de se soulager. Ça fait tant de
bien. Les médecins eux-mêmes défendent de se retenir.
((S'il s'agissait d'un plus gros besoin, j'ai tout fait prépa-
rer dehors : l'eau, la table de nuit et les autres petits usten-
LE SATYRICON 153
siles. Croyez-moi, quand les renvois remontent au cerveau,
il y a un contre-coup dans le corps tout entier. J'en sais plu-
sieurs qui se sont laissés mourir ainsi plutôt que d'avouer
leur gêne. » Nous rendons hommage à la tolérance et à
l'indulgence de notre hôte, tout en noyant nos rires dans
de multiples rasades.
Après tant de magnificences, on pouvait tirer l'échelle.
Nous ne nous doutions guère que nous n'étions encore,
comme on dit, qu'au milieu de la pente : toujours au son
de la musique, on nettoie la table à fond, puis on nous pré-
sente trois cochons blancs muselés et agrémentés de clo-
chettes. L'esclave chargé d'annoncer les plats déclare que
l'un a deux ans, l'autre trois et que le dernier est déjà vieux.
Je crus à un numéro de cirque : c'était sans doute des porcs
acrobates dressés à faire des tours merveilleux. Trimalcion
coupa court à nos incertitudes : k Lequel des trois, dit-il,
voulez-vous qu'on vous serve sur-le-champ ? A la cam-
pagne, on prépare ainsi un poulet, un faisan ou autres
bagatelles. INles cuisiniers, eux, sont outillés pour faire
bouillir à la fois un veau entier. »
Sur ce, il fait appeler le cuisinier et, sans attendre notre
choix, il lui ordonna d'égorger le plus vieux. Puis, forçant
la voix : <( De quelle décurie es-tu ? lai dit-il. — De la qua-
rantième. — Né chez moi ou acheté ? — Ni l'un ni l'autre :
je vous ai été légué par Pansa. — Arrange-toi pour nous
servir vite, sans quoi je te flanque dans la décurie des
valets de basse-cour (1). » Le cuisinier, sachant à quel
(1) Chaque corps de métier était divisé en décurics. Chaque décu-
rion avait un certain nombre d'ouvriers sous ses ordres. Trimalcion
apprend aux convives que ses esclaves sont divisés en décuries pour
leur donner l'idée de l'énormité de son train de maison. En réalité,
chez un Romain riche, il y avait trois sortes de domestiques : les
atrienses, pour le service intérieur, les viaiores ou cursores, qu'on
1.14 I. 'œuvre DI-: PÉTRONE
maîlre il avait affaire, ne se le fit pas dire deux fois et
couru l à la cuisine, traînant par la laisse son rôti.
XLVIII. ou TRniALCION CONVERSE AVEC UN LETTRÉ
Ce terrible maître nous montre aussitôt une bonne figure
débonnaire : « Si ce vin ne vous plaît pas, dit-il, nous allons
en changer. S'il est bon, montrez-le en y faisant lionneur.
Grâces aux dieux, il ne me coûte point d'argent, car tout
ce qui concerne la gueule pousse dans une de mes métairies
que je n'ai, du reste, jamais vue. ïi paraît qu'elle est sur
les confins de Terracine et de Tarente (1). J'ai dans l'idée
d'adjoindre la Sicile à mon petit domaine, afin que, s'il
me prenait fantaisie d'aller en Afrique, je fasse cette navi-
gation sans sortir de mon domaine.
« Mais racontez-moi (2), Agamemnon, la déclamation
que vous aviez prononcée aujourd'hui. Moi que vous voyez,
si je ne plaide pas, j'ai pourtant travaillé les lettres par
principes. Et n'allez pas croire que je n'aime pas l'étude :
j'ai acheté deux bibliothèques, une grecque et une latine.
Donc, si vous m'aimez, ô Agamemnon, faites-moi l'ana-
lyse de votre discours. »
I^'autre commença : < Un pauvre et un riche étaient
brouillés. — D'abord, un pauvre, qu'est-ce que c'est que
ça ? s'écria Trimalcion. - ■ Très joli », répondit Agamem-
envoyait où besoin était, enfin les villici ou valets de basse-cour :
les premiers occupaient une situation privilégiée, les derniers étaient
considérés comme des déshérités.
(1) Terracine étant dans la campagne romaine et Tarente tout
au sud de l'Italie, Trimalcion fait étalage de son ignorance plus encore
que d« sa fortune.
(2) Et non raconlez-nous, qu'exigerait la politesse.
LE SATYRICON 155
non, et il s'engagea dans je ne sais quelle argumentation.
Mais aussitôt Trimalcion : « Pardon, si c'est un fait réel,
il n'y a pas à discuter ; s'il n'est pas réel, ce n'est rien. »
Nous nous répandons en louanges sur ces fariboles et
autres de la même farine.
« Je vous prie, Agamemnon, mon très cher, dit-il, vous
souvient-il des douze travaux d'Hercule et de la fable
d'Ulysse ? Et comment le Cyclope lui rabattit le pouce
avec une baguette ? Combien de fois, quand j'étais petit,
l'ai-je lu dans Homère ? J'ai mê«ie vu, de mes yeux vu,
la Sibylle de Cumes suspendue dans une fiole, et quand
les enfants lui demandaient, en grec : « Sibylle, que veux-
tu ? » la pauvr*:' répondait, en grec aussi : « Je veux mou-
rir. »
XLIX. LE CUISINIER DISTRAIT ET LES MERVEILLES
QUI s'ensuivirent
Il aurait divagué longtemps, mais on servit l'énorme
porc sur un plateau qui occupa toute la table (1). Nous nous
récrions sur la diligence du cuisinier ; nous jurons qu'il
n'y avait pas eu le temps de rôtir un poulet... Et ce d'au-
tant plus que ce porc cuit nous paraissait beaucoup plus
grand qu'un instant avant le porc vivant (2).
INIais voilà que Trimalcion le scrute d'un regard qui
se fait de plus en plus sévère : « Comment, comment, on
ne l'a pas vidé ? Ma parole, il l'a oublié. Vite, vite, ici le
cuisinier ! » Le pauvre diable avance et avoue qu'il a
(1) C'est le quatrième service.
(2) II est donc permis de soupçonner un truquage : on a simple-
ment reconduit les trois porcs à l'étable, puis introduit le porc cuit
qui était tout prêt.
156 L'(i;i'VRIi DE PKTRONH
oublié... « Comment, oublié ? crie Trinialcion. On croi-
rait à rcntendrc cju'il a sculemenl négligé le ])oivre ou le
cumin : Habit bas ! »
Cela ne traîna pas. Le cuisiniir est dépouillé et remis,
désolé, entre les mains de deux bourreaux. Nous nous inter-
posons, nous su])plions : « Cela arrive souvent. Laissez-le
pour aujourd'hui. S'il recommence, personne ne prendra
plus son parti... »
Quant à moi, qui suis sans doute bien féroce, je ne pus
me retenir de dire à l'oreille d'Agamemnon : « Je trouve
que voilà un bien mauvais esclave. Néglige-t-on de vider
un porc! Pour ma part, je ne lui pardonnerais pas mèniC
d'oublier de vider un poisson. » Tel ne fut pas sans doute
l'avis de Trimalcion, car, se dériaant subitement, il s'écria
gaîment : v< Eh bien, puisque tu as si mauvaise mémoire,
vide-le au moins maintenant devant nous. « Le cuisinier
remet sa tunique, saisit un couteau, frappe au ventre de-ci
de-là d'une main encore mal assurée. Ce ne fut pas long :
des plaies béantes, entraînés par leur propre poids, se
précipitent en avalanche des guirlandes de saucisses et
de boudins.
L. COMMENT CORINTHE ET SON AIRAIN APPARTIENNENT
A TRIMALCION
A ce prodige, tous les esclaves d'applaudir en criant :
Vive Gaïus ! Non seulement le cuisinier fut admis à l'hon-
neur de boire avec nous, mais il reçut une couronne d'ar-
gent, et la coupe cju'on lui présenta était de bronze de
Corinthe. Comme Agamemnon l'examinait en connaisseur :
« Je suis seul, déclara Trimalcion, à avoir du vrai corinthe. »
LE SATYRICON 157
Je m'attendais, avec sa manie de l'ostentation, à ce
qu'il nous annonçât qu'on fabriquait exprès pour lui des
vases de Corinthe. Mais il fit mieux : '.< Vous allez me deman-
der sans doute pourquoi je suis seul à posséder du vrai
corinthe ? Eh bien i parbleu, parce que celui qui me les
fait s'appelle Coiinthe. Et qui donc peut à bon droit se
vanter de posséder du corinthe, sinon celui qui est le
maître de Corinthe lui-même ?
« Et n'allez pas me prendre pour un ignorant, car je sais
fort bien quelle est l'origine première de ce métal. Après
la prise de Troie, Annibal, homme subtil et fiefïé fripon,
fit porter toutes les statues et d'airain et d'argent et d'or
sur un seul bûcher auquel il mit le feu : tous les métaux se
mélangèrent. Alors de cette masse les ouvriers s'emparèrent
pour en faire des plats, des bassins, ses statuettes. Ainsi
naquit l'airain de Corinthe, amalgame de trois métaux et
qui n'est ni l'un ni l'autre (1).
«Pardonnez-moi ce que je vais dire. Eh bien, j'aime mieux
le verre. D'autres ont un avis différent. Mais, s'il n'était
pas si fragile, je le préférerais à l'or. Tel quel on le méprise
aujourd'hui.
LI. MIRIFIQUE ET TERRIBLE HISTOIRE DU VERRE
INCASSABLE
« Pourtant, dans le temps, un ouvrier trouva moyen de
fabriquer un vase de verre impossible à briser. Admis
devant César pour le lui offrir en présent, il le lui redemanda
(1) Trimalcion se souvient d'avoir entendu raconter que, lors
de l'incendie de Corinthe par les Romains, tous les métaux fondus
formèrent un alliage rare dont il fut impossible depuis de retrouver
11
158 l'œuvre de PÉTRONE
et le jota sur le pavé. L'empereur ne put qu'avoir les plus
vives inquiétudes pour le cadeau qu'il avait reçu. Mais
l'autre ramassa le vase, qui n'était que bossue. Tirant alors
un petit marteau de sa ceinture, il le répara tranquille-
ment, comme s'il eût été d'airain. Après ce beau chef-
d'œuvre il pensait que l'Olympe allait s'ouvrir devant lui
quand César lui dit : « Quelque autre que toi connaît-il la
recette de ce verre ? Réfléchis bien à ta réponse ! — Per-
sonne, répondit l'artisan. Immédiatement, César lui fit
trancher la tête, dans la crainte que son secret divulgué ne
fît de l'or un métal vil (1).
LU. ou TRIMALCION SE RÉVÈLE AMATEUR DE VASES
d'argent et de DANSES OBSCÈNES
« Pour moi, je suis grand amateur des bibelots d'argent.
J'ai des coupes de ce métal qui contiennent environ une
urne, plus ou moins ; j'ai Cassandre égorgeant ses enfants,
et les pauvres petits sont là étendus morts, qu'on croi-
rait que c'est vivant. J'ai mille aiguières que Mys, le grand
orfèvre, a léguées à m.on patron : on y voit Dédale enfer-
mant Niobé dans le cheval de Troie. J'ai aussi sur des
coupes le combat d'Herméros et de Pétracte (2). Toutes
la formule. Il ignore qu'Annibal était mort depuis une cinquantaine
d'années lors de la prise de Corinthe et n'hésite même pas à en faire
un contemporain de la guerre de Troie.
(1) Cette histoire, avec quelques variantes, se trouve dans Pline
(liv. XXXVI, ch. 26), dans Dion (liv. LVII) et dans Isidore (liv. XVI,
eh. 15). Trimalcion veut être un brillant causeur, mais ne régale ses
invités que d'anecdotes que tous sans doute connaissent déjà.
(2) Voulant faire preuve d'érudition, Trimalcion accumule trois
bévues l'une sur l'autre. Herméros et Pétracte nous sont parfaite-
ment inconnus : peut-être Trimalcion veut-il parler du combat
d'Hector et de Patrocle.
LE SATYRICON 159
sont d'un grand poids. Et ce que j'achète, dites-le-vous
bien, je ne le revendrais à aucun prix. »
Pendant ce bavardage, un esclave laisse tomber une
coupe. Trimalcion le regarde du haut en bas : « Allons,
vite, dit-il, punis-toi toi-même, puisque tu n'es qu'un
écervelé. » L'autre ouvrait déjà la bouche pour demander
grâce : « Qu'as-tu à m'implorer ? interrompit Trimalcion.
Comme si je te voulais du mal ! Tâche seulement de prendre
sur toi de ne plus te montrer si étourdi. » Enfin, sur nos
instances, il le tient quitte.
Cet incident réglé, il se met à courir autour de la table
en criant : « Enlevez l'eau ; plus rien que du \'in ! » Nous
nous extasions sur ces fines plaisanteries et plus que
tout autre Agamemnon, qui connaissait bien la recette
pour se faire inviter à nouveau. Sensible à nos louanges,
Trimalcion se remit à boire avec plus d'entrain. Presque
ivre, il demande : « Personne n'invitera donc ma Fortunata
à danser ? Croyez-m'en, elle n'a pas sa pareille pour mener
le chahut (1). » Et lui-même, les mains en l'air, se met à
contrefaire le bouffon Syrus (2), tandis que toute la vale-
taille chante un chœur : « Et il allait se lancer, sans For-
tunata qui lui parla à l'oreille, pour lui représenter sans
doute que ces folies dégradantes ne seyaient guère à un
homme de son importance. Je n'ai jamais vu humeur plus
inégale, car tantôt il écoutait sa Fortunata, tantôt il
retombait dans sa vulgarité naturelle.
(1) n s'agit ici de la cordace, danse lascive des Grecs, que les per-
sonnes comme il faut ne se permettaient pas. Sous Tibère, le Sénat
fut obligé de chasser de Rome tous les danseurs et les maîtres à
danser.
(2) 11 ne saurait s'agir ici de Publilius Syrus, auteur estimé de
comédies de caractère et, du reste, de beaucoup antérieur.
160 l'œuvre de PÉTRONE
LUI. OU TRIMALCION CONSACRE UN INSTANT A SES AFFAIRES
Un greffier vint couper court à ses velléités choré-
graphiques. Du ton dont il eût publié des actes officiels,
voici ce qu'il nous fit savoir : « Le vu des calendes de
juillet sont nés dans le domaine de Cumcs, appartenant
à Trimalcion, trente garçons et quarante Pilles. On a trans-
féré de l'aire dans les greniers cent mille boisseaux de fro-
ment, et mis sous le joug cinq cents bœufs. Le même jour,
l'esclave IVIithridate a été mis en croix pour avoir blas-
phémé le génie tutélaire de Gains notre maître. Le même
jour, on a mis en caisse dix millions de sesterces dont on
n'a pu trouver le remploi. Le même jour s'est propagé dans
les jardins de Pompée un incendie qui a pris naissance
chez le fermier Nasta. »
« Comment, s'écria Trimalcion ! Et quand donc m'a-
t-on acheté les jardins de Pompée ? — L'an dernier, répon-
dit le greffier, et c'est pour cela qu'ils ne sont pas encore
portés en compte. « Trimalcion écuniait : « Quels que soient,
cria-t-il, les biens que l'on m'achète, si je n'en sais rien
dans les six mois, je défends qu'on me les porte en compte. »
Déjà on passait à la lecture des ordonnances des édiles :
les testaments des gardes des forêts en faveur de Tri-
malcion étaient cassés, malgré les excuses présentées au
Prince (1). Vint ensuite le rôle des fermiers ; et puis des
histoires I une affranchie répudiée par un inspecteur des
domaines qui l'avait pincée en train de se livrer à un gar-
(1) Les empereurs cassaient souvent les testaments pour s'em-
parer des biens des particuliers ; pour les désarmer on leur faisait
souvent un legs ; quand on ne le faisait pas, l'usage s'était établi
d'en donner les raisons, de s'en excuser dans le testament même.
LE SATYRICON 161
çoii de bains ; un portier relégué à Baies ; un intendant
poursuivi pour ses malversations; le jugement tranchant
les démêlés des valets de chambre.
A ce moment entrent des danseurs de corde : un bala-
din insipide, se plantant là avec une échelle, fit grimper
jusqu'au haut un jeune garçon qui, rendu là, se mit à
danser en chantant, à traverser des cerceaux en flammes
et à tenir une cruche avec ses dents. Trimalcion était seul
à admirer ces acrobates et déplorait qu'un tel art fût aussi
méconnu. 11 avouait n'adorer que deux choses au monde :
les danseurs de corde et les sonneurs de cors ; à part cela,
tout animal, tout bouffon était indigne à son goût d'une
minute d'attention. « J'avais aussi acheté des comédiens,
dit-il, mais j'ai fini par ne leur faire jouer que des atel-
lanes (1), et au Grec qui les accompagnait sur sa flûte,
j'ai prescrit de n'avoir à jouer désormais que nos airs
latins. »
LIV. ou TRIMALCION EST PUNI DE SA PASSION
POUR LES ACROBATES
Au beau milieu de son discours, le petit acrobate dégrin-
gole sur lui. La valetaille s'exclame, les convives égale-
ment : non par pitié pour un être aussi puant, qu'ils auraient
vu avec plaisir se rompre le cou, mais par crainte de voir
finir tristement la fête et d'être obligés de pleurer aux
funérailles d'un indifférent.
Trimalcion poussant de grands cris et se penchant sur
(1) Les atellanes, pièces généralement gaies mais convenables
à l'origine, étaient devenues des spectacles obscènes, Trimalcion,
par ostentation, a voulu avoir sa troupe à lui, mais s'est vite lassé
des pièces sérieuses et de la musique savante.
162 l"(EUVRE de PÉTRONE
son bras comme s'il eût été gravement atteint, les méde-
cins s'empressent ; au premier rang, Fortunata, les che-
veux épars, un cordial à la main, proclamait sa douleur
et son infortune. Quant au petit maladroit, il se traînait
à nos pieds en implorant son pardon.
Je craignais véhémentement que toutes ces prières
ne fussent encore le prélude de quelque catastrophe ridi-
cule ; car je n'avais pas encore oublié l'afTaire du cuisi-
nier qui avait négligé de vider son porc. Je me mis donc
à regarder tout autour de moi si quelque machine allait
sortir des murs. Précisément, je fus surpris alors de voir
châtier un des esclaves, simplement pour avoir bandé
le bras malade avec de la laine blanche au lieu de laine
écarlate ! La confirmation de mes soupçons ne se lit du
reste guère attendre : au lieu de la peine attendue, survint
un arrêt de Trimalcion affranchissant l'enfant pour qu'il
ne fût pas dit qu'un homme de son importance avait été
mis à mal par un esclave.
LV. ou TRIMALCION SE REVELE POETE ET LETTRE
Nous opinâmes du bonnet, et ce fut là l'occasion de
bavardages sans fin sur l'instabilité des choses humaines :
« C'est vrai, dit Trimalcion, et il ne faut pas que cet inci-
dent passe sans laisser de traces. Aussitôt il demande
ses tablettes, et sans trop se torturer la cervelle, voici ce
qu'il récite :
Ce qu'on n'alteud pas, c'est précisément ce qui vient à !a traverse ;
Au-dessus de nous, c'est la Fortune qui règle tout.
Dune, esclave, verse le falerne...
Cette épigramme amena la conversation sur les poètes
et depuis longtemps ou s'accordait à donner la palme à
LE SATYRICON 163
Marsus le Thrace (1) quand, s'adressant à Agamemnon,
Trimalcion demanda : « Dis-moi, je te prie, cher maître,
quelle différence tu trouves entre Cicéron et Publilius (2),
Quant à moi, si le premier me paraît plus éloquent, l'autre
me semble plus moral. Que peut-on trouver, par exemple,
de supérieur à ces vers ('^>) :
C'est le luxe dévorant qui snpe les marailles de Mars.
Renfermé dans ton palais, le paon est nourri
Que revêt d'or un plumage tiigarré comme un tapis de Perse ;
Pour toi la poule de Numidie, pour toi le chapon ;
La cigogne aus>i, charmante hôtesse voyajeuse (1),
Fidèle aux siens, hante sar pattes, au bec en castagnelles,
Oiseau qu'exile l'hiver, héraut des tiédeurs printanières,
Maintenant trouve un nid dans le chaudron du viveur.
Pourquoi la perle qui te coûte si cher, le pendant de trois perles indiennes •?
Sans doute pour que la matrone, parée de ces phalères aux perles marines
Indomptée, aille mellre le pied dans une couche étrangère ?
Pourquoi, cristal précieux, l'émeraude est-elle verte,
Pourquoi convoiter le rubis carthaginois et ses feux de pierre,
Sinon pour que, parmi les diamants, ce soit la probité qu'on voie briller (5) ?
Est-il permis qu'une épouse vêtue d'un tissu léger comme le vent
S'offre en spectacle, nue, dans nn nuage de gaze (6) ?
(1) On ne sait si ce Marsus est l'auteur d'un poème sur les Ama-
zones mentionné par Martial. Il s'agit plutôt de quelque méchant
poète contemporain qu'avec son mauvais goût infaillible Trimalcion
met au. pinacle. D'autres lisent Mopsus.
(2) Publilius Syrus, auteur de mimes dont César faisait le plus
grand cas, n'était guère apprécié par Cicéron. Ce parallèle entre
le grand orateur et uir poète comique est du reste absurde.
(3) Comme nous ne possédons que trois vers de Publilius Syrus»
il nous est impossible de savoir si ce morceau est une citation, une
imitation ou, peut-être, une parodie.
(4) Ce n'est qu'à partir du règne d'Auguste que l'on s'avisa de
manger des cigognes, gibier du reste détestable, et dont la rareté
faisait tout le prix.
(5) P. Syrus avait dit : La probité est un diamant.
(6) Varron appelle ces habits des robes de verre. Saint Jérôme
veut que les habits garantissent la femme du froid et ne la laissent
pas nue en la couvrant.
164 l'œuvre de PÉTRONE
LVI. UNE LOTERIE ETINCELANTE D ESPRIT
Quelle est, ajouta-t-il, après les belles-lettres, la pro-
fession la plus malaisée ? Pour ma part, je trouve que
c'est la médecine et la banque : le médecin sait ce que
nous autres, pauvres créatures hum.aines, avons dans le
ventre et à quelle heure la fièvre va venir. Au reste, je
déteste tous ces docteurs parce qu'ils m'ordonnent par
trop souvent de l'extrait d'anis. Quant au banquier, dans
l'argent il sait découvrir le cuivrf .
Il y a deux sortes de bêtes très laborieuses, les bœufs
et les brebis : aux uns nous sommes redevables du pain
que nous mangeons, aux autres de la laine dont nous
nous parons. Et, cependant, ô noire ingratitude, vous
qui portez une tunique, vous mangez du gigot. Et les
abeilles ? Je les tiens pour bêtes divines à cause du miel
qu'elles fabriquent, bien qu'on prétende que c'est Jupi-
ter qui le leur fournit ; mais elles piquent dur, attendu
que dans ce qui est le plus doux on trouvera toujours
quelque chose d'amer.
Il s'en prenait déjà aux philosophes, quand on fit circuler
à la ronde un vase avec des billets de loterie (1).
Un esclave préposé à cet office lisait les lots échus à
chacun : « Argent, cause de tous les crimes ! » Et l'on apporte
un jambon avec un huilier dessus. « Cravate ! « et on ap-
porte une corde de potence. « Absinthe et outrages ! » Et
on apporte des fraises sauvages, un croc et une pomme.
(1) Les Romains étaient grands amateurs de loteries. Dans les
festins, c'était une occasion pour l'amphitryon de faire des cadeaux
à ses invités. Les billets portaient souvent des devises bizarres ou
ridicules destinées à égayer l'assistance.
LE SATVRICON 16[
La devise : « Poireaux et pêches » valut à son détenteur
un fouet et un couteau. Passereaux et chasse-mouches
rapporta des raisins secs et du miel attique. Pour Robe
de festin et robe de ville, un autre reçut un gâteau et des
tablettes, un autre un lièvre et une pantoufle pour le billet
l)ortant Canal et mesure d'un pied. Pour Marine et lettre
on apporta un rat d'eau lié avec une grenouille et un paquet
de poirée. Nous rîmes longtemps de ces plaisanteries et
de bien d'autres que j'oublie (1).
LVII. ou ASCYLTE SE FAIT AGONIR
Cependant Ascylte commençait à se tenir très mal.
Sans se gêner, les mains levées au ciel, il se moquait de
ces calembredaines, tout en riant aux larmes. Son atti-
tude indigna un des affranchis de Trimalcion, celui-là
même qui était à la place au-dessus de moi.
« Qu'as-tu à rire, lui cria-t-il, triple brute ? Est-ce
que tous ces raffinements ne sont pas à ton goût ? Tu
es sans doute plus heureux que m.on maître et quand tu
soupes seul tu m.anges m.ieux ? Que les dieux protecteurs
de ce foyer m.e soient en aide, si je m.e trouvais à côté de
cet imbécile, il y a beau temps qu'il serait muselé. Un
fameux produit, pour se payer la tête des autres ! Sans
doute quelque vague noctambule sans feu ni lieu, et qui
ne vaut pas même l'eau qu'il pisse ! Et si, à la fin, je le
compissais en cercle, il ne saurait plus où se fourrer. Par
(1) Il y avait un rapport entre les mots écrits sur le billet et l'objet
correspondant, généralement en vertu d'un calembour dont le sens
nous échappe souvent. Nous renonçons à expliquer ces jeux de mots
insipides et obscurs.
166 l'œuvre de PÉTRONE
Hercule ! il en faut beaucoup pour ni'échaulTer les oreilles,
mais plus ou est bon garçon, plus on vous monte sur le
dos... Il rit : qu'est-ce qu'il a donc à rire comme ça ? Crois-
tu que le fœtus a le choix de son père ? D'après ta robe,
tu dois être chevalier romain. C'est ce qui te rend si fier.
Eh bien, moi, je suis fils de roi. Pourquoi, alors, j'ai été
esclave ? Parce que ça m'a plu de me mettre moi-même
en esclavage : j'aime mieux être un citoyen romain qu'un
roi tributaire. Et, aujourd'hui, j'espère bien vivre de telle
sorte que personne n'ait le droit de se ficher de m.oi. Je
suis un homme parmi les hommes et je marche dans la
vie à visage découvert : je ne dois pas un sou à qui que
ce soit ; je n'ai jamais reçu une assignation ; personne, sur
le forum, ne m'a dit : « Paye tes dettes. » J'ai acheté
quelques lopins de terre et mis en réserve quelques petits
lingots ; je nourris vingt bouches sans compter mon chien.
J'ai racheté ma concubine pour que son maître n'ait plus
le droit de s'en servir comme de torchon : ça m'a coûté
mille deniers. On m'a fait sévir sans me demander un sou,
et j'espère bien mourir tel que, mort, je ne rougisse pas
de moi.
« INIais toi, tu es dans une telle dèche que tu n'oses même
pas regarder derrière toi. Au lieu de chercher des poux
aux autres, occupe-toi donc un peu c'e tes punaises.
« Il n'y a qu'à toi que nous paraissons ridicules. Voilà
Agamemnon, ton maître, un homme d'âge : eh bien ! il
se plaît avec nous. Toi, si on te tirait le nez il en sorti-
rait du lait, et tu n'es pas encore fichu d'ouvrir la bouche.
Petit rien du tout ! Tu me fais l'effet d'une savate mouil-
lée : elle a l'air souple, mais n'en vaut pas mieux. Tu dis
que tu es plus riche ?... Alors dîne deux fois, soupe deux
fois. ]\Ioi je tiens plus à ma conscience qu'à la richesse :
personne m'a-t-il réclamé deux fois son argent ?
LE SATYRICOX 167
« J"ai servi quarante ans, c'est entendu, mais dans quelles
conditions ? Personne n'aurait pu dire si J'étais esclave
ou libre. Quand je suis arrivé dans cette colonie je n'étais
encore qu'un enfant bouclé : dans ce tenips-Ià, la basi-
lique n'existait pas encore. J'ai fait mon possible pour
satisfaire mon maître. C'était un horo.me puissant et consi-
dérable dont le petit doigt valait pius que tout ce que tu
peux valoir. Il ne manquait pas dans la maison de gens
pour me faire pièce de-ci de-là ; mais, et mon bon génie
en soit loué, j'ai surnagé. Et ce n'est pas une petite affaire ;
il n'est pas malin de naître libre ; il est moins facile de le
devenir. Et maintenant te voilà bouche bée, comme le
bouc devant Mercure. »
LVIII. ou C EST AU TOUR DE GITON DE SE FAIRE CONSPUER
Sur ce beau discours, Giton, placé un peu plus bas,
laissa fuser en éclats scandaleux un fou rire trop long-
temps comprimé. Du coup, il détourna sur lui toute la
colère de l'ennemi : « Et toi aussi tu ris, sale petite pie
huppée ? Quelles saturnales ! Sommes-nous donc déjà
en décembre ? Quand donc as-tu payé la taxe des affrî^n-
chis ? Voyez un peu ce gibier de potence ! Va à tous les
diables, viande à corbeau, toi et ton grand dadais de maître
qui ne sait p?s te faire taire. Que me passe le goût du pain
si je ne t'épargne pas par égard pour notre hôte, mon vieux
camarade : autrement il y a beau temps que. je t'aurais
sorti. Nous serions tous heureux et tranquilles ici, sans
ton maître, ce réchappé de lupanar, qui te laisse faire.
Rien d'étonnant : Tel maître, tel valet. Tiens, j'ai peine
à me retenir. Tu sais que j'ai la tête un peu chaude et quand
je suis parti je ne reconnaîtrais pas ma propre mère !
168 l'œuvre de PÉTRONE
C'est bien : je te retrouverai, morveux, fumier ! Je veux
perdre jusqu'à mon dernier sou si je ne force ton maître
à se fourrer dans un trou de souris. Et je ne t'oublierai pas,
je te le promets. Tu pourras alors appeler à ton secours
le grand Jupiter : j'aurai le plaisir d'allonger ta sale tignasse,
et ton maître, lui aussi, ce rien du tout, je me le mettrai
bien un jour sous la patte. Ou je ne me connais pas, ou
je te ferai passer l'envie de rire, quand bien même tu
aurais la barbe en or. J'attirerai la colère de Sagana, la
sorcière, et sur toi et sur le malotru qui s'est chargé de
ton éducation. Je n'ai pas appris, moi, la géométrie, la
critique, et toutes vos foutaises, mais je possède tout de
même le style lapidaire et je sais faire la division en cent
parties suivant le m,étal, le poids et la somme.
« Pour en finir, si tu veux, nous allons faire, toi et moi,
une gageure : je te laisse le choix du sujet. 11 faut que je
te montre que ton père a perdu son argent, bien qu'il
t'ait fait apprendre la rhétorique. Dis-moi quel est celui
de nous qui vient lentement et qui va loin ? Paye-moi :
je te le dirai. Qui de nous court et pourtant ne change pas
de place ? Qui grandit et devient tout petit ? Tu t'agites,
tu restes bouche bée, tu te démènes comme une souris
dans un pot de chambre. Eh bien, ou ferme ta gueule, ou
laisse tranquille qui se trouve plus fort que toi et ignore
même si tu es au monde. Est-ce que tu crois m 'épater
avec ces bagues couleur de buis que tu as sans doute volées
à ta maîtresse ? Que Mercure au pied rapide nous soit
propice ! Allons ensemble au forum, et empruntons de
l'argent. Tu verras si cet anneau de fer que je porte a
du crédit (1). Ah! c'est du joli; te voilà confus comme
(1) L'anneau de fer indique un esclave ou un afîranclii. Il est ques-
tion ici d'un de ces anneaux qui servaient de sceau. Nous dirions
aujourd'hui : Tu verras ce que vaut ma signature.
LE SATYRICON 169
un renard mouillé. Puissé-je gagner tant d'argent et faire
une si belle fm que le peuple bénisse ma mémoire, aussi
vrai que je te poursuivrai partout jusqu'à ce que je t'aie
fait pendre par le tribunal.
« C'est aussi un joli coco, celui qui t'a dressé! Mufrius,
mon maître (moi aussi j'ai étudié!), Mufrius nous disait :
« Vous avez fini votre travail ? Alors, à la maison, tout
droit, sans muser, sans insulter les grandes personnes,
sans compter les échoppes. Autrement on ne devient
jamais bon à rien. » Pour moi je rends grâces aux dieux
d'être devenu ce que tu vois. »
LIX. ENTRÉE DES HOMÉRISTES ET SUPRÊME EXPLOIT d'aJAX
Ascylte commençait à répondre à ces injures, mais
Trimalcion, charmé de l'éloquence de son ancien compa-
gnon d'esclavage : « Laissez-là vos disputes, dit-il, et
jouissons de la vie. Toi, Herméros, épargne ce jeune homme.
Il a encore le sang un peu bouillant : sois le plus raisonnable.
En pareille occurrence, le vrai vainqueur est celui qui
laisse la victoire à l'autre. Toi-même, quand tu n'étais
qu'un jeune coq, cocorico ! tu n'étais guère d'humeur
plus commode. Soyons donc, cela vaut mieux, parfaite-
ment tranquilles et joyeux en attendant les homéristes (1). »
Justement, leur troupe faisait son entrée en frappant
les boucliers de la lance. Trimalcion s'assied sur un tabou-
ret, et tandis que, suivant l'usage, les homéristes dialo-
guent en grec, lui, fièrement, lisait à haute voix la tra-
duction latine. Mais tout à coup, il fait faire silence :
« Savez-vous, dit-il, quelle histoire ils représentent ?
(1) Les homéristes faisaient profession de réciter, de clianter et
au besoin d'expliquer les vers d'Homère.
170 l'œuvre de PÉTRONE
Dioinède et (ianyinède étaient deux frères ; ils avaient
pour sœur Hélène. Agamemnon l'enleva et lui substitua
une biche pour être immolée à Diane. C'est pourquoi
Homère raconte la lutte des Troyens et des Parentins.
Agamemnon, victorieux, donna sa fille en mariage à Achille,
ce dont Ajax perdit la raison, comme vous le verrez tout
à l'heure (1). »
11 parlait encore quand les homéristes poussèrent un
grand cri, et la foule des esclaves accourut portant sur
un immense plateau un veau, aiïublé d'un casque (2).
Ajax les poursuivait. Tirant son épée comme un fou, il
le découpa dans tous les sens, et piquant les morceaux
de la pointe les distribua à l'assemblée ébahie.
LX. LE PLAFOND DESCEND SUR LES CONVIVES ET LE BUSTE
DE TRIMALCION FAIT LE TOUR DE LA SOCIÉTÉ
Nous n'eûmes pas longtemps le loisir d'admirer ces
raffinements, car, subitement, le plafond se mit à cra-
quer si terriblement que toute la salle trembla. Affolé,
je me lève, craignant que quelque danseur de corde ne
tombât sur mon dos du plafond ; les autres, non moins
surpris, lèvent le nez pour voir ce qui allait tomber du
ciel. Soudain, le plafond s'entr'ouvre et un vaste cercle
se détachant de l'immense coupole descend sur nous tout
chargé d'or et de vases à parfums en albâtre.
On nous invite à les prendre pour les emporter. Quand
nous baissons les yeux vers la table, nous voyons qu'en
(1) Nous renonçons à relever toutes les bévues que l'auteur s'ap-
plique à mettre dans la bouche de Trimalcion.
(2) C'est le cinquième service.
LE SATYRICOX 171
un clin d'oeil un plateau chargé de gâteaux avait surgi,
avec au milieu un Priape (1), vrai chef-d'œuvre de pâtis-
serie, qui selon l'usage portait dans sa robe relevée des
fruits de toutes sortes et des raisins.
Nous tendions déjà des mains avides vers cette machine
cjuand tout à coup un nouveau changement à vue vint
réveiller notre gaîté. Car de tous ces gâteaux et de tous
ces fruits, au moindre contact jaillissaient des Ilots de
safran qui venaient nous inonder de vagues odorantes
en nous suffoquant presque.
Nous figurant que cette entrée est sacrée, ayant fait
les libations suivant le rite, tous debout nous crions :
« Le ciel protège l'empereur, père de la patrie (2). »
Après cette démonstration, voyant faire main basse
sur les fruits, nous suivons cet exemple et nous en rem-
plissons nos serviettes ; moi, tout le premier, qui me char-
geai consciencieusement, pensant ne pouvoir faire moins
pour mon cher Giton. Cependant, trois esclaves revêtus
de tuniques blanches firent leur entrée ; deux d'entre eux
posèrent sur la table des dieux lares à bulle d'or ; le troi-
sième, portant à la ronde une coupe de vin, s'écriait : « Que
les dieux nous soient propices. » Ils déclaraient se nommer :
l'un Cerdon, l'autre Félicion, le troisième Lucérion (3).
On fit ensuite circuler le buste très ressemblant de Tri-
(1) Priape, dieu des jardins, était tout indiqué pour présider
au dessert. Martial parle aussi (livre XIV) de ces Priapes en pâte
cuite, qui portaient des fruits dans leur robe. Nous sommes ici au
sixième service.
(2) La méprise s'explique : dans les fêtes religieuses on aspergeait
en effet l'assistance avec du safran.
(3) Ce sont trois divinités : Cerdon, dieu du lucre (y.iç^oo;, gains)
Felicion, dieu du bonheur (Jelix, heureux) ; Lucron, dieu du gain
(lucrum, gain).
172 l'œuvre de PÉTRONE
malcion. Comme lout le monde le baisait, nous n'osâmes
nous en dispenser.
LXI. ou NICERON, AMI DE TRIMALCION, RACONTE SES AMOURS
Ensuite, tout le monde s'étant souhaité bonne santé
de corps, bonne santé d'esprit, Trimalcion entreprend
son ami Niceron : « Dans le temps tu étais un vrai boute-
en-train. Je me demande pourquoi aujourd'hui tu ne dis
rien, pas même tout bas ? Voyons, pour me faire plaisir,
raconte-nous quelque chose qui te soit réellement arrivé. »
Niceron, flatté de cette attention amicale, commença
en ces termes : « Que je renonce pour jamais aux faveurs
de la fortune s'il n'est pas vrai que toujours je frémis
d'une joie sincère quand je te vois tel que tu es mainte-
nant. C'est pourquoi réjouissons-nous sans arrière-pensée
quoique je craigne tous ces hommes de science qui vont
peut-être se moquer de moi. A leur aise ; je parlerai quand
même. Ceux qui rient ne me font pas tort d'un sou. Mieux
vaut faire rire que prêter à rire. »
Ayant ainsi parlé...
Voici l'histoire qu'il nous raconta :
'< Je n'étais encore qu'un esclave et nous habitions dans
une ruelle étroite, là où est maintenant la maison de Gaville.
Là, telle était sans doute la volonté des dieux, je tombai
amoureux de la femme de Térence, le cabaretier. Vous
l'avez tous connue, c'était Mélisse de Tarente, un vrai
déjeuner de baisers. Mais, par Hercule, ce n'était pas cor-
porellement que je l'aimais, ni pour la bagatelle, mais
bien plutôt à cause de son excellente nature. Je pouvais
Pl. V
La Matrone dEphèse.
I Sauvé, inv.)
LE SATYRICON 173
lui demander ce que je voulais : elle ne savait pas refuser.
Si j'avais gagné un as, un demi-as, je les lui confiais, et
jamais elle ne m'a trompé. Son mari s'en fut mourir à
la campagne. Dès que je l'appris, je fis des pieds et des
mains pour la rejoindre : c'est dans les circonstances cri-
tiques qu'on connaît ses amis.
LXII. ou L ON ECOUTE UNE HORRIFIQUE HISTOIRE
DE LOUP-GAROU
« Justement, mon m.aître était allé à Capoue pour se
défaire de nippes encore assez bonnes. Profitant de l'occa-
sion, je propose à notre hôte de m'accompagner jusqu'à
cinq milles d'ici. C'était un soldat, brave comme l'enfer.
« Nous nous mettons en branle au chant du coq. La lune
brillait : on y voyait comme à midi. Nous tombons au
milieux des tombeaux. Alors voilà mon homme qui se
met à conjurer les astres. Je m'assieds en fredonnant et
je m'amuse à compter les étoiles. Mais quand je me retourne
vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et pose
tous ses vêtements sur le bord de la route. J'en reste plus
mort que vif, immobile comme un cadavre. Mais lui tourne
autour de ses habits en pissant et aussitôt le voilà changé
en loup.
« Ne croyez pas que je plaisante : je ne voudrais pas pour
tout l'or du m.onde. Mais voyons, où en étais-je donc ? Ah !
Devenu loup il se mit à hurler et s'enfuit dans les bois.
D'abord je ne savais même plus où j'étais. Ensuite je
voulus aller prendre ses habits : ils étaient changés en
pierre. Qui était mort de peur? C'était moi. Pourtant,
je mis l'épée à la main et de toutes mes forces je me mis
12
174 I.'CEUVRE DE PÉTRONE
à pourfendre les ombres. Je linis par arriver ainsi à la
maison de mon amie. En franchissant le seuil, je tombai
presque mort : la sueur me coulait sur le visage ; mes
yeux étaient morts : on crul que je n'en reviendrais pas.
« Ma chère Mélisse était toute surprise de me V(jir arriver
si tard : « Si tu étais venu un peu plus tôt, me dil-elle,
tu nous aurais donné un coup de main : un loup a pénétré
dans la ferme et a massacré tous nos moutons. C'était
une véritable boucherie. Il nous a échappé, mais il ne
doit pas rire : notre valet lui a passé sa lance à travers
le cou. » A cette nouvelle, j'ouvris de grands yeux. Mais,
le soleil levé, je m'enfuis bien vite à la maison, comme un
marchand dévalisé.
« En arrivant au lieu où j'avais laissé les vêtements,
je ne vis plus rien que des taches de sang. A la maison,
je trouvai mon soldat au lit, saignant comme un bœuf,
avec un médecin qui lui pansait le cou.
« Je compris que j'avais eu affaire à un loup-garou et,
depuis, je n'aurais voulu pour rien au monde manger un
morceau de pain avec lui. Que les incrédules en pensent
ce qu'ils voudront. Quant à moi, si je mens, je veux que
vos génies me punissent, ^i
LXIII. ou TRIMALCION NARRE IPHIS VOLE PAR LES SOR-
CIÈRES, LES EXPLOITS DU BRAVE CAPPADOCIEN ET SA
MORT DÉPLORABLE.
Son récit nous avait saisis : « Nous te croyons, dit Tri-
malcion, et pour ma part ton récit m'a tellement frappé
que mes cheveux se dressent d'horreur : car je sais Nicé-
ron incapable de raconter des bêtises. On peut se Eer à
LE SATYRrCON 175
lui et il ne parle pas à tort et à travers. Du reste, j'ai de
mon côté une histoire terrible à vous raconter. C'est une
affaire aussi peu croyable qu'un âne sur un toit.
« Du temps où j'avais encore de longs cheveux (car dès
mon enfance j'ai vécu adonné au plaisir), Iphis, qui fai-
sait mes déUces, vint à mourir. Par Hercule, c'était une
vraie perle, tout ce qu'il y a d'élégant, et parfait en tous
points. Tandis que sa pauvre mère se lamentait et que
nous étions tous plongés dans la tristesse, tout à coup
les sorcières commencèrent un tel sabbat qu'on aurait
cru un chien poursuivant un lièvre.
« Il y avait alors chez nous un Cappadoci^n, grand, d'un
courage à toute épreuve et que Jupiter, avec son tonnerre,,
n'eût pas fait reculer. Sans hésiter, tirant son épée, il
franchit le seuil, non sans avoir enroulé avec soin son man-
teau à son bras gauche. Il en traverse une à l'endroit que
voici (le ciel me garde d'un tel accident). Nous entendîmes
un gémissement, mais, à vrai dire, nous ne vîmes personne.
« Notre brave se jette aussitôt au travers de son lit : ;
il avait le corps couvert de taches livides, comme s'il eût
été battu de verges : la mauvaise main l'avait touché!"
Nous fermons la porte et nous revenons veiller le mort,,
mais quand la mère veut embrasser le corps de son fils,
elle ne trouve qu'un mannequin bourré de paille : plus
de cœur, plus d'intestins, plus rien ! Les sorcières avaient
volé l'enfant en le remplaçant par ce sac de paille. Après
cela, il faudra bien que vous croyiez qu'il existe des femmes
versées dans la magie qui, la nuit, mettent tout sens des-
sus dessous. Quant à notre Cappadocien, après cet acte
de courage, il ne recouvra jamais sa couleur naturelle;.
bien plus, peu après, il mourat frénétique. »
176 l'œuvre de PÉTRONE
LXIV. OU LA FETE S ANIME : BATAILLE DE CHIENS ;
LUSTRE BRISÉ ; TRLMALCION JOUE AU CHEVAL
Saisis d'étonncment, mais cependant convaincus, nous
embrassons la table (1) j^our tromper le sort et nous con-
jurons les sorcières de rester chez elles pendant que nous
rentrerons chez nous.
Je voyais déjà les lanternes doubles et toute la salle qui
tournait quand Trimalcion dit à Plocame : « En vérité,
tu ne racontes rien. Tu ne fais rien pour nous amuser, toi
qui étais si agréable en société, qui chantais si gentiment
et qui déclamais des dialogues charmants. Hélas ! hélas !
nos beaux jours s'en sont allés.
« Il faut bien, répondit l'autre, que je commence à
dételer, maintenant que me voilà goutteux. Autrefois,
quand j'étais jeune, je chantais à devenir poitrinaire. Et
la danse! Et les dialogues! et les tours de passe-passe.
Je n'avais pas mon pareil, si ce n'est Apellète (2). « Là-
dessus, mettant la main devant sa bouche, il nous gratifia
d'un sifilement épouvantable, qu'il nous donna pour une
imitation des Grecs.
Trimalcion, après s'être à son tour essayé à une imita-
tion des joueurs de flûte, se retourna vers son chéri qu'il
appelait Crésus. C'était un enfant chassieux, aux dents
affreuses. 11 s'amusait à envelopper d'un ruban vert une
petite chienne noire, hideusement .grasse, et ayant posé
sur le lit un pain d'une demi-livre, il en gavait conscien-
cieusement la pauvre bête qui n'en pouvait plus. Ce qui
(1) Coutume superstitieuse dont Pétrone se moque.
(2) Apellète était un tragédien, célèbre par sa très belle voix,
qui vivait au temps de Caligula. (V. Suétone, Vie de Caligula, ch. 33.)
LE SATYRICON 177
donna l'idée à Trimalcion de faire venir Scylax, gardien de
sa maison et de sa famille.
Aussitôt on introduit un chien énorme, solidement
enchaîné. D'un coup de pied le portier Jui ordonne de se
coucher, et il s'étend devant la table. Trimalcion lui jette
du pain blanc en disant : « Personne dans cette maison
ne m'aime plus que celui-là. »
Le mignon, jaloux des éloges accordés à Scylax, pose
sa chienne à terre et la pousse à la lutte. Scylax, confor-
mément aux mœurs de la race canine, commence par rem-
plir la salle d'aboiements épouvantables, puis se jette
sur la Perle, qu'il faillit mettre en pièces.
Mais cette bagarre ne fut qu'un prélude à de pires esclan-
dres, car, un lustre tombant sur la table, brisa le cristal
qui s'y trouvait, et couvrit d'huile bouillante quelques-uns
des convives.
Trimalcion, pour ne pas paraître ému de la casse,
embrassa son bijou et lui dit de monter sur son dos. L'autre
ne se fait pas prier, enfourche sa monture, lui frappe les
épaules du plat de la main et s'écrie en éclatant de rire :
« Eh gourde ! Combien en vois-tu (1) ? »
Trimalcion se prêta quelque temps au jeu, puis ordonna
de remplir de vin un grand vase et de le partager à tous
les esclaves qui étaient assis à nos pieds, avec cette recom-
mandation : « S'il y en a un qui ne veut pas boire, jette-
lui le vin au travers de la face. Dans le jour les affaires
sérieuses ; maintenant vive la joie ! »
(1) Ce jeu est une variante de la mourre : celui des deux joueurs
qui est à cheval sur le dos de l'autre le frappe d'une main et lève
un certain nombre de doigts de l'autre main. Il continue à frapper
jusqu'à ce que l'autre ait deviné combien de doigts il a levés.
178 l'œuvre de PÉTRONE
LXV. ENTREE DU SEVIR IIABINNAS IVRE
Après ce bel arrêt on apporta des mattées (1) dont le
seul souvenir, vous pouvez me croire, me soulève encore
le cœur, car au lieu de simples grives on nous servit à cha-
cun une poularde bien grasse avec des œufs d'oie farcis.
Trimalcion insista beaucoup pour que "nous y goûtions,
en nous assurant qu'elles avaient été désossées. A ce mo-
ment, un licteur frappa à la porte de la salle et un convive
.nouveau, revêtu d'une robe blanche (2), entra dans la
salle avec un nombreux cortège.
Intimidé par sou air de majesté, je crus que c'était le
préteur qui entrait. .J'essayai donc de me lever et j'avais
déjà les pieds nus sur le carreau (3) quand Agamemnon
me dit en souriant de mon empressement : « Tiens-toi
donc, imbécile. C'est le sévir Habinnas, marbrier de son
état, et connu comme un spécialiste de talent pour les
monuments funèbres. » Rassuré par ces paroles, je me
recouchai sur le coude, contemplant avec admiration
l'entrée du sévir.
(1) Il y avait plusieurs sortes de mattées, mais ce plat suppose
toujoui's un hachis d'aliments délicats. On les servait immédiate-
ment avant le dernier service ou dessert.
(2) Les Romains étaient ordinairement vêtus de blanc. Quand,
sous les empereurs, on délaissa la toge pour porter des habits de cou-
leur, les magistrats de province la consci"\'èrent : le blanc chez les
Romains était donc habille, cérémonieux, officiel, — comme le noir
à notre époque.
(3) On devait se lever quand entraient les premiers magistrats
du pays — et surtout le préteur — pour leur rendre hommage.
Comme avant de se mettre à table on remplaçait ses chaussures
par des mules qu'on laissait au bas du lit, quand on se levait brus-
quement, on mettait les pieds nus sur le carreau, comme le fait ici
Encolpe.
LE SATYRICON 179
Déjà ivre, la main posée sur l'épaule de sa femme, le
front orné de plusieurs couronnes et humide de parfums
qui lui coulaient dans les yeux, il vint se mettre à la place
d'honneur et, sur-le-champ, demanda du vin et de l'eau
chaude.
Trimalcion, charmé de sa bonne humeur, réclama aussi
une coupe plus grande et demanda à son ami s'il avait
été bien traité ce soir-là : « Rien ne manquait, excepté
vous, car mon cœur était ici. Au demeurant, tout s'est
bien passé : Scissa fêtait magnifiquement la neuvaine (1)
de son esclave Misellus qu'il avait affranchi déjà mort (2).
Et je crois qu'outre le droit du vingtième (3) il fait un
gros gain, car le défunt ne valait pas moins de cinquante
mille écus. En tout cas, nous avons passé une charmante
soirée, bien qu'il nous ait fallu verser sut ses os la moitié
du vin (4).
LXVI. UN MENU DE DINER
« Mais, dit Trimalcion, qu'avez-vous eu à manger ?
— Je vais vous le dire si je peux, car j'ai si bonne mémoire
qu'il m'arrive d'oublier mon nom. Il y a eu d'abord un
porc couronné de boudin et enguirlandé de saucisses,
(1) Sacrifice qu'on fiùsait pour un mort neuf jours après son décès
et qui était suivi d'un festin auquel on invitait tous les amis du
défunt : on gardait le mort pendant sept jours, le huitième on le
brûlait, le neuvième on l'ensevelissait et on donnait le repas funèbre.
(2) On alTranchissait un esclave à l'article de la mort pour ne
pas perdre le prix de sa liberté. Déjà mort est une exagération plai-
sante de Pétrone.
(3) Au moment de son affranchissement, l'esclave devait donner
à son maître un vingtième de ses biens.
4) Les anciens versaient du vin sur les bûchers et sur les tombeaux.
180 l'œuvre de PÉTRONE
dos gésiers ])arfailoment préj)arés, delà cilrouillf cL du pain
de ménage: je le préfère au pain blanc; il fortifie et, avec
lui, quand je fais mon afïaire, je n'ai pas besoin de geindre.
« Le second service consistait en une tarte froide (1),
avec, dessus, du miel chaud, de délicieux miel d'Espagne ;
je n'ai pas touché à la tarte, mais je me suis bien régalé
de miel. Autour, des pois chiches, des lapins, des noix à
volonté, mais seulement une pomme par tête. J'en ai
cependant pris deux que voici dans ma serviette, car si
je n'apportais pas quelque présent à mon esclave favori,
j'aurais du bruit en rentrant chez moi.
« Mais Scintilla, ma femme, me rappelle fort à i)ropos
qu'on nous a servi aussi une pièce d'ours. Ayant eu l'im-
prudence d'en goûter, elle a rendu tripes et boyaux. Quant
à moi, j'en ai mangé plus d'une livre, car il sentait le san-
glier. Si, me disais-je, l'ours mange l'homme, à plus forte
raison l'homme ne doit-il pas manger l'ours ?
« A la fin, nous avons eu du fromage mou, du vin cuit,
quelques escargots, des morceaux de tripes, des foies en
caisse, des œufs farcis, des raves, de la moutarde, un petit
plat de coquillages et une paire de jeunes thons. On a fait
circuler aussi dans un ravier des olives marinées dont
quelques convives eflrontés prirent jusqu'à trois poignées.
Quant au jambon, nous l'avons renvoyé intact. »
LXVII. ou FORTUNATA, FEMME DE TRIMALCION,
ET SCINTILLA, FEMME d'hABINNAS, SE FONT DES GR.\CES
« Mais dites-moi, je vous prie, Gains, pourquoi For-
tunata ne se met pas à table. — Pourquoi ? Ne la con-
(1) C'est une critique ; les tartes, cliez les anciens, ne se servaient
que chaudes.
LE SATYRICON 181
naissez-vous pas ? dit Trimalcion. Tant qu'elle n'a pas
rangé l'argenterie et distribué les restes aux esclaves, elle
ne toucherait pas un verre d'eau. — Eh bien, répondit
Habinnas, si elle ne se met pas à table avec nous, je m'en
vais ! » Et déjà il se levait quand, sur un signal du maître,
tous les esclaves se mirent à appeler Fortunata trois ou
quatre fois. Elle entra donc, la robe retenue par une ceinture
vert pâle, de manière à montrer en dessous sa tunique cou-
leur cerise, ses jarretières en torsade d'or et ses mules bro-
dées d'or.
Après avoir essuyé ses mains au mouchoir qu'elle por-
tait au cou, elle se met sur le même lit que Scintilla, dont
elle reçoit les félicitations et qu'elle embrasse : « Que
je suis heureuse, dit-elle, de vous voir ! « Et, de fil en
aiguille, Fortunata ôte de ses bras, qui étaient forts, ses
lourds bracelets pour les faire admirer à son amie. Elle
finit même par ôter ses jarretières et jusqu'au réseau qui
retenait sa coifïure, qu'elle déclara filé d'or passé au creuset.
Trimalcion s'en étant aperçu fit apporter tous les bijoux
de sa femme : « Voyez, nous dit-il, tout ce dont une femme
s'embarrasse! Et nous nous dépouillons pour elles comme
des imbéciles. Ces bracelets doivent peser six livres et
demie. J'en ai moi-même un de dix livres que j'ai fait
faire avec les milUèmes du dieu Mercure (1). » Et, pour
montrer qu'il ne mentait pas, il fit apporter une balance
et vérifier le poids à la ronde.
Aussi folle, ScintiUa détacha de son cou une capsule
(1) De mille en mille, sur les routes, il y avait des statues de Mer-
cure au pied desquelles on déposait les offrandes destinées aux
pauvres voyageurs. Les millièmes de Mercure ont fini par extension
par désigner toute espèce d'aubaine, tout gain inespéré ou supplé-
mentaire.
182 l'œuvre de PÉTRONE
en or, qu'elle ajjpelait son Félicion (1) : de ce porLe-bon-
heur elle tira deux pendants d'oreille qu'elle fit à son tour
admirer à Fortunata : « Grâce à la générosité de mon
mari, dit-elle, personne au monde n'en a de plus beaux.
— Parlons-en, dit Habinnas, me voilà totalement ratissé
pour que tu aies aux oreilles ces deux lèves en verre !
Sûrement, si jamais j'ai une lille, je commencerai par les
lui faire couper. S'il n'y avait pas de femmes au monde,
que nous importeraient toutes ces bagatelles ? Mais à
notre époque il faut pisser chaud et boire froid, dépenser
beaucoup pour obtenir quoi ? un rien. »
Cependant les deux femmes, excitées par le vin, riaient
ensemble ; bientôt tout à fait ivres, elles se mirent à échan-
ger des baisers : Scintilla vante l'activité infatigable de For-
tunata, et celle-ci le bonheur de Scintilla et la gentillesse de
son mari. Tandis qu'elles se tiennent ainsi enlacées, Habin-
nas s'approche à pas de loup, saisit les pieds de Fortunata
et les met tout droit sur le lit. « Holà là ! « cria-t-elle, en
voyant sa tunique retroussée au-dessus du genou, et,
s'étant rajustée, elle se jette dans le sein de Scintilla en
cachant sous son mouchoir un visage rendu hideux par
la rougeur.
I.XVIII. INTERMEDE ARTISTIQUE ET LITTERAIΌ
Un instant après, Trimalcion donna l'ordre de servir
le dessert (2). Aussitôt les esclaves enlèvent toutes les
tables, en apportent d'autres, répandent par terre de la
(1) Son porte-boiilieur. Les Romains avaient souvent plus de con-
fiance en CCS idoles en miniature que dans les gi'andes divinités de
l'Olympe.
(2) C'est ici le dernier service pour lequel on changeait les tables.
LE SATYRICON 183
sciure de bois teinte avec du safran et du \'ermilIon et,
ce que je n'avais encore vu nulle part, mélangée de pierre
spécuiaire en poudre (1). Alors Trimalcion : « Je pourrais,
dit-il, me contenter de ce service, car vous avez là les
secondes tables, celles du dessert. Pourtant, s'il y a encore
quelque chose de bon, qu'on l'apporte. />
A ce moment, un esclave égyptien qui servait l'eau
chaude se mit à imiter le chant du rossignol. ]Mais bientôt,
Trimalcion ayant crié : « Un autre ! », la scène change
et un esclave qui se tenait aux pieds d'Habinnas se mit,
sans doute sur l'ordre de son maître, à déclamer d'une
voix éclatante :
Cependant sur la flotte Enée, sur de son int,
Marchait sans s'ecarler de la roule fixée.
Jam:ais sons plus aigres n'écorchèrent mes oreilles. Non
seulement ce barbare haussait ou baissait le ton à con-
tre-temps, mais encore il mêlait des vers d'atellanes à ceux
de Virgile, si bien que, pour la première fois, le poète me
fut odieux.
Quand, épuisé, il s'arrêta un moment, Habinnas nous
expliqua : « Et jamais il n'a rien appris. Je l'ai seulement
envoyé quelquefois entendre les saltimbanques, et il n'a
pas son pareil pour imiter les muletiers (2) ou les bateleurs.
C'est surtout dans les cas désespérés que brillent ses talents :
alors il est à la fois cordonnier, cuisinier, pâtissier : pas
un art qui lui soit étranger. Il n'a que deux défauts, sans
lesquels il serait parfait en tous points : il a le bout coupé (3)
(1) La pierre spécuiaire servait à faire des vitres. De Valois croit
que c'était du talc parfaitement blanc et transparent.
(2) D s'agit sans doute des muletiers cpii figuraient dans les fêtes
du dieu Cornus et qui étaient dressés à faire des tours.
(3) €e circoncis est peut-être juif : le nom de Trimalcion, Malcîon
est peut-être lui-même d'origine sémitique
184 l'œuvre de PÉTRONE
et il ronllc ; il louche bien un j)cu aussi, mais qu'importe :
c'est, dit-on, le regard de Vénus (1) ; donc cela me plaît.
C'est même à cause de son œil mort que j'ai ])ayé ce coquin-
là trois cents deniers. »
LXIX. DERNIERE ENTREE
Scintilla l'interrompit : « Tu n'as pas dit encore tous
les métiers de ce scélérat. Il te sert aussi de tapette et sera
marqué quelque jour : j'en fais mon aiïaire. »
Trimalcion se mit à rire : « Je reconnais bien là, dit-il,
un de ces Cappadociens (2) qui ne se privent de rien, et
ma foi, Habinnas, je ne vous blâme pas, car vous n'avez
pas votre pareil au monde. Quant à vous, Scintilla, ne
soyez pas si jalouse. Croyez-moi, nous vous connaissons,
vous autres femmes. Je le jure sur ma vie, c'est ainsi que
j'avais l'habitude de chahuter Mammea elle-même, au
point que mon maître eut des soupçons et me relégua
dans une métairie. Mais tais-toi, ma langue, et tu auras du
pain (3). » Croyant sans doute qu'on le louait, ce mau-
dit esclave tira de son sein une lampe d'argile avec laquelle
il imita les joueurs de flûte pendant plus d'une demi-heure,
cependant qu'Habinnas, la main sur sa lèvre inférieure,
l'accompagnait en sifflant. Enfin, s'avançant au milieu
de la salle, tantôt avec des roseaux fen-dus il parodiait
les musiciens, tantôt en casaque et le fouet en main il sin-
(1) Les anciens prétendaient en efïet que Vénus louchait.
(2) Les Cappadociens avaient dans l'antiquité une réputation
bien établie de mauvaise foi. Juvénal dit que c'est parmi eux que
se recrutaient les faux témoins de profession.
(3) Proverbe visant les oisifs qui, n'ayant rien à faire, passent
eur temps à médire des autres.
LE SATYRICON 185
geait les muletiers. Jusqu'à ce qu'enfin Habinnas l'appelât,
le baisât et lui offrit à boire en disant : « De mieux en
mieux, Massa : je t'offre une paire de bottes. »
Et cette calamité n'aurait pas eu de fm si l'on n'eût
apporté le dernier service ; un pâté de grives, des raisins
secs, des noix confites. Vinrent ensuite des coings lardés
de clous de girofle pour simuler des hérissons (1).
Tout cela était supportable, sans un nouveau plat si
monstrueux que nous aurions mieux aimé crever de faim
que d'y toucher. Nous croyions voir une oie grasse, avec
tout autour des poissons ou des oiseaux de toute espèce (2),
quand Trimalcion nous détrompa : « Tout ce que vous
voyez là, dit-il, est fait d'une seule chair. » Pour moi, en
homme prudent, je crus comprendre aussitôt de quoi il
retournait et, regardant Agamemnon : « Je serais bien
étonné, lui dis-je, si tout cela n'est pas artificiel, ou du
moins fait en terre. J'ai vu à Rome, pendant les satur-
nales, des festins entiers ainsi représentés. »
LXX. COMMENT, SUR l' ORDRE DE TRIMALCION LUI-MÊME,
LES INVITÉS SONT ENVAHIS PAR LA VALETAILLE
Je n'avais pas fini quand Trimalcion dit : « Puissé-je
voir croître encore, non pas mon embonpoint, mais mon
patrimoine, aussi vrai que tout cela, mon cuisinier l'a fait
rien qu'avec du porc. 11 n'y a pas homme plus précieux
au monde. On n'a qu'à commander : d'un ventre de truie,
il vous fait un poisson; du lard, une colombe; d'un jambon,
une tourterelle; des intestins, une poule. En conséquence,
(1) Après le dessert, on servait encore des friandises. C'était Vépi-
dipnis (après dîner).
(2) C'est la suite de Vépidipnis. Trimalcion exagère la profusion.
186 l'œuvre de PÉTRONE
j'ai tiré pour lui de mou cerveau fertile un nom superbe :
je l'appelle Dédale. Et, à cause de ses bonnes idées, je
lui ai fait venir de Rome des couteaux en acier de Norique. »
Il les fit apporter aussitôt, les examina, les admira et
nous donna finalement l'autorisation d'en essayer la pointe
sur nos lèvres.
Sur ces entrefaites entrent deux esclaves qui se dispu-
taient comme s'ils avaient eu une querelle à la fontaine : en
tout cas, ils portaient encore leurs cruches au cou. Trimal-
cion se mit en devoir de trancher leur différend. Au reste
ni l'un ni l'autre ne voulaient rien entendre ; mais, au con-
traire, chacun d'eux frappe de son bâton la cruche de l'autre.
Scandalisés de tant d'insolence, nous regardions ce
combat d'ivrognes, quand nous vîmes tomber des cruches
des huîtres et des pétoncles : aussitôt un esclave les ramasse,,
les met sur un plat et les fait circuler.
Pour ne pas être en reste de magnificence, l'ingénieux
cuisinier nous apporte des escargots sur un gril d'argent,,
en chantant d'une voix affreuse et chevrotante.
J'ai honte de rapporter ce qui suivit : par un raffine-
ment encore inconnu, des esclaves aux longues chevelures
apportèrent des parfums dans un bassin d'argent, en frot-
tèrent les pieds des convives, après les avoir en quelque
sorte enchaînés de guirlandes depuis la cuisse jusqu'au
talon. Le reste, ils le versèrent dans l'amphore à vin et dans
les lampes.
Déjà Fortunata avait voulu danser; déjà Scintilla^
trop ivre, l'applaudissait du geste plutôt que de la parole,,
lorsque Trimalcion s'écria : '.<■ Philarg5Te et toi, Carrion,
quoique tu sois un fameux champion des verts, je vous
permets de vous asseoir (1). Menophile, dis à ta femme
(1) Les cochers du cirque couraient sous quatre couleurs. II y
avait les verts, les bleus, les rouges, les blancs. Ces quatre équipes-
LE SATYRICON 187
qu'elle se mette aussi à table. » Et nous voilà presque
expulsés de nos places, tant toute la valetaille envahit la
salle du festin. Le cuisinier qui faisait des oies avec des porcs
s'était placé au-dessus de moi et s'imposait de force à
mon attention, tant il puait la saumure et la sauce. Non
content de s'être fait sa place, il imitait sans relâche le
tragédien Ephésus et voulut enfm parier contre son maître
qu'il remporterait le prix, s'il était du côté des verts, dans
la prochaine course.
lxxi. ou il est question du testament et du tombeal*
de: trimalcion
Epanoui par cette discussion, Trimalcion déclara :
« Mes amis, les esclaves aussi sont des hommies, et nous
avons tous sucé le même lait, bien qu'ils soient victimes
d'un sort défavorable. Cependant, même de mon vivant,
je veux qu'ils goûtent les douceurs de la liberté. Enfin,
par mon testament je les affranchis tous. Je lègue en outre
à Pliilargyre un fonds de terre et sa femme; à Carrion,
une île avec le produit du vingtième et un lit garni. Quant
à ma chère Fortunata, j'en fais ma légataire universelle
et je la recommande à tous mes amis. Et si je publie déjà
tous ces détails, c'est pour que tous mes gens m'aiment
autant dès à présent que si j'étais déjà mort. »
Tous les esclaves aussitôt rendent grâces à la bonté du
ou factions avaient chacune ses partisans fidèles dans le public.
Trimalcion devait être un partisan des verts : il habille son portier
en vert, la petite chieniie de son mignon porte une bandelette verte,
sa femme a une ceinture verte, Carrion, son esclave, est un vert
déterminé, et c'est dans cette faction que veut entrer son cuisinier,
pour remporter le prix au cirque.
188 lVeuvhk de i'kthonr
maître, mais lui n'avait j)liis envie de dire des sottises :
il fit venir son testament et, au nxilieu des gémissements
de ses serviteurs, le lut de la première à la dernière ligne.
Ensuite se tournant vers Habinnas : « Qu'en dites-vous,
très cher ami ? lui demanda-t-il. Me bâtissez-vous mon
tombeau suivant les plans que j'ai faits ? N'oubliez pas
surtout au pied de ma statue ma petite chienne et les cou-
ronnes, et les vases de parfum, et toutes mes luttes passées,
a lin que, par votre talent, il me soit donné de vivre après
ma mort. En outre, je veux cent pieds en bordure de la
voie publique et deux cents sur la campagne. Tous les
genres d'arbres à fruits je les veux autour de mes cendres,
et surtout, de la vigne à profusion. Car c'est vraiment
une erreur d'avoir de son vivant des maisons confortables,
et de négliger celle où il nous faut demeurer le plus long-
temps. Et, par-dessus tout, je veux que l'on y grave :
Ce monument n'ira pas à mon héritier (1).
« Au demeurant, j'aurai soin, par mon testament, de me
mettre à l'abri de toute injure après ma mort : je prépo-
serai à la garde de mon tombeau un de mes affranchis.
Il veillera à ce que le peuple ne fasse pas caca sur mes
cendres (2). Je vous prie d'y représenter aussi des navires
courant à pleines voiles, et moi-même siégeant en robe
prétexte sur un tribunal, avec cinq anneaux d'or et distri-
buant au peuple un sac d'argent : car vous savez que j'ai
(1) CeUe inscription était courante. Elle interdisait à l'iiéritier
d'pliéner ou d'engager le terrain où était bâti le tombeau.
(2) Les tombeaux étaient des lieux sacrés : il était défendu d'y
déposer des ordures. Témoin cette inscription relevée par Mabillon :
« Qui pissera ou chiera ici s'attirera la colère des dieux du ciel et
des enfers ».
LE SATYRICON 189
donné un repas public et deux deniers d'or à chaque con-
vive. Vous y mettrez, si vous voulez, des festins ; vous
y mettrez tout le peuple se livrant au plaisir. A ma droite
vous placerez la statue de ma Fortunata, tenant une
colombe et conduisant en laisse une petite chienne, puis
mon cher Cicaron (1), puis des amphores amples, bien
bouchées, tenant bien le vin, enfin une urne brisée, sur
laquelle un enfant versera des pleurs. Au milieu il faut
un cadran solaire, pour que quiconque regarde l'heure,
bon gré, mal gré, lise mon nom. Et quant à l'inscription,
examinez avec soin si celle-ci vous semble convenable :
POMPEIUS TRIMALCION
DIGNE ÉMULE DE MÉCÈNE
REPOSE EN CES LIEUX.
EN SON ABSENCE, LE TITRE DE SÉVIR LUI FUT DÉCERNÉ
ALORS qu'il POUVAIT TENIR SON RANG DANS TOUTES LES
DÉCURIES DE ROME,
IL REFUSA CET HONNEUR.
PIEUX, VAILLANT, FIDÈLE,
SORTI DE RIEN,
IL A LAISSÉ TRENTE MILLIONS DE SESTERCES.
IL n'a jamais ASSISTÉ AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES,
O PASSANT, ET t'eN SOUHAITE AUTANT.
LXXII. OU LE CHIEN FAIT BONNE GARDE
Ayant dit, Trimalcion se mit à pleurer abondamment ;
Fortunata pleurait aussi, Habinnas également, et pareil-
lement toute la valetaille, qui, comme si elle se croyait
(l) Terme rl'amitié réservé aux enfants : Mon petit poulet. — Il
s'agit ici du mignon.
13
190 L'a;uvRE de pétrone
à reiiterrement, remplissait la salle à manger de ses lamen-
tations. Je commençais à pleurer comme les autres, quand
Trimalcion reprit : « Et puisque nous savons que nous
devons mourir, que ne jouissons-nous de la vie ? Pour
que je vous voie parfaitement heureux, allons maintenant
nous jeter dans le bain. J'en ai fait l'essai et vous n'aurez
pas à vous en repentir, car il est chaud comme un four.
— Bravo, dit Habinnas : d'un jour en faire deux ! Il n'y
a rien que je préfère. » Et, se levant pieds nus, il suivit
Trimalcion enchanté.
Je me tournai vers Ascylte : « Qu'en penses-tu ? lui
dis-je. Quant à moi, rien que de voir le bain, j'en mourrais
du coup. — Disons comme eux, répondit-il, et, tandis
qu'ils se rendent au bain, échappons-nous dans la foule. »
Ainsi d'accord, guidés par Giton, nous traversons le ves-
tibule et gagnons la porte. Mais le chien enchaîné nous
reçut avec un tel vacarme qu'Aseylte, du coup, tomba dans
un vivier. Et moi qui, à jeun, avais eu peur d'un dogue
en peinture, aussi ivre maintenant que mon compagnon,
en voulant le secourir, je tombe dans le même gouffre.
Heureusement, le concierge vint à notre secours : d'un mot,
il apaisa la bête, puis nous tira tous les deux du vivier.
Déjà Giton s'était délivré du chien par un procédé des
plus subtils : iî lui avait jeté tout ce que, pendant le repas,
nous avions gardé pour lui. Occupé à manger, il avait
oublié sa fureur. Cependant, gelés, nous demandons en
vain au concierge de nous laisser sortir : « Vous vous trom-
pez, nous dit-il, si vous pensez sortir par où vous êtes
entrés. Jamais aucun convive n'est revenu à la même
porte : on entre par un côté, on sort par l'autre (1). »
(1) Spirituelle parodie : dans VEnéide, on sort des enfers par une
porte autre que celle d'entrée {Enéide, VI, 898).
LE SATYRICON IQt
LXXIII. OU TRIMALCION PREND SON BAIN
Que faire ? Nous nous trouvions les plus misérables
des hommes, enfermés que nous étions dans ce labyrinthe.
Après notre aventure, nous ne savions que trop ce que c'est
que se laver. Cependant, nous nous décidons à demander
qu'on nous conduise au bain.
Nous quittons nos habits, que Giton met sécher à l'en-
trée, et nous entrons dans une étuve fort étroite, semblable
à une citerne à rafraîchir où Trimai cion se tenait debout,
tout nu (1) : Même là, il ne nous fut pas permis d'échapper
à sa puante forfanterie : il déclare que rien n'était plus
agréable que de se baigner loin de la foule, et que cette
étuve avait été jadis une boulangerie. Ensuite, il s'assied
comme fatigué et, remarquant la sonorité de la salle, il
fait trembler la voûte de ses accents d'ivrogne en chantant
des chansons de jNIénécrate, à ce que nous dirent ceux qui
comprenaient encore son langage.
Quelques-uns des convives couraient autour de la bai-
gnoire en se tenant par la main, d'autres se chatouillaient
mutuellement à en mourir de rire ; d'autres enfin, ou bien,,
les mains liées, s'efforçaient de soulever des pierres pour-
vues d'anneaux, ou bien, avec un genou à terre, de pen-
cher le cou en arrière jusqu'à aller toucher l'extrémité
de leurs orteils.
Quant à nous, tandis que les autres s'amusent à ces
jeux, nous descendons dans la baignoire préparée pour
Trimalcion. Quand nous eûmes ainsi secoué notre ivresse,
on nous conduisit dans une autre salle à manger où Fortu-
(1) Malgré la corruption de l'époque, c'était une infamie de se
montrer nu dans les bains.
192 l'œuvre de PÉTRONE
nata avait étalé tout ce qu'elle possédait de magnilique.
Je remarquai les lustres, soutenus par de petits Priapes
en bronze ; les tables, en argent massif ; les coupes en
argile dorée et, bien en vue, une outre d'où le vin coulait en
abondance.
Alors Trimalcion déclara : « Amis, c'est aujourd'hui
que mon esclave favori coupe sa première barbe. C'est,
soit dit sans choquer personne, un garçon de mérite et
que j'aime beaucoup. C'est pourquoi nous passerons la
nuit à table et nous boirons jusqu'à l'aurore. »
LXXIV. ou TRIM.VLCION SE CHAMAILLE AVEC SA DAME
Comme il disait ces mots, le coq chanta. Trimalcion,
troublé par son cri matinal, pour conjurer le sort, fit
répandre du vin sous la table (1) et en fit, par surcroît,
arroser les lampes ; il passa même son anneau à la main
droite (2). « Ce n'est pas sans raison, dit-il, que ce trom-
pette donne l'alerte : il va y avoir un incendie quelque
part, ou bien il y a, dans le voisinage, quelqu'un sur le
point de rendre l'âme. Loin de nous ce présage ! Donc, à
qui m'apportera ce trouble-féte je promets une gratifica-
tion. »
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, on lui
amena un coq du voisinage : Trimalcion le condamne à
bouillir dans la marmite. Découpé aussitôt par le cuisi-
nier émérite qui, peu auparavant, faisait des oiseaux et
(1) On répandait du vin sous la table pour conjurer les présages
funestes.
(2) Encore une superstition : changer son anneau de main passait,
en particulier, pour un mojen infaillible d'arrêter les sanglots.
LE SATYRICOX 193
des poissons avec du porc, il est jeté dans le chaudron ;
tandis que ce Dédale l'arrose de son bouillon bien chaud,
Fortunata, saisissant un mortier de buis, broie le poivre.
Quand on eut mangé les mattées, Trimalcion se tourna
vers les esclaves : « Eh quoi ! leur dit-il, vous n'avez pas
encore soupe ? Allez-vous-en, et que d'autres viennent
prendre le service. >; Une nouvelle équipe se présenta donc.
Les uns, sortant, criaient : « Adieu, Gaïus ! » les autres,
entrant : « Bonjour, Gains (1) ! » Dès lors, plus de joie :
parmi les nouveaux arrivants se trouvait, en effet, un
esclave qui n'était pas vilain ; Trimalcion s'en empare
et le couvre de baisers. Fortunata, voyant ses droits
méconnus, se met à invectiver Trimalcion, qu'elle traite
de fumier et de crapule, incapable même de cacher sa pas-
sion. Pour comble, elle l'appelle chien.
Trimalcion, confus, exaspéré par tant d'outrages, lui
lance, à son tour, une coupe à la tête. Elle se met à crier
comme si on lui eut crevé les yeux, en cachant son visage
dans ses mains tremblantes. Scintilla, consternée, prend
dans ses bras et couvre de son corps son amie affolée. Le
jeune esclave, empressé, approche de la joue endomma-
gée un vase d'eau glacée sur lequel Fortunata s'appuie en
gémissant et en pleurant.
Quant à Trimalcion : « Eh quoi ! dit-il, cette traînée
ne se souvient donc pas que je l'ai tirée de la huche où elle
pétrissait le pain pour la faire homme parmi les hommes ?
Maintenant elle s'enfle comme une grenouille et crache
en l'air pour que ça lui retombe sur le nez ; c'est une bûche,
non une femme. Mais la caque sent toujours le hareng.
Que mon génie me soit propice et je dompterai bien cette
(1) Les esclaves qui ont fini de dîner remplacent ceux qui servaient
et réciproquement.
194 l'œuvre de PÉTRONE
€assandrc qui, chez moi, prétend porter les chausses.
Moi qui, quand je n'étais qu'un sans le sou, trouvais
déjà un parti de dix milhons de sesterces ! Vous savez
bien, Habinnas, que c'est la vérité pure. Hier encore, Aga-
thon le parfumeur m'a tiré à part pour me i)resser de ne
pas laisser périr ma race. jNIoi, pour me conduire en galant
homm.e et ne pas paraître volage, voilà que je me donne à
moi-même de la cognée dans les jambes. C'est bien ! je
ferai le nécessaire pour que, moi mort, tu me cherches en
grattant la terre avec tes ongles et que, dès aujourd'hui,
tu comprennes quel tort tu t'es fait. Habinnas, je vous
■défends de mettre sa statue sur mon monument. .Je veux
au moins que, mort, elle me fiche la paix. Et pour qu'elle
•sache bien que je suis assez méchant pour faire du mal à
■quelqu'un, je lui défends de m'embrasser après ma mort ! »
LXXV. ou TRIMALCION FAIT SON PROPRE ELOGE
ET l'histoire de SA FORTUNE
Quand il eut bien fulminé, Habinnas entreprit de le
calmer : « 11 n'y a, dit-il, personne au monde qui ne com-
mette des fautes. Nous sommes des hommes, non des
dieux. » Scintilla joignit en pleurant ses instances à celles
de son mari. Elle le supplia, au nom de son génie et en
l'appelant Gaïus, de se laisser fléchir. Trimalcion ne put
retenir plus longtemps ses larmes : «Je vous en prie, dit-il,
Habinnas, sur tous les vœux que je forme pour votre
fortune, si j'ai fait quoi que ce soit de travers, crachez-
moi à la face. J'ai embrassé cet honnête jeune homme, non
pour sa beauté, mais pour rendre hommage à ses quali-
tés morales : il connaît les dix parties du discours, il lit
LE SATYRICON 195
à livre ouvert; sur sa nourriture, il a mis de côté, jour
après jour, de quoi payer sa liberté ; avec ses économies,
il a acheté une armoire et deux coupes. N'est-il pas digne
de ma considération ? Mais voilà : Fortunata ne veut pas !
C'est bien là ton idée, pendarde ? Crois-moi, jouis de ton
reste, harpie ! Et ne me fais pas trop enrager, coureuse !
ou bien attends-toi un jour ou l'autre à un coup de ma
tête. Tu me connais ; ce que j'ai une fois décidé tient comme
le clou dans la poutre.
« Mais, pour si peu, n'oublions pas de vivre. Je vous en
prie, mes amis, ne vous faites pas de bile pour moi. Autre-
fois je fus ce que vous êtes, mais par mon mérite me voici
arrivé. C'est le cœur qui fait l'homme. Tout le reste ne
vaut pas un fétu. J'achète bien, je vends bien. Je peux bien
dire cela de moi, d'autres vous diront le reste. J'étais au
comble de la joie, et c'est le moment, soifarde ! que tu
choisis précisément pour me rompre la tête. Sois tranquille,
je t'en donnerai des sujets de pleurer sur ton sort.
« Mais, comme j'avais commencé à le dire, c'est l'ordre
et la bonne conduite qui m'ont mené jusqu'à ce degré de
fortune. Quand j'arrivai d'Asie, je n'étais pas plus haut
que ce chandelier, auquel je me mesurais chaque jour, et
pour avoir plus vite du poil au menton je me frottais avec
l'huile de la lampe. Cependant, joli comme une femme,
j'ai fait quatorze ans les délices de mon maître. Il n'y a
pas de honte : quand le maître ordonne, on doit obéir. Et
cela ne m'empêchait pas de donner égale satisfaction à sa
femme. A bon entendeur salut. Je me tais, parce que je
n'aime pas me faire valoir.
196 l'œuvre de PÉTRONE
LXXVI. SUITE DE LA VIE ET DE LA FORTUNE DE TRIMALCION
« Enfin, par la volonté des dieux, je me trouvai maître
dans ma maison, et alors, je pus en faire à ma tête. En
deux mots, mon maître me désigna comme cohéritier avec
César, et me voilà le possesseur d'un patrimoine sénato-
rial (1). INIais jamais personne fut-il content de ce qu'il a ?
Je voulus faire du commerce. Pour ne pas vous faire lan-
guir, sachez que j'équipai cinq navires ; je les chargeai de
vin ; c'était alors de l'or en barre ; je les envoyai à Rome.
On aurait cru que j'en avais donné l'ordre : tous cinq font
naufrage ! C'est de l'histoire, ce n'est pas de la blague !
En un jour, Neptune me mangea trente millions de ses-
terces.
« Vous croyez que là-dessus je lâche la partie! Pas du
tout ! Cette perte m'avait mis en goût ; comme si de rien
n'était, j'en construis d'autres plus grands, et plus forts,
et plus beaux, afin que personne ne puisse dire que je
manque d'estomac. Vous savez que plus un navire est
gros, plus vaillamment il lutte contre les vents. Je charge
une nouvelle cargaison : du vin, du lard, des fèves, des
parfums de Capoue, des esclaves. Dans la circonstance,
Fortunata fut admirable : elle vendit tous ses bijoux,
toutes ses robes et me mit dans la main cent pièces d'or ;
elles furent le germe de ma fortune.
« Les affaires vont vite quand les dieux veulent. En un
seul voyage je gagnai une somme ronde de dix millions de
sesterces. Je commence par racheter toutes les terres qui
avaient appartenu à mon maître ; je me fais bâtir une
(1) C'est-à-dire d'un patrimoine considérable, car il fallait avoir
une fortune dont le chiffre était déterminé par la loi pour être sénateur.
LE SATVRICOX 197
maison, j'achète des bêtes de somme pour les revendre.
Tout ce que je touchais croissait comme champignons.
« Quand je me trouvai plus riche que le pays tout entier,
je fermai mes registres, j'abandonnai le négoce et me mis
à prêter à intérêt aux affranchis (1). Et j'allais même me
retirer entièrement des affaires, mais j'en fus détourné
par un astrologue : c'était un Grec, du nom du Sérapa,
qui était venu par hasard dans notre colonie : il me parut
inspiré par les dieux. Il me dit même des choses que j'avais
oubliées et me raconta toute ma vie de fil en aiguille. Il
lisait dans mes entrailles ; peu s'en fallait qu'il ne dise
ce que j'avais mangé la veille. On aurait cru qu'il ne m'avait
jamais quitté d'une semelle.
LXXVII. ou TRIMALCION SE DECLARE SATISFAIT DE LA VIE
ET PENSE A LA MORT
« Voyons, Habinnas, vous qui étiez là, je crois, ne m'q-
t-il pas dit : « Parti de rien, vous avez acquis une grosse
situation ; vous n'êtes guère heureux en amis ; personne
ne vous rend vos bienfaits ; vous avez d'immenses pro-
priétés ; vous nourrissez une vipère dans votre sein. » Que
vous dirai-je enfin : il me révéla qu'il me restait à vivre
trente ans quatre mois et deux jours, et puis que je recevrais
bientôt un héritage. Voilà ce qu'il m'a dit de mon sort.
Si je parviens à joindre l'Apulie (2) à mes propriétés,
(1) Celui qui venait d'être affranchi n'avait pas d'argent pour
faire figure d'iiomme libre et entreprendre une affaire. Il emprun-
tait à un autre affranchi. C'est donc par l'usure que presque toujours
ces parvenus acquéraient rapidement de grosses fortunes.
(2) Toujours la même mégalomanie et la même ignorance crasse.
198 l'œuvre de PÉTRONE
j'aurai assez vécu. Cependant, tant que IMcrcure me pro-
tège encore, j'ai fait bâtir cette demeure. Vous le savez,
ce n'était qu'une baraque; maintenant, c'est un LcinpU-.
On y trouve quatre salles à manger, vingt cliambres à
coucher, deux portiques de marbre, des enlilades de [)etites
chambres en haut, la chambre où je dors, le repaire de
cette vipère, une très belle loge de concierge, cent chambres
d'amis. Bref, Scaurus, quand il vient par ici, ne veut des-
cendre que chez moi, et, pourtant, il peut loger au bord de
la mer, dans la maison de son père. Et il y a bien ici d'autres
choses que je vais vous montrer tout à l'heure.
« Croyez-moi : Tu as un sou, tu ne vaux qu'un sou ; sois
riche et tu seras considéré. Ainsi moi, votre ami, qui n'étais
qu'un ver de terre, me voilà roi. En attendant, Stichus,
apporte-nous les vêtements funéraires dans lesquels je
veux être enseveli ; apporte-nous aussi les parfums et un
échantillon de cette amphore dont je désire qu'on arrose
mes os. »
LXXVIII. ou TRIMALCION DONNE A SES INVITES
UN AVANT-GOUT DE SES FUNERAILLES
Stichus ne fut pas long. Il rapporta dans la salle à
manger une tunique blanche et une robe prétexte. Pyg-
malion nous pria de les tâter pour voir si elles étaient
en bonne laine. Il ajouta en souriant : « Prends garde,
Stichus, que les rats ou les teignes ne s'y mettent, car je
te ferais brûler vif. Je veux avoir un bt^l enterrement,
afin que tout le peuple bénisse ma mémoire. »
Aussitôt, il débouche une fiole de nard et nous en fait
frictionner à la ronde : « J'espère, dit-il, qu'il me fera
LE SATYRICON 199
autant de plaisir après ma mort que maintenant. » Il fit
verser du vin dans un grand vase et dit : « Supposons que
vous êtes invités à mon repas de funérailles. »
Cette lugubre comédie tournait au vomissement quand
Trimalcion, ivre-mort, s'avisa d'un nouveau divertisse-
ment : il fit entrer dans la salle des joueurs de cor et, sou-
tenu par une pile de coussins, s'étendit sur un lit de parade :
« Figurez-vous, dit-il, que je sois mort, et faites-moi un
beau discours. »
Les cors émirent aussitôt des sons lugubres (1). Un sur-
tout, l'esclave de cet entrepreneur de convois, qui sem-
blait le plus honnête homme de la bande, fit tant de bruit
qu'il ameuta tout le voisinage. C'est pourquoi les gardes,
qui veillaient sur les environs, croyant que la maison brû-
lait, enfoncèrent incontinent les portes, et, avec de l'eau
et des haches, envahirent la maison en désordre. Quant
à nous, profitant d'une occasion si favorable, après avoir
dit deux mots à Agamemnon, nous fuyions à toutes jambes,
tout comme si nous avions véritablement le feu au der-
rière (2).
(1) Les cors étaient employés dans les funérailles des grands.
(2) Ici se termine le manuscrit de Trau.
TROISIÈME PARTIE
EUMOLPE
LXXIX. OU ENCOLPE EST ENCORE MALHEUREUX EN AMOUR
Faute de flambeaux pour guider nos pas, nous errions
à l'aventure, et le silence profond d'une nuit déjà avancée
ne nous laissait guère d'espoir de rencontrer quelqu'un
avec de la lumière. Il fallait compter aussi avec notre
ébriété et notre ignorance des lieux où il était déjà malaisé
de se reconnaître en plein jour.
Ce n'est donc qu'après avoir traîné pendant presque
une heure nos pieds ensanglantés sur des pavés pointus
ou des tessons que, grâce à l'astuce de Giton, nous finîmes
par nous tirer d'affaire. Prudemment, en effet, la veille,
craignant de se tromper même en plein midi, il avait, sur
son chemin, marqué tous les piliers et toutes les colonnes
à la craie, et ce furent ces marques, dont l'éclatante blan-
cheur triomphait des plus épaisses ténèbres, qui nous per-
mirent de retrouver notre route.
Nous croyions, en arrivant à l'auberge, toucher au terme
de nos fatigues : il n'en était rien. Notre vieille hôtesse,
s'étant attardée à s'enfiler des verres avec les voyageurs.
202 l'œuvre de PÉTRONE
dormait maintenant si profondément qu'on l'eût brûlée
vive sans qu'elle le sentît. Et peut-être aurions-nous dû
passer la nuit à la porte s'il n'était survenu un messager
de Trimalcion, riche lui-même, puisqu'il avait dix chariots
lui appartenant. Il ne perdit pas son temps à faire du bruit,
mais enfonça la porte de l'auberge et nous fit entrer par
la même ouverture. ^ Je ne fus pas plus tôt dans ma cham-
bre que je me mis au lit avec mon petit ami ; et, ayant
richement dîné, dévoré d'ardeurs erotiques, je me plon-
geai tout entier dans un abîme de voluptés. '
Quelle nuit ce fùl là, dieux et déesses !
Quels doux enlacemenls I Nous serrant, bn'ihnt di' fièvre.
Nous répandions cil et là en baisers
Nos âmes errant sur nos lèvres. Foin des foucis
Qui tuent : c'est là qu'on apprend à mourir :
J'avais tort de me croire heureux. Car tandis que, lourd
de vin, je laisse échapper mon Giton de mes bras sans
vigueur, Ascylte, toujours attentif à me nuire, me le sub-
tihsc et l'emporte dans son lit.
Il s'accoupla en toute liberté avec mon ami — non le
sien — qui, insensible à l'injure ou feignant de l'être, s'en-
dort dans des bras étrangers, oublieux de tous les droits
humains.
Quant à moi, à mon réveil je cherche du geste dans
mon lit dépouOlé l'objet de mes vœux ; au nom de la
fidélité en amour, j'avais bien envie, en les traversant
tous deux de mon épée, de les faire passer du sommeil à
la mort.
Enfin, prenant un parti moins dangereux, je réveillai
Giton par quelques soufilets. Puis, jetant à Ascylte un
regard torve : « Puisque, lui dis-je, scélérat sans foi ni loi,
tu as violé les lois de l'amitié, prends vite tes afïaires et
va-t'en chercher un autre endroit à salir. » Il ne protesta
LE SATYRICON 20^
pas, mais après que, très équitablement, nous eûmes partagé
nos frusques : '< Et maintenant, dit-il, reste à partager cet
enfant. >>
LXXX. ou ENCOLPE EST DE PLUS EN PLUS MALHEUREUX
Je crus d'abord à une plaisanterie pour prendre congé.
Mais, tirant son épée d'une main fratricide, il déclare :
« Tu ne jouiras pas de ce butin que tu prétends te réser-
ver pour toi seul. Part à deux, je le veux, ou je tranche la
question par ce glaive. Et sans regret (1) ! »
J'en fais autant de mon côté, et, le manteau roulé
autour du bras (2), je me mets en garde. Pendant cette
scène de démence, le malheureux qui en était la cause
embrassait nos genoux en pleurant et nous suppliait, les
mains jointes, de ne pas faire de cette pauvre taverne une
nouvelle Thèbes et de ne pas souiller dans le sang d'un
ami des mains qu'unissait hier une si étroite intimité.
« Si, s'écriait-il, il vous faut absolument un crime, voici
ma gorge à nu : tournez vers elle vos coups, plongez-y
vos épées ! C'est à moi de mourir qui ai détruit les liens
d'une amitié sacrée ! «
Sur ses prières, nous rentrons nos armes et Ascylte le
premier : « C'est moi, dit-il, qui vais mettre fin à cette dis-
pute. Le petit lui-même va suivre qui il voudra : ainsi il
aura pleine liberté dans le choix de son ami. » Comptant
sur nos vieilles relations, qui me semblaient créer entre
nous comme un lien du sang, j'y consentis sans crainte :
(1) Plaisante réédition du jugement de Salomon.
(2) Pris à l'improviste, le Romain roulait son manteau autour
de son bras gauche pour s'en servir en guise de bouclier.
201 l'œuvre de PÉTRONE
je me jetai mèinc sur coLte proposition et j'acceptai l'ar-
bitre.
Celui-ci lie délibéra pas pour se donner l'air d'hésiter,
mais à peine avais -je parlé qu'il se leva et choisit Ascylte
pour son ami ! l^'oudroyé par cet arrêt, comme si j'étais
désarmé, je toml)ai sur mon lit et j'aurais porté sur moi
une main meurtrière si je n'avais craint de couronner
par là le triomphe de mon rival. Il sort donc triomphale-
ment avec le trophée de sa victoire, cet Ascylte, plantant
là son ancien camarade, jadis si cher, son compagnon dans
la bonne et dans la mauvaise fortune, qu'il laisse seul et
sans appui en terre étrangère :
Le nom d'ami n'a de prix iiu'aut;iiit qu'il est utile :
Le pion suit sur le damier le pion mobile.
Tant que la Fortune m'est IKltle, vous me faites bon visaje, mes bien chers :
Vient-elle à changer, vous me tournez le dos sans vergogne.
La troupe des niasi|nes s'agile sur la scène : celui-ci fait le père,
L'autre le (ils, un troisième joue les richards :
Mais, sitiH le livre fermé sur un dernier éclat de rire,
Les masques tombent : chacun reprend sa figure et ses soucis.
LXXXI. PLAINTE TOUCHANTE d'eNCOLPE ABANDONNÉ (1)
Je ne perdis pas beaucoup de temps à pleurer, mais
craignant que, pour comble de malheur, Ménélas, notre
sous-maître, ne me trouvât seul dans cettt auberge,
réunissant mes quelques bagages, je me retirai dans un
quartier peu fréquenté, au bord de la mer. Là, je restai
trois jours sans sortir, obsédé par l'idée de ma solitude et
le souvenir de tant de mépris. Je me frappais la poitrine
(1) Ces plaintes d'Encolpe « sont, dit M. Collignon, d'un ton sou-
tenu et d'une noblesse de langage peu en rapport avec le personnage
et les circonstances ». C'est qu'elles sont une parodie de VEnéide,
II, 664 à 672.
PL. VI
Châtiment de Polyénos.
(Sauvé, inv.)
LE SATYRICON 205
en poussant des sanglots déchirants et je n'interrompais
mes profonds gémissements que pour m'écrier : « Pour-
quoi la terre ne s'cst-elle pas entr'ouverte pour m'englou-
tir, ou la mer si cruelle même aux innocents ! J'ai échappé
au châtiment : j'ai été laissé pour mort sur l'arène après
avoir tué mon hôte, et pour prix de tant d'audace, me
voilà abandonné comme un mendiant, comme un exilé
dans une auberge d'une ville grecque (1). Et qui m'a
laissé dans cet abandon ? Un jeune homme souillé de
toutes les débtuches, qui de son propre aveu a mérité
d'être chassé de sa patrie, qui a obtenu sa liberté, son
affranchissement, en vendant sa beauté, dont le cul a été
joué aux dés, que louent comme une fille ceux-là même
qui savent bien que c'est un homme.
« Et quant à l'autre, grands dieux, qui en guise de toge
virile n'a voulu qu'une robe de femme, à qui sa mère
déjà persuadait de ne pas être homme, qui fit œuvre de
femme dans la prison aux esclaves, qui après avoir couché
hier avec moi, changeant et de lit et d'amours, renie une
vieille amitié et qui, ô honte! comme une vulgaire prosti-
tuée, sacrifie tout ce passé à la fantaisie d'une nuit!
Ils couchent maintenant l'un à côté de l'autre, unis par
l'amour pendant des nuits entières, et peut-être qu'épuisés
par leurs mutuels excès ils se reposent en raillant ma
solitude. Mais ils me le paieront! Car, ou bien je ne suis
pas un homme, un homme libre, ou bien je laverai cet
outrage dans leur sang infâme. »
(1) Encolpe est dans une ville grecque et, il l'a dit quelques lignes
plus haut, dans une ville maritime. Il dira chapitre 99 : « Après
avoir adoré les étoiles, je monte à bord ». On a pensé qu'il s'agissait
de Xaples.
Quant au passage du chapitre 11 : s Ascylte voulait rentrer le
jour même à Npples », il ne prouve rien, puisqu'il a été interpolé
par Nodot.
14
206 l'œuvre de PÉTRONE
LXXri. JALOUSIE BELLIQUEUSE D ENCOLPE ABANDONNE :
PLAISANT ÉPISODE DU SOLDAT
A ces mots, je ceins mon épée, et de peur (jue mes forces
ne trahissent me? ardeurs belliqueuses, je commence par
me mettre d'aplomb en m'oiïrant un solide déjeuner.
Ceci fait, je m'élance hors de l'auberge et je parcours tous
les portiques comme un furieux. Tandis qu'avec mon air
effaré et sauvage j'allais, ne rêvant que sang et meurtre,
et portant à chaque instant la main à cette épée que
j'avais vouée à ma vengeance, un soldat me remarqua.
Était-ce un simple vagabond ou un voleur de nuit ?
Je ne sais. « Qui es-tu, me dit-il, camarade ; de quelle
région, de quelle centurie ? » Avec beaucoup d'aplomb
je me forge un nom de centurion et un numéro de légion :
« Allons donc, me dit-il, dans l'armée où tu sers, depuis
quand les soldats se promènent-ils chaussés comme des
cabotins ? » Ma rougeur et le tremblement de mes mains
trahissaient mon imposture. « Bas les armes et prends garde
à toi '-, me dit-il. Dépouillé de mon épée, et donc de tout
moyen de vengeance, je reprends le chemin de 1" hôtel ;
toute mon audace était tombée et j'en vins peu à peu à
savoir gré de son insolence à ce coupe-jarret.
LXXXIII. ou ENCOLPE, PHILOSOPHANT SUR L AMOUR,
FAIT LA RENCONTRE DU POÈTE EU.MOLPE
' J'avais cependant bien de la peine à triompher de
mes désirs de vengeance, et je passai une nuit agitée.
Au petit jour, pour secouer ma tristesse et dissiper ma
rancune, je fis un tour. Je parcourus tous les portif[ues
LE SATVRICOX 207
et ' j"y découvris une galerie de tableaux remarquables
par le choix varié des œuvres qu'elle enfermait. J'en vis,
de la main de Zeuxis, dont les injures du temps n'avaient
encore pu triompher. Des ébauches de Protogène le dis,ptu-
taient de vérité avec la nature : c'est avec une sorte de
frisson religieux que j'y touchais. Je me prosternai devajit
CCS a-dorables tabl-eaux d'Apelle que les Grecs nomment
monochromes (1) et d'une telle finesse qu'on croyait, tant
la ressemblance était poussée, voir la vie, passée dans .
la peinture, animer les membres des personnages. Ici,
l'aigle portait Ganymède au plus haut des deux. Là,
l'innocent Hylas repoussait les assauts d'une naïade las-
cive. Apollon condamnait ses mains criminelles et déco-
rait sa lyre détendue d'une fleur d'hyacinthe fraîche
éclose.
Au milieu des images peintes de tant d'amants, je"
m'écriai comme dans une solitude : « Ainsi l'amour touche
les dieux eux-mêmes! Et Jupiter, dans son ciel, ne trou-
vant qui choisir, est descendu Jaire ses fredaines sur notre
terre où-, du moins, il n'a enlevé l'amant de ipersonne, La
nymphe qui ravit Hylas aurait sans doute mis un ivein à
ses désirs si elle avait prévu qu'Hercule viendrait le récla-^
mer. ApoUon fit revivre eu fleur l'âme chère de l'enfant
qu'il pleurait. Enfin la Fable est pleine d'amoureuses
liaisons que ne vient troubler aucun rival. Mais, moi, j'ai;
admis dans mon intimité un hôte mille fois plus cruel qne
Lycurgue. »
Tandis que je confie aux vents ces plaintes vaines, je-
vois ejitrei' dans^la galerie un vieillard aux cheveux blancs,,
à la .physionomie fine et réfiéchie et doiit les traits ■afnft'O'n-
çâient quelque ch'ose de ^and. Mais à sa mise plutôt né^-
(1) C'est œ que rtovts appeâ-ons mi Gara«ï«u.
208 l'œuvre DI-: pétrone
gée, on dcvinaiL facilonu'iit un de ces hommes de lettres
honnis i)ar les riches. Il s'arrêta près de moi. « Je suis, me
dit-il, un poète, et, je crois, (rune certaiiu' envolée, si tou-
tefois on peut s'en rapporter aux couronnes cjue la faveur,
je l'avoue, accorde trop souvent aux écrivains sans valeur.
Pourquoi donc suis-jc si mal vêtu, direz-vous ? Pour une
bonne raison, l'amour des choses de l'esprit n'a jamais
enrichi personne.
Qui confie sa furlune aux flots en tire de gros revenus ;
Qui va dans les ramps alTronter les (iantters récollo les fouronnes d'or.
Un vil flatteur s'endort ivre dans les étoffes de pourpre ;
Celui qui suit les femmes mariées n'a pas tionle de les faire linanrer.
Seul le poète grelotte sous ses haillons i^elés
Et de sa bouche afl'amée implore en vain son art dédaigné.
LXXXIV. OU ENCOLPE CONFIE SES PEINES A EUMOLPE
« Car il en est malheureusement ainsi : celui qui, ennemi
de tout vice, a entrepris de marcher droit dans la vie,
récolte aussitôt la haine de tous par le seul fait d'abord qu'il
se distingue du commun : qui, en effet, supporterait les
vertus qui lui manquent ? Ensuite, qui n'a d'autre idée
que d'échafauder sa fortune veut que tout homme tienne
pour le plus grand des biens celui qui est tel à ses propres
yeux : glorifiez tant que vous voudrez les gens de lettres
pourvu que, devant l'opinion, leur prestige reste inférieur
à celui de l'argent. — Je ne sais comment il se fait que la
pauvreté soit sœur du génie, ' lui répondis-je en soupi-
rant. — Vous avez raison, dit le vieillard, de déplorer le
sort fait aux littérateurs. — Ce n'est point la cause de
mes soupirs, lui avouai-je ; j'ai bien d'autres sujets d'afTlic-
tion. »
Et aussitôt, cédant à un penchant qui nous pousse à
LE SATYRICON 209
confier nos propres douleurs aux oreilles d'autrui, je lui
expose mon infortune. D'abord je lui peignis la perfidie
d'Ascylte, sans lui faire grâce d'un seul trait, puis je
m'écriai en gémissant ' : « Je voudrais que l'ennemi qui
me force à la continence eût assez de cœur pour se laisser
attendrir. Mais c'est déjà un criminel endurci et il en
remontrerait en perfidie au dernier des maquereaux. »
' Ma franchise plut au vieillard, qui se mit à me consoler.
Pour adoucir ma tristesse, il me confia un épisode ancien
de ses amours. '
LXXXV. A SON TOUR, EUMOLPE CONFIE A ENCOLPE
UN EXPLOIT AMOUREUX
« Voyageant en Asie, à la suite d'un questeur, je reçus
l'hospitalité d'un habitant de Pergame. Je me plaisais
beaucoup chez lui, non seulement à cause du confortable,
mais à cause de son fils, garçon de toute beauté. Je cher-
chai d'abord les moyens de ne pas paraître suspect d'en
être amoureux. Chaque fois qu'il était question à table
des services qu'on demande aux jolis garçons, je mani-
festais une indignation si violente, je déplorais si sincère-
ment d'être forcé d'entendre de pareilles horreurs, qu'on
me regardait, la mère surtout, comme une sorte de philo-
sophe.
« Bientôt on me chargea de conduire le jeune homme au
gymnase : je réglais ses études, je lui donnais des leçons
et je recommandais surtout de n'admettre dans la maison
aucun de ces misérables toujours à l'affût des beaux corps
pour les voler.
« Un jour, nous nous trouvions couchés dans la salle à
manger : l'école était fermée parce que c'était fête, et
210 i,'a:rvHi-: m-: pkthoni-:
rengourdisscmont qui suit un bon et joyeux repns nous
faisait prolonger Faprès-dîner. Vers le milieu tle la nuit, je
sentis que l'enfant ne dormait pas. Alors, d'une voix timide
et basse, je lis ce vœu à ^'énus : « Déesse, si je peux embras-
ser ce bel enfant sans qu'il le sente, demain je lui donnerai
une couple de colombes. »
« Ayant très bien compris le marché, le petit coquin se
mit à ronfler. Pendant qu'il feignait de dormir, je m'appro-
chai donc et lui dérobai quelques baisers. Content de mes
débuts, je me levai matin, je choisis une belle paire de
colombes et les lui aj)portai. Il les attendait : je me trou-
vai quitte de ma promesse.
LXXXVI. SUITE DE L EXPLOIT AMOUREUX
«Le lendemain, il me permit les mêmes privautés. Je ris-
quai alors un nouveau vœu : « Si je peux, sans qu'il s'en
cloute, promener sur son beau corps une main impudique,
je récompenserai sa complaisance par le don de deux coqs
acharnés au combat. » A ces mots, l'éphèbe, de lui-même,
s'approcha, et, à ce qu'il me sembla, il avait plutôt peur
de me voir m'endormir.
« Je m'empressai de calmer ses inquiétudes et me gorgeai
de toute cette belle chair, à la réserve des suprêmes faveurs.
Puis, le jour venu, je lui apportai, à sa grande satisfaction,
ce que j'avais promis.
« La troisième nuit, dès que ce fut possible, je susurrai à
roreille du faux-dormeur : « Dieux immortels ! si je lui
arrache pendant son sommeil la faveur du coït complet,
qui seul peut combler mes vœux, pour tant de bonheur
il aura demain un superbe bidet de Macédoine, à cette seule
condition, bien entendu, qu'il ne s"a|)crçoive de rien. »
LE SATYRICON 211
Jamais i"éphèbe ne dormit si consciencieusement. Je pus
donc remplir mes mains de ses seins d'un blanc de lait, le
couvrir de baisers, puis obtenir la satisfaction suprême qui
assouvit d'un coup tous les désirs.
« Le lendemain, il resta dans sa chambre, attendant le
cadeau habituel. Mais, vous vous en doutez, il est beau-
coup plus facile d'acheter des colombes ou même des
coqs qu'un beau cheval. En outre, je craignais qu'un pré-
sent si magnifique ne rendît ma générosité suspecte à la
famille. Donc, après m'être promené quelques heures, je
rentrai chez mon hôte sans apporter d'autre présent qu'un
baiser.
« Mais, lui, jette de tous côtés des regards déçus et dès qu'il
m'eut sauté au cou pour m'embrasser : « Cher maître, dit-il,
où donc est mon demi-sang ?» — Il n'est pas commode,
lui répondis-je, d'en trouver un beau ; j'ai donc dû différer
cette emplette. INIais, sois tranquille, au premier jour je
tiendrai ma promesse. »
« Ce que cela voulait dire, l'éphèbe le comprit fort bien,
et l'expression de son visage traliit son secret dépit. »
LXXXVII. FIX DE L EXPLOIT AMOUREUX
« Ma mauvaise foi me fermait les voies que mon adresse
avait su m'ouvrir. Cependant, je tentai de reprendre les
mêmes libertés. Quelques jours après, des circonstances
semblables m'ayant fourni une pareille occasion, dès que
j'entendis ronfler le père je demandai au fils de refaire sa
paix avec moi, de me permettre de lui procurer les mêmes
joies; bref, tout ce que peut dicter la passion déchaînée.
Mais lui se bornait à répondre d'un air fort mécontent :
« Dormez donc, ou je dis tout à mon père. »
212 l'œuvre de PÉTRONE
(( Il n'osL ciilrei)nse si didicil? dont une persévérance
obstinée ne vienne à bout. Pendant qu'il dit : « Je vais
réveiller mon père », j'arrive à me faufiler dans le lit et, à
un adversaire qui se défend sans conviction, j'arrache le
j)laisir qu'il me refusait.
«Mais lui, plutôt séduit par mon en'ronterie, se plaint
d'abord longuement d'avoir été trompé, bafoué, d'avoir
été la fable de ses camarades, auxquels il avait vanté ma
générosité : « Vous allez voir, me dit-il, que je ne suis pas
comme vous : si cela vous plaît, vous pouvez recommen-
cer. » Tout fut donc oublié, et, rentré en grâce auprès de
ce charmant garçon, je m'empressai d'user de la permission,
après quoi je tombai dans un profond sommeil.
« Mais une récidive simple ne contenta pas cet éphèbe
déjcà mûr pour l'amour et que l'ardeur de la jeunesse rendait
impatient. 11 me tira donc de mon sommeil : *( Eh quoi !
dit-il, vous ne demandez plus rien !... « Je n'étais pas
fourbu au point que sa pro])Osition pût me déplaire. Me
voilà donc suant et souillant qui m'évertue à lui donner
satisfaction ; après quoi, las de jouir, je repris mon somme.
«Mais une heure ne s'était pas écoulée qu'il se met à me
pincer en disant : « Pourquoi pas encore une fois ? » Alors
moi, trop souvent réveillé, je lui réponds, furieux, en lui
resservant ses propres menaces : « Dors donc, ou je dis tout
à ton père ! »
LXXXVIII. ou EUMOLPE ÉTABLIT QUE l'iMMORALITÉ
EST l'unique CAUSE DE LA DÉCADENCE DES ARTS
Ragaillardi ])ar ce récit, j'interrogeai ce vieillard, plus
instruit que moi, sur l'époque de tous ces tableaux et sur
le sujet de ceux que je ne comprenais pas bien. Je lui
LE SATYRICOX 213
demandai aussi quelle était la cause du marasme actuel
des arts et pourquoi les plus hauts étaient en pleine déca-
dence, puisque, de la peinture, par exemple, il ne restait
plus la moindre trace.
« C'est l'amour de l'or, me dit-il, qui est la cause de
cette révolution. Dans l'antiquité, quand il ne fallait pour
plaire que le mérite tout nu, les beaux-arts étaient en
pleine force, et s'il y avait de l'émulation entre les hommes,
c'était pour ne laisser longtemps dans l'ombre rien de ce
qui pouvait profiter aux siècles futurs. C'est pourquoi.
Hercule de la science, Démocrite passa sa vie à recueillir
les sucs de toutes les plantes et à faire des expériences
pour qu'on n'ignorât pas plus longtemps les propriétés
des minéraux et des végétaux. Eudoxe vieillit sur le som-
met d'une haute montagne, afin de surprendre les mouve-
ments des astres du ciel ; et Chrysippe, afin de suffire aux
découvertes qu'il avait à faire, nettoya trois fois son cer-
veau par l'ellébore (1).
« ]\Iais pour en revenir aux arts de la forme, Lysippe
n'est-il pas mort de faim, attentif seulement à porter au
dernier degré de perfection les contours d'une seule sta-
tue ? ^lyron, qui sut presque enfermer dans l'airain l'âme
de rhom_me et l'instinct des bêtes, n'est-il pas mort si
pauvre qu'il ne se trouva personne pour accepter son héri-
tage ?
« -Mais nous, rassasiés de vin et de filles, nous n'osons
même plus aborder l'étude des arts que nos pères nous
épargnèrent la peine de créer ; détracteurs de l'antiquité,
il n'y a plus que les vices que nous sachions et enseigner
et apprendre. Qu'est devenue la dialectique ? Et l'astro-
(l) C'est de l'ellébore blanc ou viraire qu'il est ici question. Les
anciens attribuaient à ce purgatif énergique la propriété de nettoyer
le cerveau et d'éclaicir les idées.
214 l'œI'VRK de PÉTRONE
homie ? Et cette science qui, par Ijs voies sûres de la rai-
son, nous conduit à la sagesse ? Qui, je le demande, entre
au temple et fait un vœu pour parvenir à la perfection de
l'éloquence, pour atteindre aux sources de la philosophie ?
On ne dem.ande même plus la santé. Mais, avant même de
toucher le seuil du Capitole, l'un promet une offrande
s'il a la cliance d'enterrer un riche parent ; l'autre, s'il
découvre un trésor caché ; le troisième s'il vit assez pour
atteindre à son trente-milhonième sesterce. Et le Sénat
lui-même, arbitre de ce qui est juste et bon, n'a-t-il pas
souvent promis au grand Jupiter Capitolin un présent de
mille marcs d'or : pour que personne n'hésite plus à
vouer son âme à l'argent, c'est au poids de l'or qu'on achète
les faveurs du plus grand des dieux.
<( .\e vous étonne.' plus que la peinture décline, quand
aux hommes et aux dieux un lingot d'or semble plus beau
que tou!, ce qu'Apelle et que Phidias, ces pauvres fous
de Grecs, ont bien pu faire. Mais je vous vois tout absorbé
par ce tab'eau où est peinte la chute de Troie ; souffrez
donc que j'essaye d'en exprin.er le sens dans la langue des
dieux (1).
LXXXIX. LA TRTSE DE TPOTE, POÈME
Pour la dixième fois les blés mùrissaieut depuis que, pris entre deux djnjcrs,
Las Troyens éplorés étaient assiég-^s, et que la parole du divin
Clialclias, mise en doute, répandait néanmoins une sombre terreur.
(1) Ce morceau correspond aux vers 13-5(), 195-227, 250-2fi7 du
clisnt II de VEnéide. Ce n'est pas une parodie, mais un exercice
d'ccnîe : l'auteur a inis en senaires iambiques les hexamètres de
VEnéide. Le morceau est brillant, mais il y a des vers trop cherchés,
d'autres négligés. 11 n'y a aucune intention ni de dépasser, ni de cri-
tiquer, ni même d'égaler Virgile qui est seulement mo<lernisé. C'est
à tort qu'on a voulu voir dans ces vers une parodie de Vlli^con, œuvre
de jeunesse de Lucain, ou d'un poème de Néron sur la chute de Troie.
LE SATYRICOX 215
Mais Apollon a parlé : les cimes abattues
Pioulent au pied de l'Ida, et, fendus, tombent en amas
Les cbênes, qui figurent bientôt un cheval m' n.ioant.
Dans sûu flanc se cache une énorme porte et une caverne close
Pour recevoir garnison. C'est là qu'irrité par une lutte de dit ans
Se cantonne le courage des Grecs : iU encombrent ce cheval
Aux cavités lourdes d'hommes ; ils se cachent dans leur offrande.
0 Troie infortunée ! Nous criimes à leurs mille vaisseaux emportés par le? flols,
A notre sol enfin libéré : l'inscription que le fer
Avait gravé, Sinon complice du destin,
Tout l'attestait, ainsi que le mensonge efficace ourJi pour notre perte.
Déjà par les portes, sans armes, sort une foule tranquillisée
^ui se hâte vers l'oft'ranJe des Grec^, les yeux mouillés de larmes :
Pour ces cœurs timides, la joie continu; les pleurs
Que la crainte avait fait veiser. Mais voilà que, prêtre sacré de Neptune,
Les cheveux épars, Laocoon remplit toute
Cette foule de ses cris ; bientôt, ramenant son javelot en arrière,
11 vise au ventre : mais le destin appesantit sa main,
La pointe rebondit, refusant d^; dévoiler la luse des Grecs.
Le vieillard cependant raffermit à nouveau sa main trop faible
Et, de sa biche à double tranchant, s'attaque aux flancs élevés. Frémit
Au dedans toute cette jeunes.-e captive, et, tant qu'elle murmure.
On enteUil cette masse de bois respirer une crainte étrangère.
Donc, prisonnière elle-même, celte troupe marche à la conquête de Troie
Et, par celte ruse nouvelle, va mettre fin à toute la guerre.
Mais voici d'autres pro liges : vers oii la haute Tenedos de son dos
Uepousse la mer, des flots gonflés se dressent
Puis l'onde fendue rejai lit et se crense en sillage.
Tel en une nuit silencieuse le bruit des rames
Uetenlit au loin, quand les flottes pressent l'onde
Et que le marbre des eaux, fendu par les quilles, gémit.
Nous regardons : c'étaient deux serpenls aux amples repLs que les flots
Portaient vers les rochers : de leurs poitrines bombées
Gomme des vaisseaux de haut bord, ils écartent ^ur leurs flancs l'écume.
Leur queue bal l'air avec bruit, le rs crinière- flotlaut au-dessus des flols
Confondent leur éclat ; les rayons foudroyants de leurs regards
In:endient les flots, et, de leurs sifflements, les ondes tremblent :
Les esprits sont frappés de stupeur. Ornés du bandeau sacré
Et vêtus de la robe phrygienne, se tenaier.t là, ga-es d'un amour partagé,
Les deux fils de Laocoon, que brusquemen enlacent dans leurs anneaux
Les serpenls flamboyants. Leurs mains enfantines
Ils les portent vers leurs visages. Chacun oublie son propre salut,
Chacun vole au secours de son frère : leur am ur mutuel les faii changer de r41e.
El la mort elle-même qui les perd tous deux n'inspire à chacun que des craintes pour l'autre.
Mais voici que le trépas du père vient couronner celui des enlanls
Qu'il fut impuissant à secourir. C'est maintenant sur l'homme que se jettent
Les serpenta déjà repus de caruage : ils roule. it ses membres sur le sol.
Le père tombe, victime, au pied mê i.e des autels
Et bat la terre. Par ses aulels al;isi profanés
2 H) i."(i:i^vHi-: Di-: péironi-:
Troie, vouée à la perdition, perd tout d'abord ses dieux.
Déjà Phi'lié dans son plein répandait sa lumière blanche
Et entrain lit autour de sa face rayonnante son cortège d'astres moindres,
l,ors(|uc parmi les Troyens ensevelis d^ns le sommeil et l'ivresse
Lts Grecs, ouvrant la porte, répandent à fljts des guerriers.
Les héros s'exercent au carnage : tel le coursier,
Dès i|u'on relâche les nœuds du joug tliessalicn,
Avant de s'élancer, se met à secouer la tète et sa longue crinière.
Leurs mains tirent le fer, agitent le bouclier rond,
Kt les voilà à l'œuvre. Ici, l'un éjtorge les Troyens,
Lourds de vin, et les envoie finir dans le dtrnier sommeil
Leur somme ; là, un autre allumant une lorche à l'antel,
Contre les Troyeni iiivji|ue le secours des dieux de Troie.
XC. OCT ENCOLPE PRIE EUMOLPE A SOUPER
Des gens qui se promenaient sous le porticiue se mirent
à jeter des pierres à Eumolpe pour le faire taire. Habitué
à voir son talent recueillir ce genre de suffrages, il se cou-
vrit la tête et s'enfuit hors du temple. Craignant moi-
même d'être pris pour un poète, je me mis à la poursuite
du fugitif que je retrouvai au bord de la mer.
Dès que, hors de portée des coups, nous pûmes enfin
nous arrêter : « Je vous prie, dis-je, expliquez-moi d'où
vient cette maladie. Voilà moins de deux heures que nous
nous connaissons, et j'ai entendu le poète plus souvent
que l'homme. Je ne m'étonne donc plus que le peuple vous
poursuive à coups de pierres. Je m'en vais, moi aus.si, en
faire une provision, et chaque fois que vous commencerez
à vous égarer, je vous dégagerai la tête par une bonne
saignée. »
Il secoua la tête et répondit : « Sachez, mon bel ami,
que ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis entré en fonc-
tions. Chaque fois que je parais sur le théâtre pour y réci-
ter quelque chose, l'assistance me réserve ce même accueil.
Toutefois, pour ne pas avoir aussi maille à partir avec
LE SATYRICON 217
VOUS, je veux, pendant un jour entier, me priver de ce
régal. — Et moi, lui dis-je, si vous réserve? v^otre verve
pour un autre jour, je veux que nous dînions ensemble. »
Aussitôt, je charge la bonne de mon petit hôtel de nous
préparer un petit souper, ' après quoi nous nous rendons
au bain '.
CXr. ou ENOOLPE RETROUVE SON GITON
Là, j'aperçois Giton appuyé contre le mur et muni des
frottoirs et des racloirs (1) de l'étuviste. il semblait triste
et confus. On sentait qu'il portait sans enthousiasme
son nouveau joug. Tandis que je l'observais pour m'assurer
que c'était bien lui, il tourna la tète de m.on côté et aussi-
tôt sa physionomie s'éclaira :
« Grâce, mon grand frère, s'écria-t-il. Maintenant que
je ne vois plus briller le fer, je veiix parler librement.
Arrache-moi à ce brigand sanguinaire et punis-moi aussi
durement que tu voudras d'avoir prononcé contre toi.
C'est déjà un assez grand supplice pour moi d'avoir, mal-
heureux que je suis, perdu ton affection. »
Je mets un frein à ses plaintes, crainte que quelqu'un
ne surprenne nos projets, et, plantant là Eumolpe, qui,
déjà, déclamait un poème dans l'eau, j'entraîne mon Giton
par une issue obscure et malpropre, et nous volons à notre
gîte.
Aussitôt la porte fermée, je me jette dans ses bras et
je dévore sous mes baisers les larmes qui inondaient son
visage. Longtemps tous deux nous ne pûmes dire un mot.
(1) Ces racloirs avaient la forme d'une serpette mais sans tran-
chant, et servaient à faire tomber la sueur et la crasse qui couvraient
le corps.
218 l'œuvre de PÉTRONE
Car l'aimable enfant, lui non pkis. ne pouvait arrêter les
sanglots qui seeouaient tout son beau corp«.
a Quelle honte,. m.'écriai-j:e, de t'aini^er ainsi quand tu
m'as aibaiiéonBié ! Dans ce cœur où tu avai.'=' fait une si
profonde blessure, je ne trouve plus même la cicatrice 1
JM'expliqueras-tu pourquoi tu as été aimer ailleurs ? Ai-je
mérité le mal que tu m'as fait ? »
' Giton ', sentant combien je le chérissais encore, reprit
un peu contenance.
:' ' Pourtant, insistai-je ', je n'avais pas porté ce débat
d'amour devant uu autre juge quie toirmêrae ; mais va, je
ne me plains plus, j'ai déjà tout oa'blié*, pourvu qu'au
moins tu regrettes sincèrement tout le mal que tu m'as
fait. >y
Je- gémissais et je pleurais en soulageant mon cœur par
ces discours. Alors Giton, m'essuyant les yeux avec son
manteau : « Voyons, Encolpe, dit-iî', ji'en appelle à ta
mémoire et à- ta bomie foi : t'ai-je abandonné ou n'est-ce
pas plutôt toi qui t'es trahi ? Powir ma part, j'avoue, et
sans balancer, qu'enlire- deux homnTes arméSj c'est au pite
fort que j'ai été: »
J'embrassai la bouche d'où sortai'ent ces paroles pleimes
de sens, puis-, me jetant au cou de mon ami, je l'étreignis
passionnément pour bien lui montrer que je lui rendais
mon cœur et que notre afîection' renaissante était plus
forte et plus solide que jamais-.
Xr.Hi.. ou EUMQLPE 'EIIOUVE GIOiON- A SON- GOUT.
EOI NîiL GRAIûra PAS- DE: LE DiRE
E était déjà tout à fait nuit, et la femme avait exécuté
mes ordres pour le souper, quand Eumolpe frappa à la
LE SATYRICON 219
porte. Je demande : « Combien êtes-vous ?» Et en même
temps je regarde soigneusement par la fente si Ascylte
n'était pas avec lui. Voyant que notre hôte était seul, je lui
ouvre sur-le-champ.
Il se jette sur un lit et, apercevant Giton qui s'acquittait
des soins du ménage, il secoue la tête et s'écrie : « Compli-
ments pour notre Ganymède : il nou sfaut, ce soir, prendre
du bon temps ! » Une entrée en matière aussi indiscrète
me charma médiocrement : j'eus peur d'avoir ouvert ma
porte à un nouvel AscylLe. Et le voilà qui insiste ; Giton lui
aj^ant présenté à boire : « Je t'aime mieux, lui déclare-t-il,
que tous les mignons du bain ensemble ! » Puis, ayant
mis son verre à sec, il nous informe qu'il ne s'est jamais
senti la gorge aussi aride.
(c Figurez-vous, explique-t-il, qu'au bain je me suis
fait presque assommer, parce que j'ai essayé de réciter un
de mes poèmes aux gens qui étaient assis autour du bassin.
Chassé du bain, com.me du théâtre, je vous cherchais dans
tous les coins, en criant : « Encolpe ! Encolpe î » quand, à
l'autre bout de l'établissement, un jeune homme tout nu
et qui avait perdu ses habits, criant avec une égale force
et semblant fort en colère, se mit à vitupérer un nommé
Giton !
« Mais tandis que les valets de bain (1), me traitant de
fou, me contrefaisaient avec insolence pour se moquer de
moi, l'autre fut bien vite entouré d'une grande foule qui
applaudissait discrètement et témoignait une admiration
respectueuse.
« Il avait, en effet, un membre d'une telle importance
(1) Ces valets de bains chargés de garder les habits de ceux qui
étaient dans l'eau avaient, au témoignage de Sénèque le Rhéteur,
reçu le nom d'officiosi, parce que professionnellement ils se prêtaient
à tous les caprices des baigneurs.
220 l'œuvre de PÉTRONE
que c'élail riioniine qui semblait n'èlre que la suceursalc
du braciueinard. O le beau travailleur que ce doit être !
S'il entre en fonction aujourd'hui, il doit lui falloir jusqu'à
demain pour en linir ! Aussi ne tarda-t-il guère à trouver
de l'aide : je ne sais quel chevalier romain, un vieux vicieux
à ce qu'on disait, le couvrit de son manteau et l'emmena
chez lui, dans le but, je suppose, de se réserver le monopole
d'une bonne fortune aussi copieuse. Tandis que moi, l'em-
ployé n'aurait pas même voulu me rendre mes habits si
je n'avais trouvé un témoin pour dire qu'ils étaient bien
à moi ! Tant il est plus avantageux de fourbir les aines
que les cerveaux (1). »
Pendant ce discours d'Eumolpe, je changeais sans cesse
de visage : les embarras d'un ennemi font notre joie, mais
on se désole de tout ce qui lui arrive d'heureux. Toutefois,
comme si j'étais étranger à toute cette histoire, je gardai
un silence prudent et fis part à Eumolpe du menu.
' J'avais à peine fini qu'on nous servit ; nourriture, il
est vrai, commune, mais savoureuse et substantielle, que
notre docteur famélique se mit à dévorer.
Quand il eut le ventre plein, il commença à philosopher,
déblatérant contre les imbéciles qui dédaignent ce qui est
connu et commun pour ne priser que les raretés. '
XCIII. ou GITON DONNE A SON GRAND AMI UNE LEÇON
DE SAVOIR-VIVRE
« ' Pour une âme faussée ', dit-il, est vil tout ce qu'il
est permis d'avoir. Un esprit égaré par l'erreur n'apprécie
que ce qui est interdit.
(1) Jeu de mois sur inguina, aines, parties sexuelles, et ingénia,
esprits.
LE SATYRICON 221
Je n'aim; pas, ce <|iie je désire, l'oblenir aussitôt.
La victoire me déplaît où je n'ai qu'à cueillir le laurier.
L'oiseau phasien que nous vend la Colcliide
Et le coq africain charment mon palais.
Parce qu'il n'est pas facile d'en trouver : mais l'oie si blanche.
Le canard au plumage si joliment bigarré
Sentent le peuple. Des plus lointains rivages
Lasargue (I) attirée et la dorade de la Syrie,
Si sa pèdie a coûté un naufrage, seront prisées.
Tandis que le mu'et pè^-era sur l'estomac : .\insi l'amante triomphe
De l'épouse, la rose redoute la concurreuce du cinname (5).
Tout ce qu'il faut qu'on cherche n'en parait que meilleur.
« Voilà donc, lui dis-je, comment ta tiens ta promesse
de ne pas faire un seul vers de ce jour ? De grâce, aie
pitié de nous, qui du moins ne t'avons jamais lapidé !
Car si quelqu'un de ceux qui boivent avec nous dans cette
auberge flairait ici seulement l'ombre d'un poète, il ameu-
terait tout le voisinage et, tous les trois sans distinction,
nous serions assommés. Songe un peu à nous et souviens-
toi de tes mésaventures au musée et au bain ! »
Entendant ces paroles, Giton me gronda, le bon petit
cœur, me remontrant que j'agissais mal en m'attaquant
à un vieillard. Il me reprocha d'oublier tous mes devoirs
de maître de maison et de fermer à notre hôte, par mes
invectives, la table, que, par un mouvement d'amabilité,
je lui avais ouverte. Il ajouta mille autres propos pleins de
tact et de grâce décente qui me charmèrent par leur
accord parfait avec son impeccable beauté.
(1) La sargue était très rare. On la faisait venir de la mer Car-
pathienne, jusqu'au jour où Optatns, affranchi de Tibère, en fit
jeter un grand nombre dans la mer de Toscane, oii elles pullulèrent.
11 est donc littéralement exact que ce poisson avait été amené du
bout du monde,
(2) Le cinnamome est un arliuste odoriférant. De son suc on tirait
un parfum très rare.
15
222 l'œuvre de pétrone
XCIV. ou ENCOLPE A RECOURS AU SUICIDE :
GITON AUSSI
« Heureuse, disait de son eôté ' Eumolpe ', heureuse la
mère qui t'a engendré. Hardi, mon jeune ami ! Quand la
sagesse se marie à la beauté, c'est, en vérité, un alliage
rare. Et pour que tu ne croies pas avoir parlé en vain, tu
viens, je te le déclare, de trouver un amoureux. C'est moi
qui veux, par mes poèmes, te louer à l'égal de ton mérite !
C'est moi qui, précepteur et gardien, te suivrai partout,
même où tu ne voudrais pas ! Au reste, je ne fais aucun
tort à Encolpe : il en aime un autre...! »
Le soldat, qui m'avait enlevé mon épée, se trouva avoir
rendu un fier service à Eumolpe : autrement, la rancune
que j'avais contre Ascylte risquait fort de s'assouvir dans
le sang du poète. Et Giton ne s'y trompa point.
Il sortit donc sous prétexte de chercher de l'eau et, par
cette absence opportune, coupa court à ma colère. « Eu-
molpe, dis-jc un peu calmé, je préfère encore entendre vos
vers que votre prose quand elle exprime des vœux de cette
sorte. Écoutez : je suis colère et vous paillard. Il est à
craindre que nos caractères ne parviennent pas à s'accor-
der. Vous me prenez sans doute pour un fou furieux ? Eh
bien ! cédez à ma folie. Je m'explique : veuillez décamper,
et au plus vite. >■
Abasourdi par ces déclarations, Eumolpe, sans en
demander davantage, passa immédiatement la porte,
mais, tirant le battant après lui, et sans que j'aie rien
prévu de tel, me renferma prestement à double tour.
Après quoi, il court à la recherche de Giton.
Enfermé, je décide d'en finir avec la vie en me pendant !
Déjà dressant mon bois de lit, j'y avais attaché ma cein-
LE SATYRICON 223
ture, déjà je passais mon cou dans le nœud, quand, par la
porte qui s'ouvre, entre Eumolpe avec Giton qui de la
fatale borne me ramènent à la vie. Giton surtout, passant
brusquement d'une douleur folle à une rage sauvage,
pousse un grand cri et, me bousculant, des deux mains me
jette à la renverse sur le lit : « Tu te trompes, cria-t-iJ,
Encolpe, si tu crois qu'il t'est permis de mourir le premier.
C'est moi qui ai commencé : chez Ascylte, j'ai cherché une
épée... En vain ! Mais si je ne te retrouvais pas, résolu à
périr, je me serais jeté dans un précipice. Et pour que tu
saches bien que ça ne traîne pas quand on cherche la mort,
regarde à ton tour ce que tout à l'heure tu voulais me faire
voir. » Ayant dit, il arrache un rasoir au valet d' Eu-
molpe (1), et, s'en tranchant le cou, de droite, de gauche,
le voilà étalé à nos pieds.
Médusé, je pousse un grand cri et, le suivant dans sa
chute, je demande au même ustensile un chemin vers la
même mort. Mais sur Giton, pas trace de blessure, chez
moi pas la moindre douleur ! car c'était un rasoir innocent,
émoussé tout exprès pour donner de l'audace aux apprentis
barbiers, qui garnissait la trousse. C'est pourquoi le valet
à qui Giton avait pris cette ferraille ne s'était pas ému, et
Eumolpe lui-même n'avait pas bougé pour empêcher cette
mort de comédie.
XCV. ou LE VIEUX POÈTE EUMOLPE FAIT PREUVE
d'UiNE FOUGUEUSE INTRÉPIDITÉ
Tandis que cette pièce se joue entre amoureux, l'hôte
fait son entrée avec le ' second ' service, et nous trouve
(1) Le latin dit mercenarius, domestique à gages, tenue qu'il ne
faut pas confondre avec servus, qui veut dire aussi domestique,
mais désigne un esclave.
224 l'œuvrr de pétrone
encore étendus par terre. Contemplant cette salade épou-
vantable : « Ah çà ! dit-il, qu'est-ce que vous êtes : des
pochards ou des rôdeurs, ou tous les deux ? Qui est-ce
qui a mis ce lit debout ? Et que signifient tous vos chichis ?
Par Hercule ! pour ne pas payer ma chambre, vous allez
vous défiler pendant la nuit ! Il n'y a rien de fait ; ça ne se
passera pas comme ça. Cette maison est isolée. Mais je vais
vous faire voir tout à l'heure qu'elle n'appartient pas à
une pauvre veuve sans défense, mais à Marcus Manicus.
Eumolpe s'écrie : (> Alors, tu nous menaces ? « Et, sans
attendre la réponse, il lui allonge une gifle à tour de bras.
L'hôte, éméché par les trop nombreux verres bus avec
ses clients, lance à la tête d'Eumolpe une cruche en terre,
lui fend le front, et file.
Eumolpe hurle, puis, impatient de venger cet outrage,
se saisit d'un grand chandelier de bois, se met aux trousses
du fuyard et venge son crâne fêlé en l'en frappant à tour
de bras. Toute la maisonnée accourt, escortée d'une pha-
lange de clients saouls. Quant à moi, j'avais trouvé ma
vengeance : je tire la porte derrière Eumolpe, lui rendant
ainsi la monnaie de sa pièce et m'assurant, sans rival
importun, la jouissance et de la chambre et des plaisirs
de la nuit.
Cependant, toute la séquelle des marmitons et des
locataires tombe sur le malheureux : l'un, avec une broche
encore chargée de viandes fumantes, esquisse une attaque
contre ses yeux ; l'autre, avec un croc emprunté au garde-
manger, prend ses dispositions pour la bataille ; mais sur-
tout une vieille chassieuse, ceinte d'un torchon horrible-
ment sale et chaussée de sabots dépareillés, arrive en traî-
nant par la chaîne un dogue d'une taille effrayante et
se met à l'exciter contre Eumolpe. Ce dernier se tirait
de tous ces périls à grand renfort de coups de chandelier.
LE SATYRICON 225
XCVI. OU EUMOLPE, TRAHI PAR SES AMIS, EST SAUVÉ PAR
UN GÉRANT AMATEUR DE BELLES-LETTRES
Nous voyions tout par le trou dans la porte qu'Eu-
molpe avait fait tout à l'heure en arrachant la poignée.
J'applaudissais aux coups qu'il recevait. Mais Giton,
toujours compatissant, était d'avis d'ouvrir et de nous
porter au secours de notre compagnon en péril. Ma
colère n'était pas calmée et je ne pus retenir ma main;
je gratifiai le petit malheureux d'un coup de poing, bien
serré et pointu, sur la tête. Il s'assit en pleurant sur le lit.
Quant à moi, j'appliquai au trou de la porte tantôt un
œil, tantôt l'autre ; je me réjouissais de la mésaventure
de mon commensal, je m'en repaissais, quand survint
Bargate, le gérant de l'immeuble (1). Il avait quitté son
souper et s'était fait transporter en litière sur le champ
de bataille, car il avait les pieds malades.
D'une voix rageuse et dure, il pérorait longuement
contre les arsouilles et les vagabonds, quand, apercevant
Eumolpe : « 0 le plus exquis de nos poètes, s'écria-t-il,
vous étiez donc là ? Et tous ces coquins d'esclaves ne s'en-
fuient pas au plus vite ! Et ils osent lever la main sur vous ? »
' Puis, lui parlant à l'oreille : ' « Ma maîtresse, ' lui dit-il
plus bas ', me la fait à la pose. Si vous êtes mon ami, faites
donc une bonne satire sur elle pour la dresser un peu. »
XCVII. RENTRÉE d'aSCYLTE FLANQUÉ D'uN CRIEUR PUBLIC
ET d'un sergent DE VILLE
Tandis qu'Eumolpe était en conférence secrète avec
Bargate, entre dans le cabaret un crieur public suivi d'un
(1) Peut-être faut-il comprendre : l'intendant du quartier ou le
commissaire de police.
226 l'œuvre de pétrone
sergent de ville (1) eL d'un las de badauds ; si-couanL une
torche qui répandait plus de fumée (pie de lumière, il lut
cette annonce :
Un jeune homme a été perdu aux bains; IG ans envi-
ron, cheveux frisés, délicat, d'extérieur agréable. Mille écus
de récompense à qui le ramènera ou metlra sur ses traces.
Non loin du crieur se tenait Ascylte, vêtu d'une robe
bigarrée (2), portant dans un plat d'argent la récompense
promise.
J'ordonnai à Giton de se fourrer bien vite sous le lit et
d'entortiller ses pieds et ses mains aux sangles qui sup-
portaient le matelas : tel jadis Ulysse accroché sous le
ventre du bélier, tel mon jeune ami, étendu sous le gra-
bat, pourrait échapper aux mains de nos persécuteurs.
Giton ne se le Ht pas répéter deux fois : en un clin d'oeil
il passa si bien les mains dans les sangles qu'Ulysse aurait
dû s'avouer vaincu. Quant à moi, pour écarter tout soup-
çon, j'étendis mes vêtements sur le lit, et, m'y couchant,
j'y imprimai la forme d'un homme de ma taille.
Cependant Ascylte, après avoir exploré toutes les cham-
bres avec l'huissier du crieur, arriva devant ma porte.
Il conçut d'autant plus d'espoir qu'il la trouva plus soi-
gneusement verrouillée. IMais le valet du crieur, en insi-
nuant sa hache dans la fente, lit sauter les serrures. Je
me jetai aux genoux d' Ascylte, et par le souvenir de notre
amitié et des misères supportées en commun, je le suppliai
de me laisser voir seulement une dernière fois mon petit
(1) 11 ne faut pas contondrc les valets de \i\]e, servi publici, avec
les licteurs. On les appelait aussi viatores.. Us étaient au service des
magistrats, dont ils faisaient les courses et exécutaient les ordres.
(2) Ceux qui faisaient un acte public, nous apprend le code Tliéo-
dosien, devaient revêtir une robe de diverses couleurs.
LE SATYRICON 227
ami. Bien plus, pour que mes feintes prières soient prises
au sérieux : « Je sais, Ascylte, m'écriai-je, que tu es venu
ici pour me tuer ; pourquoi, sans cela, ces haches ? Satis-
fais donc ta colère : je tends la tête ; verse ce sang que,
sous prétexte de poursuites en justice, tu n'aspires qu'à
répandre. »
Ascylte repousse ce soupçon et proteste qu'il n'a d'autre
but que de rattraper son fugitif, qu'il ne demande la
mort de personne, encore moms d'un suppliant, et encore
bien moins de celui que, même après cette fatale alter-
cation, il tenait encore pour son ami le plus cher.
XCVIII. ou EUMOLPE DEDAIGNE, INIAGNANIME, UNE SUPERBE
OCCASION DE SE VENGER
Mais le valet de viUe agissait moins mollement : ayant
pris une canne au mastroquet, il fouillait tous les coins
et recoins de la muraille. Giton évitait les coups et, rete-
nant sa respiration tant qu'il pouvait, touchait de son
nez les punaises du matelas. ' Eux sortis ', Eumolpe entre
aussitôt, car la porte brisée de la chambre n'arrêtait plus
personne, et, s'écrie en se frottant les mains : « J'ai gagné
mille écus ! Je vais courir après le crieur et, par une tra-
hison que tu n'as pas volée, lui révéler que Giton est entre
tes mains. »
Je me jette à ses pieds, le suppliant de ne pas achever
des malheureux déjà à moitié morts. Il reste inexorable.
« Vous auriez raison, lui dis-je alors, de provoquer cet
esclandre si seulement vous pouviez montrer celui que
vous prétendez li\Ter. ÎNIais le petit a profité du désordre
pour fuir et je ne sais pas moi-même où il est passé. Je
228 l'œuvre de pétrone
vous en supplie, Eumolpe, retrouvez-le, quand même ce
serait pour le rendre à Ascylte. »
Il commençait à me croire quand (iilon, ne ])ouvant
plus retenir son soufïle, éternua par trois fois de lellc
sorte que tout le lit en fut ébranlé. Eumolpe se retourne :
« A tes souhaits, Giton ! » s'écrie-t-il et, soulevant le
matelas, il découvre un Ulysse tellement mal en point
qu'un Cyclope, même mourant de faim, l'eût épargné.
Puis se tournant vers moi : « Ah, c'est ainsi, brigand! Pris
la main dans le sac, tu avais l'audace de nier l'évidence.
Et pourtant, s'il n'était pas un dieu, arbitre des choses
humaines, dont la justice a arraché cet éternuement
révélateur au petit, dupe de tes belles paroles, je serais
à courir tous les cabarets pour le trouver. »
Mais Giton, beaucoup plus insinuant que moi, com-
mença par panser avec des toiles d'araignée trempées
dans l'huile la blessure qu'Eumolpe s'était faite à la tête,
lui ôta sa robe déchirée qu'il remplaça par son propre
mantelct et, le sentant déjà un peu radouci, en guise de
calmant, l'accabla de ses baisers. « Nous voilà, lui dit-il, bon
père chéri, sous ta sauvegarde. Si tu aimes un peu ton
petit Giton, commence par le sauver. Plût au Ciel que le
feu ennemi me consumât tout seul ! Plût au Ciel que la
mer en furie m'engloutît ! Car c'est moi qui suis l'unique
sujet, la seule cause de tous vos affreux démêlés. Si je
meurs, voilà les ennemis réconciliés ! »
' Eumolpe, touché de mes maux et de ceux de Giton,
mais surtout gardant le souvenir de ses gentillesses, finit
par nous dire : « Vous n'êtes que des imbéciles ; avec
tout le mérite que vous avez, vous pourriez être heureux,
au lieu que vous battez la dèchc et que vous passez votre
temps à vous créer vous-mêmes à vous-mêmes, chaque
jour, de nouveaux soucis et de nouveaux tourments. '
LE SATYRICON 229
XCIX. OU EUMOLPE, APRÈS UNE PROFESSION DE FOI
ÉPICURIENNE, PARDONNE A ENCOLPE
« Pour moi, toujours et partout, j'ai vécu chaque jour
comme si le soleil qui se lève était le dernier dont j'aie à
jouir : 'j'ai donc vécu tranquille. Si vous voulez m'imiter,
écartez tout ceci. Cet Ascylte vous poursuit. Fuyez-le.
Je suis sur le point de partir pour un pays lointain, sui-
vez-moi. Je m'embarquerai comme passager sur un navire
qui partira sans doute la nuit prochaine ; j'y suis parfai-
tement connu et nous y serons reçus par faveur. »
Le conseil me parut sage et utile : il m'arrachait aux
persécutions d' Ascylte ; il me promettait une vie plus
heureuse. Vaincu par la générosité d'Eum,olpe, j'étais
navré de l'avoir mal jugé et maltraité, et je me repentais
amèrement de cette maudite jalousie, cause de tant de
maux.' Tout en larmes, je le suppliai de me rendre son
amitié : « Celui qui aime, lui dis-je, n'est pas maître de
cette furieuse passion, mais je ferai tous mes efforts pour
ne rien dire et ne rien faire désormais qui puisse vous
déplaire. Bannissez donc, en vrai maître es lettres, tous
ces mauvais souvenirs comme une lèpre disparue sans
laisser de cicatrices. La neige tient plus longtemps dans
les terrains incultes et raboteux, mais sur le sol ameubli
qu'a dompté la charrue, elle fond en un clin d'œil comme
une gelée blanche. Telle la colère dans les cœurs : elle
obsède un esprit grossier, elle effleure à peine une âme
cultivée. »
— Pour ne pas te contredire, dit Eumolpe, c'est en t'em-
brassant que je clos l'incident. Et maintenant, pour que
tout marche bien, faites vos paquets et suivez-moi, ou,
si vous préférez, marchez devant. »
230 l'œuvre de PÉTRONE
11 parlait encore quand, ouvrant la porte avec fracas,
un marin à la barbe hirsute parut sur le seuil. « Vous
tardez, dit-il, Eumolpe, comme si vous ne saviez pas que
ça presse. »
Aussitôt nous nous levons tous. Eumolpe, réveillant
son valet, qui dormait depuis longtemps, lui ordonne
de partir avec nos bagages. Quant à Giton et moi, nous
faisons un paquet de tout ce qui nous reste, et, après
avoir adoré les astres protecteurs de la navigation (1),
nous montons sur le navire.
G. ou ENCOLPE ET GITON FONT UNE FACHEUSE RENCONTRE
* Nous choisîmes une place écartée près de la chambre
de poupe, et comme le jour n'était pas encore levé, Eumolpe
s'endormit. Mais ni Giton, ni moi, ne pûmes goûter un
instant de sommeil. Soucieux, je réfléchissais que je venais
d'admettre dans mon intimité Eumolpe, rival bien plus
dangereux qu'Ascylte, et cela me tourmentait fort. C'est
par la raison que je surmontai mon chagrin' : « 11 t'est
pénible, me disais-je, que cet enfant plaise à un autre (2).
Mais dans ce que la nature a créé de meilleur, qu'y a-t-il
qui ne soit co mmun à tous ? Le soleil luit pour tous. La
lune, avec son cortège innombrable d'étoiles, guide la
bête sauvage elle-même cherchant pâture. Que peut-on
trouver de plus beau que les eaux ? Cependant elles coulent
pour tout le monde. Et l'amour seul serait une propriété
(1) Les marins et les passagers, avant de s'embarquer, invoquaient
Castor et PoUux.
(2) Cette méditation ornée de lieux communs pourrait bien être
la parodie de quelque roman, de quelque poème ou encore de quelque
exercice d'école.
LE SATYRICON 231
dont on ne pourrait s'emparer sans vol au lieu d'un don
gratuit de la nature !
« Et pourtant, nous n'apprécions un bien que si les autres
nous l'envient... Un seul rival, et vieux par-dessus la
marché, ce n'est pas bien grave. Même s'il tente de faire
quelque chose, il perdra haleine avant d'arriver au but
de ses désirs. » Devant l'invraisemblance d'une telle ten-
tative, mes appréhensions se calmèrent et, me couvrant
la tête de mon manteau, je fis semblant de dormir.
Mais, tout à coup, comme si la Fortune avait à cœur
de venir à bout de ma constance, j'entendis, dans la cham-
bre de poupe, une voix qui se plaignait : « C'est donc
ainsi qu'il m'a trompé, ce perfide ! » Ce timbre mascu-
lin, déjà familier à mon oreille, me fit tressaillir d'épou-
vante. Une voix de femme où l'on sentait la même indi-
gnation répondit avec emportement : « Si quelque dieu
bienveillant faisait tomber ce Giton sous ma patte, il
verrait comme je le recevrais ! »
Ces sons familiers, mais inattendus, nous glacèrent à
tous deux le sang dans les veines. Pour moi, comme obsédé
par un épouvantable cauchemar, je restai longtemps
sans parole. Enfin, d'une main tremblante, je tirai Eumolpe,
déjà endormi, par le pan de son habit : « Je vous en prie,
mon père, à qui est donc ce navire ? ou quels passagers
porte-t-il ? Pourriez-vous me le dire ? » Réveillé brus-
c|uement, il le prit de travers : « C'était bien la peine,
s'écria-t-il, que tu nous cherches tout à l'heure la place
la plus tranquille sur le pont, pour nous empêcher ensuite
de dormir! Tu seras bien avancé quand je t'aurai dit que
le patron de ce vaisseau est Lycas de Tarente, qui con-
duit dans cette ville une voyageuse nommée Tryphène. »
232 l'œuvre de pétrone
CI. ou les trois amis DELIBERENT
Je restai abasourdi de ce coup de foudre. J'en trem-
blais positivement et, tendant la gorge comme une vic-
time : « Cette fois, Fortune, m'écriai-jc, tu m'as vaincu ! »
Quant à Giton, tombant dans mes bras, il s'évanouit. Une
abondante sueur nous remit un peu d'aplomb. Alors je
me jetai aux genoux d'Eumolpe : « Aie pitié, lui dis-je,
de mourants : au nom de nos communes amours, de cet
enfant, aide-nous à en finir. La mort approche qui, si
tu n'y mets pas obstacle, sera accueillie par nous comme un
bienfait. »
Interloqué par tant de violence, Eumolpe commence
par jurer ses grands dieux qu'il ne sait pas ce qui se passe
et que, pour sa part, il ne nous a tendu aucun piège : « C'est
en toute simplicité et en toute bonne foi, dit-il, que je
vous ai conduits sur ce navire, où j'avais retenu ma place
depuis longtemps. Quelles embûches pouvez-vousbien crain-
dre et quel peut être ce nouvel Annibal qui navigue avec
nous ? Lycas de Tarente, homme fort honorable, à la
fois capitaine et propriétaire de ce navire, possesseur éga-
lement de quelques terres, et qui conduit à Tarente une
cargaison d'esclaves destinés à la vente. Voilà le cyclope,
voilà l'affreux pirate auquel nous devons notre passage.
Et avec lui voyage Tryphène, la plus belle des femmes,
qui court le monde pour son plaisir. — Ce sont précisé-
ment, répondit Giton, les gens que nous fuyons. » Et
aussitôt il expose à Eumolpe, fort perplexe, pourquoi ils
nous détestent et quel péril nous menace.
Ne sachant qu'en penser et fort agité hii-même, le
LE SATYRICON 233
poète opine pour que chacun expose son avis (1) : « Sup-
posez, dit-il, que nous voilà dans l'antre de Polyphème.
Il faut chercher une porte de sortie, à moins que nous ne
préférions nous jeter à la mer, ce qui nous délivrerait
de tout souci.
— Non, dit Giton, persuadez au pilote, moyennant
finances, bien entendu, qu'il relâche dans quelque port ;
affirmez-lui que votre frère, qui ne peut supporter la mer,
est à toute extrémité. Il vous sera facile de colorer ce men-
songe par vos larmes et par le trouble de votre visage :
ainsi, ému de pitié, il se laissera fléchir.
— Ce n'est pas possible, répondit Eumolpe : d'abord
les grands navires ont de la peine à entrer dans les ports
et, du reste, il est invraisem.bable que la santé se perde
en si peu de temps. Songez enfin que peut-être Lycas,
par politesse, demandera à voir le malade. Penses-tu que
ce soit un bien bon calcul d'attirer nous-mêmes ce capi-
taine que vous fuyez ? Mais suppose que le navire puisse
s'écarter de sa route et que Lycas ne vienne pas tourner
autour du lit des malades, comment pourrons-nous sor-
tir du navire sans nous montrer aux yeux de tous ? Passe-
rons-nous la tête couverte ou nue ? Si nous nous cou-
vrons (2), qui donc ne voudra serrer la main à des malades ?
Et rester tête nue, qu'est-ce autre chose que de courir
nous-mêmes à notre perte ?
(1) La longue délibération qui suit est une spirituelle parodie du
suasoria, des discussions d'école ingénieuses, subtiles, à la mode sous
l'Empire.
(2) Nous avons déjà vu que chez les anciens c'était une incon-
venance de se montrer en public avec la tête couverte : cela passait
pour un signe de mollesse. On voit ici qu'au contraire les malades
se couvraient la tète tant pour se préserver de l'air que pour indiquer
à tous l'état de leur santé.
234 l'œuvre de tétroni-:
CII. SUITE DE LA DELIBERATION
« C'est donc l'audace, m'écriai-je à mon tour, qui reste
notre seul refuge : descendons dans la barque en nous
laissant glisser le long du câble, coupons-le, et, pour le
reste, confions-nous à la fortune. Quant à Eumolpe, je
n'entends pas l'associer à nos périls. A quoi bon entraî-
ner un innocent dans des dangers où il n'a rien à faire.
Trop content, si le hasard favorise notre fuite.
— Cet avis, répondit Eumolpe, serait plein de prudence
s'il avait la moindre chance d'aboutir. Croyez-vous filer
sans qu'on s'en aperçoive ? Et, en tout cas, comment échap-
per au pilote qui, toujours en éveil, épie la nuit les mou-
vements des astres eux-mêmes ? En admettant même qu'il
s'endorme, il faudrait au moins fuir par un autre côté que
celui où il se tient : or c'est par la poupe, à côté même du
gouvernail, qu'il nous faut descendre, puisque c'est là
qu'est attaché le câble qui retient la barque. Du reste,
et je m'étonne, Encolpe, que tu n'y aies pas songé, il y
a un matelot qui, jour et nuit, est perpétuellement de
garde dans la barque; il n'y a que deux moyens de s'en
débarrasser : ou le tuer, ou le jeter à l'eau de vive force.
Cela vous paraît-il possible ? Interrogez votre courage.
Car, en ce qui concerne ma collaboration, je ne reculerai
devant aucun péril, à condition qu'il apporte quelque
espérance de salut. Et je ne pense pas que vous non plus
vous teniez à perdre la vie de gaîté de cœur.
« Voyez donc si ceci ne vous conviendrait pas : je vais
vous mettre dans deux des peaux. Bien ficelés parmi mes
vêtements, entre des courroies, je vous ferai passer pour
des bagages. Je ne laisserai qu'une petite fente par où
vous pourrez respirer et prendre quelque nourriture. Je
LE SATYRICOX 235
déclarerai ensuite que pendant la nuit mes deux esclaves,
redoutant un châtiment encore plus dur, se sont jetés
à la mer. Et quand nous serons dans un port, je vous ferai
débarquer comme des bagages sans que personne soup-
çonne rien.
— Très bien, dis-je, vous voulez donc nous attacher
comme des souches que leur ventre ne gêne jamais, et
qui n'éprouvent jamais le besoin d'éternuer ni de ron-
fler. Est-ce parce qu'une ruse de ce genre m'a réussi déjà
une fois ? Mais supposez que nous puissions rester ainsi
liés un jour entier. Si le calme ou les vents contraires
nous retiennent en mer, qu'allons-nous devenir ? Même
les habits trop longtemps en paquets finissent par être
rongés par la moisissure ; les papiers mis en liasse changent
eux aussi de forme. Comment deux jeunes gens, peu faits
à ce genre de fatigue, vont-ils supporter de rester immo-
biles comme des statues dans des langes et des liens ?
« Il faut donc chercher notre salut dans une autre voie.
Voici ce que je viens de trouver. Réfléchissez-y. Eumolpe,
en sa qualité de lettré, a toujours de l'encre avec lui.
Servons-nous-en pour changer de couleur des pieds à la
tête. Passant pour des esclaves éthiopiens, nous serons
à vos ordres, trop heureux d'éviter ainsi le châtiment qui
nous menace, et, par ce changement de couleur, nous échap-
perons à nos ennemis.
— Et pourquoi pas nous circoncire, dit Giton, afin que
nous passions pour juifs, ou nous couper les oreilles pour
ressembler à des Arabes, ou nous barbouiller la face de
craie dans l'espoir que la Gaule nous considérera comme
ses enfants (1) ? Comme s'il suffisait de changer la couleur
pour changer la figure ; comme s'il ne fallait pas, pour
(1) Allusion au teint très blanc des Gaulois.
236 i/œuvre de i'Étrone
que le mensonge tienne debout, que tout soit d'accord.
Admettons que la drogue dont nous teindrons notre figure
dure assez longtemps ; supposons qu'aucune goutte d'eau
ne viendra faire tache sur notre corps, que nos habits
n'absorberont jioint d'encre, ce qui arrive fréquemment,
même quand on n'y met pas de gomme (1), pourrons-nous
nous faire des lèvres hideusement gonflées, passer nos
cheveux au fer à friser, nous tatouer le visage, nous cour-
ber les jambes en cerceau, marcher sur les talons, avoir
une barbe à leur mode? Cette couleur artificielle salit
le corps sans le changer. Écoutez plutôt ce que m'inspire
le désespoir : attachons nos robes autour de nos tètes et
jetons-nous dans la mer.
cm. FIN DE LA DELIBERATION : ENCOLPE ET GITON
ENTIÈREMENT RASÉS
« J'en appelle aux dieux et aux hommes, s'écria Eumolpe,
votre vie ne finira pas si vilainement. Faites plutôt ce
ce que vais vous dire : mon domestique, comme vous
l'avez pu voir par son rasoir, est barbier de son métier ;
il va vous raser complètement non seulement la tête, mais
aussi les sourcils (2). Je passerai derrière lui pour marquer
adroitement vos fronts d'une inscription pour vous être
enfuis. Ces stigmates détourneront les soupçons de ceux
qui vous cherchent et déguiseront votre physionomie sous
un voile d'infamie.
(1) Pour empêcher le papier de boire l'encre, on mêloit à celle-ci
une espèce de gomme nommée Icnunni, qui la rendait gluante, comme
Giton l'explique ici.
(2) Les esclaves avaient la tète rasée, mais on ne rasait les sourcils
qu'aux criminels et aux esclaves fugitifs, qu'on marquait aussi au
front de la lettre F (fugitif).
Pl. VII
POLYÉNOS EX PRIÈRE DEVANT
LE Temple de Prla.pe.
(Sauvé, inv.)
LE SATYRICON 237
' L'avis nous parut bon ' et nous le mîmes immédiate-
ment à exécution. Nous nous approchons donc sans bruit
du bord du vaisseau et nous livrons notre tête au barbier,
ainsi que nos sourcils. Puis Eumolpe nous garnit le front
de lettres énormes, et, d'une main généreuse, nous trace
sur toute la figure la marque des fugitifs.
Mais un des voyageurs qui, penché sur le flanc du navire,
soulageait son estomac barbouillé par le mal de mer, aper-
çut au clair de lune notre barbier vaquant à ses fonctions
à cette heure indue. Il maudit ce funeste présage, car ce
n'est qu'à la dernière extrémité que les marins font vœu
de sacrifier leur chevelure, puis retourna se jeter sur son
lit. Nous fîmes semblant de ne pas entendre ses invectives :
ressaisis par notre tristesse et observant un silence prudent,
nous passâmes le reste de la nuit dans un sommeil agité.
' Le lendemain, dès qu'Eumolpe sut Tryphène debout,
il entra dans la diambre de Lycas. Il fut question d'abord
de l'heureux voyage que promettait un si beau temps.
Puis Lycas se tournant vers Tryphène, lui dit : '
CIV. LA VENGEANCE DE PRIAPE : LE SONGE REVELATEUR
« Priape (1) m'est apparu pendant mon sommeil et
m'a dit : « Cet Encolpe que tu cherches, sache que je l'ai
« conduit moi-même sur ton navire. » Tryphène se récria :
« C'est à croire que nous aurions couché ensemble. Car,
à moi aussi, cette statue de Neptune que j'avais remar-
quée sous le péristyle du temple de Baies m'est apparue
et m'a dit : « C'est sur le navire de Lycas que tu retrou-
« veras Giton. »
— Ainsi vous saurez, répliqua Eumolpe, quel grand
(1) Encore une vengeance de Priape.
16
238 l'œuvre de Pétrone
homme était cet Ëpicure qui, par des arguments si sédui-
sants, a montré la vanité de toutes ces sottises.
• Ces sonjes i|ui se jouent île notre iiiloUi^'eiice, leurs fantômes insaisissables
Ne viennent p;is des sanctuaires des dieux, de l'étlier, demeure des bienheureux :
Chacun se les crée à lui-même. Car, lorsque le sommeil nous couche,
Que la faiigne paralyse nos membres, notre esprit joue sans contre-poids :
Tout ce que nous a montré la lumière du jour reparait dans la nuit. Celui qui abat
Les citadelles par la guerre et déchaîne les flammes sur les villes infortunées
Ne voit qu'armes, troupes eu déroule, et funérailles de rois,
Et plaines qu'inonde le sang, coulant à Ilots.
Ceu>t qui font métier de plaider ne révent que code, pltce publique
El tremblent devant le tribunal qu'évoque leur imagination.
L'avare enfouit ses richesses et, en creusant, trouve un nouveau trésor.
Le chasseur bat les bjis avec ses chiens. Le marin qui se voit périr
Arrache aux ondes son navire en peidition ou s'y accroche désespéré.
La courtisane écrit à son amant. La femme infidèle donne de l'argent au sien.
Et le chimi, en dormant, aboie sur la piste du lièvre.
Penlant le temps du sommeil, les malheureux soulVreut encore de leui's blessures. '
Cependant Lycas, après avoir fait le nécessaire pour
expliquer le songe de Trypliène : « Qui nous empêche, dit-il,
de visiter le navire, pour ne pas sembler faire fi des aver-
tissements du ciel ? »
Là-dessus, celui qui avait surpris nos manœuvres noc-
turnes, un certain Hésus, arrive et s'écrie : « Quels sont
donc ces individus qui se faisaient raser cette nuit au
clair de la lune ? C'est, par Hercule, d'un bien fâcheux
exemple. On m'a toujours dit que sur un navire il n'était
permis à personne de se couper les ongles ni les cheveux,
sauf quand les vents agitent les vagues. »
CV. ENCOLPE ET GITON DECOUVERTS PAR LEURS ENNEMIS
Profondément troublé par ces paroles, Lycas se mit
en colère. « Ainsi, dit-il, quelqu'un s'est coupé les che-
veux sur ce navire, et cela en pleine nuit ? Qu'on amène
LE SATYRICOX 239
ici même les coupables, au plus vite, afin que je sache
par quel sang je dois purifier ce navire.
— C'est par mon ordre que cela s'est fait, dit Eumolpe :
devant faire route avec eux, j'ai voulu m'assurer des
auspices favorables. Tous deux coupables, ils portaient
en punition de longues chevelures malpropres; pour ne
pas paraître faire de ce navire une prison, j'ai fait nettoyer
ces deux misérables : ainsi, du reste, les lettres dont ils
sont marqués n'étant Iplus cachées par leurs cheveux,
tout le monde pourra les lire. Entre autres fredaines, ils
mangaient chez leur amie commune mon bon argent :
c'est là que je les ai pinces, la nuit dernière, encore tout
saturés de vin et de parfums. Bref, ils fleurent encore les
débris de mon patrimoine.
En suite de ce discours, pour apaiser la divinité tuté-
laire du navire (1), Lycas nous condamna chacun à quatre-
vingts coups de garcette. Et cela ne traîna pas : les matelots,
furieux, se ruent sur nous avec des cordes et se mettent,
en devoir d'apaiser, par notre sang vil, leur divinité tuté-
laire. Pour moi, je digérai les trois premiers coups avec une
grandeur d'âme toute Spartiate ; mais Giton, dès le pre-
mier, se mit à crier de telle sorte que Tryphène eut les^
oreilles remplies de ces accents d'une voix bien connue.
Non seulement elle en fut tout émue, mais toutes ses
servantes aussi, attirées par ces sons familiers, volent au
secours du martyr.
Déjà l'admirable beauté de Giton avait désarmé les-
(1) Il a déjà été question d'une purification au chapitre précédent,.
h propos du songe de Tryphène : il s'agissait alors d'apaiser Apollon,
qui était apparu en rêve à Tryphène et qu'on supposait en conséquence-
irrité. Ici la purification est destinée à apaiser la tutela, c'est-à-dire
la divinité patronne du navire, celle dont la figure était sculptée
à la proue, qu'Encolpe et Giton avaient pu indisposer en se faisant
couper les cheveux.
240 l'œuvre de PÉTRONE
matelots que, sans parler, il suppliait du regard, quand
les femmes s'écrièrent en chœur : « C'est Giton, c'est Giton 1
Arrêtez-vous, barbares ; c'est Giton, madame, secourez-le ! »
Tryphène prête à ces cris une oreille docile et, du reste,
convaincue d'avance, vole à la hâte vers l'enfant.
Lycas m'avait très bien reconnu, comme si lui aussi
avait entendu ma voix. Il accourt à son tour : il ne regarda
ni mes mains ni ma figure, mais sa vue se fixa immédiate-
ment sur mon braquemart que, de sa main officieuse, il
soupesa, et aussitôt : « Bonjour, dit-il, Encolpe! » Et l'on
s'étonnera que la nourrice d'Ulysse ait trouvé à vingt
ans de distance la cicatrice signe de sa noble origine, alors
que cet habile homme, sans se laisser dérouter par mon
déguisement, alla, avec tant de perspicacité, tout droit
au signalement authentique de son fugitif.
Tryphène versait des torrents de larmes, s'apitoyait
sur notre sort : elle croyait, en effet, que les marques
imprimées sur nos fronts étaient vraies, et elle se mit à
nous demander tout bas dans quelle prison nous avions
été jetés comme vagabonds et quel bourreau avait été
assez cruels pour nous infliger ce supplice. « Vous méritez
bien un châtiment, dit-elle, vous qui m'avez fui, dédai-
gnant les bienfaits dont vous comblait mon amour. »
CVI. ENCOLPE ET GITON VONT-ILS ENFIN EXPIER
LEURS FORFAITS ?
Transporté de colère, Lycas éclata : « Pauvre femme,
dit-il, comment pouvez-vous être assez simple pour croire
ces lettres marquées au fer chaud ! Plût au Ciel que les
marques qui souillent leurs fronts fussent véritables.
Ce serait pour nous une suprême consolation. IMais en
LE SATYRICON 241
cherche encore à nous tromper par toute cette comédie,
et cette inscription postiche n'est qu'un nouveau moyen
de se moquer de nous. »
Tryphène inchnait vers l'indulgence, toute heureuse
de n'avoir pas perdu tout à fait le dispensateur de ses
plaisirs, mais Lycas se souvenait que je l'avais fait cocu
et n'avait pas encore digéré toutes les injures qu'il lui
avait fallu subir sous le portique d'Hercule. Aussi, le
visage tout enflammé, s'écriait-il : « Ne le voyez-vous
pas, Tryphène, voici la preuve que les dieux immortels
se mêlent des choses humaines ; ce sont eux qui, sans
qu'ils s'en doutent, ont conduit ces deux scélérats sur
notre navire et qui, en nous envoyant deux songes sem-
blables, nous ont avertis de ce qu'ils avaient fait. Main-
tenant, voyez s'il nous est permis de pardonner à des
coupables que la divinité elle-même nous envoie pour
être punis. Pour ma part, je ne suis pas cruel, mais je
craindrais, en n'infligeant pas le châtiment, de l'attirer
sur moi. »
Ce discours superstitieux changea les dispositions de
Tryphène : elle déclara ne pas s'opposer à notre supplice
et même souscrire de grand cœur à une si juste vengeance.
Elle dit à Lycas qu'elle n'avait pas subi de moindres
outrages que lui, elle dont la dignité, l'honneur avaient
été jetés en pâture à la populace.
Lvcas, voyant Tryphène d'accord avec lui pour se
venger, donna des ordres pour nous infliger de nouveaux
supplices. Dès qu'Eumolpe le comprit, il tâcha de les
adoucir par ces paroles :
242 l'œl'vhi-: Dii fkthone
C.VII. PLAIDOYER D EUMOLPE EN FAVEUR
DE SES DEUX AMIS (1)
« Ces malheureux, dont la perte assurera votre ven-
geance, implorent, ô Lycas, votre clémence et m'ont
choisi, comme ne vous étant pas inconnu, pour remplir
cet office. Ils m'ont prié de les réconcilier avec d'anciens
amis.
« Ne croyez pas que c'est le hasard seul qui a conduit
'Ces jeunes gens dans vos parages : le premier soin de tout
passager, c'est de savoir aux soins de qui il confie son
existence. Laissez fléchir votre colère que doit adoucir
la satisfaction reçue, et souffrez que des hommes libres
se rendent sans dommage où ils veulent aller.
« Un maître cruel et implacable lui-même oublie sa
•cruauté dès que le repentir a ramené l'esclave fugitif.
Épargnons aussi un ennemi qui se rend à merci. Que deman-
dez-vous, que voulez-vous de plus ? Vous avez devant
vous deux suppliants : des jeunes gens aimables, bien nés,
et, ce qui a encore plus d'importance, ayant vécu jadis
dans votre intimité.
« Certes, s'ils avaient subtihsé votre argent, si par une
trahison ils avaient abusé de votre confiance, vous auriez
•de quoi déjà vous rassasier de vengeance avec la peine
qui leur a été infligée : vous les voyez sur leurs fronts,
ces marques de servitude ; nés libres, ils se sont volon-
tairement infligé ces stigmates qui les mettent désormais
hors la loi. »
Lycas interrompit ce plaidoyer : « Ne confondons pas
iles questions, dit-il, et jugeons-les chacune à sa juste
(1) C'est fort probablement une parodie.
LE SATYRICON 243
mesure. En premier lieu, s'ils sont venus volontairement
à mon bord, pourquoi donc se sont-ils dépouillés de leurs
chevelures ? Quiconque déguise ses traits se prépare à
tromper, non à faire amende honorable.
« Ensuite si, par vos bons offices, ils cherchaient à ren-
trer en grâce, pourquoi faisiez- vOiistcut pour cacher ceux
dont vous aviez pris la défense ? D'où il résulte que c'est
par hasard que ces deux scélérats sont tombés dans nos
filets et que vous avez alors cherché comment les soustraire
aux transports de notre ressentiment. Pour nous intimi-
der, vous les proclamez libres et de bonne famille. Prenez
garde que cet argument dans lequel vous placez votre
confiance ne se retourne contre vous.
« Et que doivent faire ceux qui ont été trompés quand ce
sont les coupables eux-mêmes qui réclament un châtiment ?
« Mais, dites-vous, ils ont été nos amis. Ils n'en méri-
tent que de pires supplices. Car celui qui fait du tort à
des inconnus commet un crime ; celui qui trompe ses
amis ne vaut guère mieux qu'un parricide. »
Eumolpe rétorqua une argumentation si excessive :
« Je le vois bien, dit-il, ce qui fait le plus de tort à ces mal-
heureux jeunes gens, c'est de s'être coupé les cheveux
pendant la nuit. Vous en concluez qu'ils sont tombés ici
par hasard et qu'ils n'y sont pas venus volontairement.
Je voudrais que la vérité parvienne aussi clairement à
vos oreilles que, dans la réalité, les choses se sont passées
simplement. Ils voulaient, avant de s'embarquer, déchar-
ger leurs têtes d'un poids gênant et superflu, mais le vent,
en se levant trop tôt, ne leur laissa pas le temps de s'ac-
quitter de ce soin. Ils ignoraient complètement qu'il y
eût quelque importance à entreprendre ici ou là ce qu'ils
avaient décidé de faire : ils ne connaissaient en effet ni
ce présage, ni les lois de la navigation. »
244 l'œuvre de péthoxe
— Qu'avaient-ils besoin, réjxjndil Lycas, de se raser
comme des suppliants ? A moins que, peut-être, étant
chauve on ne soit plus digne de compassion ? Mais à quoi
bon perdre mon temps à chercher la vérité par intermé-
diaire. Qu'as-tu à dire, brigand ? Quelle salamandre (1)
t'a fait tomber les sourcils ? A quel dieu as-tu voué ta
chevelure ? Mais réponds-moi donc, i)oison ! «
C\1U. BATAILLE
Je me taisais, glacé par la crainte du supplice et, en
présence de l'évidence, je ne trouvais rien à dire. Tout
troublé et confus de ma laideur, il me semblait qu'avec
mon crâne indécemment nu et mes sourcils aussi absents
que les cheveux je ne pouvais rien faire et rien dire que
de ridicule.
Mais quand on passa une éponge sur mon visage baigné
de larmes et que l'encre délayée me couvrit toute la figure,
confondant tous les traits tracés sur ma face en un même
nuage de suie, ma colère se changea en fureur.
Cependant, Eumolpe déclare qu'il ne permettra à per-
sonne d'humilier, contre tout droit, deux hommes libres,
et il repousse les menaces de nos persécuteurs non seule-
ment de la voix mais du geste. Son valet lui prête main-
forte, ainsi qu'un ou deux passagers, mais qui, dans leur
faiblesse, nous apportaiant plutôt un réconfort qu'une
aide véritable dans cette querelle. Pour moi, dédaignant
de me défendre, je menaçais de mes ongles les yeux de
Tryplîène, déclarant à haute et intelligible voix que j'al-
lais faire usage de ma force si cette garce, qui seule sur
(1) Les anciens croyaient que le sang et la salive de cet animal
avaient la propriété de faire tomber le poil.
LE SATYRICON 245
ce navire méritait une correction, ne laissait pas Giton
tranquille.
Mon audace eut le don de redoubler la fureur de L\'cas,
indigné que j'oublie ma propre défense pour ne s'occu-
per que de celle d'un autre. Tryphène fut non moins vexée
par mes outrages. Son exaspération divise en deux camps
toute la foule qui encombre le pont : d'un côté, le barbier
d'Eumolpe, armé lui-même d'un rasoir, nous distribue
ses autres outils ; de l'autre, les esclaves de Tryphène
retroussent leurs manches. Rien ne manque à ce branle-
bas, pas même les cris des servantes de Tryphène.
Seul le pilote déclara qu'il va abandonner la direction
du navire, à moins que ne cesse cette folie soulevée par
la rage de quelques vauriens. Son intervention n'arrive
pas à calmer la fureur des gens qui luttaient les uns pour
leur vengeance, les autres pour leur vie ; de part et d'autre,
de nombreux combattants tombent à demi morts ; plus
nombreux encore sont ceux qui, couverts de sang et de
blessures, se retirent, comme on dit, du combat, sans que,
des deux côtés, la fureur diminue.
Alors Giton, intrépide, approche le rasoir de son membre
viril, menaçant de couper la cause de tant de maux. Aus-
sitôt Tr\'phène s'élève contre un si grand crime et avoue
qu'elle fait gTâce. Quant à moi, j'avais plusieurs fois porté
le rasoir à ma gorge sans avoir, du reste, plus envie de me
tuer que Giton de faire ce qu'il disait. Cependant il jouait
son rôle plus hardiment que moi, sachant avoir en main
ce rasoir avec lequel il s'était déjà coupé la gorge.
Les deux armées étaient toujours en présence et parais-
saient ne pas devoir s'en tenir à une guerre d'escarmouches,
quand le pilote obtint à grand'peine que, faisant office
de héraut, Tryphène négocie une trêve. Ayant donné
sa parole et reçu la nôtre, suivant l'antique usage, elle
246 l'œuvre de pétrone
avance pour parlciucntcr avec nous, en nous présentant
un rânicau d'?!!^'!^-^ (1) emoruiité i\ la divinité tutélaire
du navire et s'écrie :
•Quelle fureur a remplaci' la jiaix jai le clioc des armes ?
•Quel est le crime lie mes m:iiiis ? Le Truyen ennemi
N'eiilraine pas, sur ce vaisseau, l'époufe de l'Atride Ironipé,
Médée, dans sa fureur, ne se sert pas du sang de son fière pour retarder la poursuite de fun
Non, ce sonl là les effets d'un amour dédaigné. Hélas ! ma mort [père.
Au milieu de ces flots, qui donc de vous la réclame les armes à la main ■?
A (|ui une seule mort ne suffit-elle pas ? Ne soyez pas plus cruels r|ue la mer
Et à ses flots déchaînés n'ajoutez pas encore des Ilots de sang.
CIX. TRAITE DE PAIX : CLAUSES
Ce discours, que Tryphène prononça d'une voix trem-
blante d'émotion, suspendit les hostilités, et les deux trou-
pes, ramenées à des sentiments plus pacifiques, accep-
tèrent une suspension d'armes. Eumolpe, en sa qualité
de chef, profite de ce mouvement de repentir et, non sans
avoir dit son fait à Lycas, dresse un traité d'alliance ainsi
libellé :
« Vous, Tryphène, consentez loyalement à oublier tous
les griefs que vous pouvez avoir contre Giton, à ne pas
lui reprocher le mal qu'il vous a pu faire jusqu'à ce jour,
à ne pas en tirer vengeance et à renoncer à le poursuivre
de quelque manière que ce soit : c'est-à-dire que vous
n'exigerez rien de lui malgré lui, ni caresses, ni baisers,
ni coït, sous peine d'avoir à lui verser chaque fois une
indemnité de cent deniers comptant.
« Et, de même, vous, Lycas, promettez loyalement
(1) Parodie de V Enéide, VIII, 11 5-11 G. Les vers qui suivent sont
également une parodie du style épique où l'on croit retrouver des
réminiscences de Virgile.
LE SATYRICON 247
de ne pas vous permettre de paroles malsonnantes contre
Encolpe, de ne pas lui faire la tête, de ne pas chercher à
le surprendre au lit la nuit, et de lui payer, en cas de défail-
lance, deux cents deniers comptant pour chaque contra-
vention aux présentes conventions. »
Le traité ayant été conclu dans ces termes, nous met-
tons bas les armes ; et de peur que, malgré les serments,
il ne subsistât dans nos cœurs quelque levain de haine,
nous effaçons le passé dans un échange de baisers.
A la demande générale, nos discordes sont oubliées ;
une table servie, apportée sur le champ de bataille, cimente
la réconciliation dans la gaîté. Tout le vaisseau ne retentit
plus que de nos chants et, comme un calme subit avait
arrêté notre marche, les uns, avec des crocs, harponnent
les poissons qui sautent hors de l'eau, les autres, d'un
hameçon trompeur, arrachent à leur élément d'autres
poissons qui vainement se débattent.
Mais voici que, sur nos antennes, des oiseaux de mer
viennent se poser ; armé d'une claie en roseau, un amateur
habile arrive à les atteindre ; retenus aux baguettes enduites
de glu, ils se laissent prendre à la main (1). L'air emporte
leur duvet qui voltige ; leurs plumes, plus lourdes, tombent
à la mer et tournent dans l'écume au gré des flots.
Déjà Lycas et moi commencions à nous raccommoder,
déjà Tryphène provoquait Giton en lui jetant au nez
le fond de son verre, quand Eumolpe, également pris de
vin, voulut faire un discours sur les chauves et les teigneux ;
eniin, fatigué lui-même de ses fades plaisanteries, il revint
à sa chère poésie et nous débita cette sorte d'élégie sur
la perte des cheveux :
(1) C'étaient des roseaux articulés de manière à pouvoir s'allon-
ger plus ou moins : une des extrémités de l'appareil, terminé par deux
manches, était entre les mains du chasseur, l'autre portait un gluau.
248 l'œuvre de pétrone
Ce (lui, seul, met la beauté ilans «on luslre, ces clieveiix sont tombés.
Cette parure (Je printemps, le sombre hiver l'a emiiortée.
Maintenant privées île eei'e ombre, les tempes font triste mine.
Kl l'aire brûlée rit de voir son cliaume emporté.
(I porlide nalure des (Jieux ! Les premiers sujets de joie.
Que vous nous donnez dan» la vie, fo il aussi les premiers ipie vous nous ravisre/..
Malheureux, naguère, lu étais fier Je ta toison,
Plus beau (|ue Pliébus, que la S(^pur de Pbébus.
Maintenant, mieux rasé qu'un miroir ou que le champignon
Arrondi du jardin, i|u'eni;eiidre une averse.
Tu fuis, tu crains les lillcs moqueuses.
Afin que tu saches bien combien vite arrive la mort.
Apprends que déjà une partie de ton chef a péri (1).
ex. HONTE ET DETRESSE D ENCOLPE
Il allait continucT, semblait-il, et dire de plus grosses
sottises encore, quand une servante de Tryphène, entraî-
nant Giton à l'intérieur du navire, couvre sa tête nue d'une
perruque de sa maîtresse. Puis, tirant d'une boîte une
paire de sourcils, elle les colle si habilement aux endroits
rasés que mon jeune ami recouvre du coup toute sa beauté.
Tryphène retrouvait son Giton ; émue jusqu'aux larmes,
elle l'embrasse de nouveau, et cette fois de tout cœur.
Je n'étais pas moins enchanté de voir le visage de l'en-
fant restitué dans son ancien éclat. Cependant, je me cachais
le plus possible le visage. Je comprenais que la marque
d'infamie traditionnelle ne me mettait pas dans un beau
jour, puisque Lycas lui-même dédaignait de m'adresser
la parole.
Mais cette même servante vint au secours de ma détresse ;
Par une simple pression, l'appareil s'allongeait et le gluau allait
joindre l'oiseau.
(1) Ces vers ingénieux, ainsi que ceux du chapitre 93 sur le luxe,
sont peut-être les meilleurs de l'ouvrage, bien supérieurs à coup
sûr aux deux grands poèmes d'Eumolpe.
LE SATYRICON 249
elle me tira à part et me para d'une perruque non moins
belle ; mon visage y gagna même un éclat plus piquant,
car la perruque était blonde.
Cependant, Eumolpe, notre protecteur dans le dan-
ger et l'auteur de la réconciliation, craignant que, si la
conversation languissait, notre gaîté ne tombât, s'en prit
à la légèreté des femmes, promptes à s'enflammer, plus
promptes à oublier leurs amants. « Il n'y a pas, préten-
dait-il, de femme, si sérieuse qu'elle soit, qu'un nouvel
amour ne puisse porter aux dernières fureurs. Je n'ai pas
besoin pour le prouver de recourir aux tragédies anciennes,
ou de vous citer des noms tristement célèbres dans le
passé. Si vous voulez bien m'entendre, il me suffira d'al-
léguer un fait dont j'ai été moi-même le témoin. » Aussi-
tôt, tout le monde se tourne vers lui et prête à son récit
une oreille attentive. Il commença donc ainsi :
CXI. LA :nl\trone d'éphf.se (1)
« Une dame d'Éphèse s'était acquis une telle réputa-
tion de chasteté que, des pays voisins, les femmes venaient
la voir comme une curiosité. Cette dame donc, ayant perdu
son mari, ne se contenta pas, comme tout le monde, de
suivre l'enterrement, les cheveux épars, ou de frapper,
devant la foule assemblée, sa poitrine nue, elle voulut
accompagner le défunt jusque dans la tombe, garder son
corps dans le caveau où, suivant la coutume grecque, on
l'avait déposé, et y passer ses jours et ses nuits à le pleurer.
(1) On retrouve un conte semblable chez beaucoup de peuples.
Voir Abel de Rémusat, Contes chinois : « La matrone du pays de Soung. »
11 a été maintes fois traduit ou imité, notamment par Saint-Evre-
niond, Bussy-Rabutin et La Fontaine.
250 l'œuvre de PÉTRONE
« Son afïliction était telle qu'elle était résolue à se laisser
mourir de faim. Parents ni amis n'y purent rien. Les
magistrats eux-mêmes durent se retirer sans avoir mieux
réussi. Pleurée déjà de tous comme un modèle de cons-
tance, elle avait passé cinq jours sans manger. Une
servante fidèle assistait la veuve inconsolable et, tout
en mêlant ses larmes aux siennes, ranimait la lampe pla-
cée dans le caveau chaque fois qu'elle baissait.
« On ne parlait pas d'autre chose dans la ville, et tous
les hommes étaient d'accord pour glorifier cet exemple
unique de vraie chasteté et d'amour sincère, quand le
gouverneur de la province fit mettre en croix quelques
voleurs tout près de l'édicule, où, toute à son deuil récent,
la matrone pleurait sur un autre cadavre.
« La nuit suivante, le soldat qui gardait les croix de
peur que quelqu'un ne vînt enlever les corps pour les
ensevelir, vit une lumière qui, au milieu de ces sombres
monuments, semblait briller d'un éclat plus vif, et enten-
dit des gémissements de deuil.
« Cédant à la curiosité qui tourmente tout homme au
monde, il voulut savoir qui était l'auteur ou quelle était
la cause de ces phénomènes. Il descend donc dans le
caveau et, tombant sur une femme de toute beauté, tout
d'abord il s'arrête, l'esprit troublé d'histoires de fantômes,
comme en présence d'une apparition surnaturelle ; mais
bientôt, remarquant un cadavre étendu, les larmes de
la femme, les marques de ses ongles sur son visage, il
pensa, ce qui était vrai, qu'il avait affaire à une veuve
incapable de se consoler de la perte de son époux (1).
« Il alla donc chercher son modeste souper, essaya de
parler raison ; il remontra à la balle éplorée qu'elle avait
(1) Ce qui suit est peut-être une parodie des amours d'Énée et de
Didon, autre veuve inconsolable et pourtant consolée.
LE SATYRICOX 251
tort de s'obstiner dans une douleur stérile, que tous ses
gémissements ne serviraient à rien, que la même fin nous
attendait tous, et aussi, hélas ! le même domicile. Bref,
il lui tint tous les discours propres à guérir un cœur ulcéré.
Mais elle, choquée qu'un étranger osât la consoler, se
déchire le sein de plus belle, s'arrache les cheveux et les
jette à poignées sur le corps de celui qu'elle pleure.
« Le soldat, sans se décourager, insiste de nouveau pour
qu'elle prenne au moins quelque nourriture, tant et si
bien que la servante, tentée sans doute par l'odeur du
vin, et cédant à une instance si obligeante, tendit la pre-
mière vers le souper sa main vaincue. Aussitôt restaurée,
elle se mit à son tour en devoir de battre en brèche l'opi-
niâtreté de sa maîtresse : « A quoi vous sert-il, dit-elle,
de vous laisser mourir de faim, de vous ensevelir toute
vive, et, avant la date fixée par les destins, de livrer à
l'Achéron une âme qu'il ne réclame pas encore ?
Croyez-vous que, dans leur sépulture, cendres ou mânes, les morls se soucient encore de nos-
[pleurs ? (1;.
« Ne voulez-vous pas revenir à la vie ? Ne voulez-vous
pas, écartant ces chimères dont se nourrit trop facilement
un cœur de femme, jouir de la lumière du jour tant que
vous le pourrez ? La vue de ce corps glacé devrait suffire
à vous convaincre combien la vie est chose précieuse. »
« On n'écoute pas impunément une voix amie qui vous
exhorte à prendre de la nourriture et à vivre ; la veuve,
exténuée par un jeûne de plusieurs jours, laisse enfin
vaincre son opiniâtreté ; avec non moins d'avidité que sa
servante, elle se garnit l'estomac. Mais elle avait cédé la
dernière.
(1) Virgile, Enéide, IV, 34.
252 l'œuvre de pétrone
CXII. FIN DE LA ^LVTRONE
« Chacun sait quel nouveau besoin s'impose à l'homme
aussitôt rassasié. Les mêmes moyens de i)ersuasion par
lesquels il avait obtenu que la matrone consente à vivre,
le soldat en usa pour faire le siège de sa vertu. Encore
jeune, il n'était dépourvu ni de beauté, ni d'éloquence.
La chaste veuve s'en était aperçue. Du reste, la servante
plaidait la cause du soldat et ne se lassait pas de dire :
. . . Pwurqiidi lutler lonire l'amour,
El ne voyez-vous pas en iiuel» lieux se consume votre beauté (1) "?
« A quoi bon vous faire languir? Il y eut une autre partie
de sa personne que la pauvre femme ne sut pas mieux
défendre que son estomac, et le soldat triomphant put
enregistrer un second succès.
« Donc ils couchèrent ensemble, et non seulement cette
nuit même, qui fut celle de leurs noces, m.ais le lendemain
et encore le jour suivant, non sans avoir eu soin de fermer
la porte du caveau, de sorte que, si quelque parent ou
ami était venu au tombeau, il eût certainement pensé que
la trop fidèle épouse avait fini par expirer sur le cadavre
de son mari.
« Quant au soldat, enchanté par la beauté de sa maî-
tresse et le mystère de l'aventure, il achetait, suivant ses
modestes moyens, tout ce qu'il pouvait trouver de bon,
et sitôt la nuit venue le portait dans le tombeau. C'est
pourquoi les parents d'un des suppliciés, voyant que la
(1) Comme celui cité un peu plus haut, ces vers sont empruntés
à Virgile : au livre IV de l'Enéide , pp. 38 et 39, Anne, conseillant
à Didon de ne pas repousser Énée, lui rappelle dans quel pays bar-
bare elle se trouve : Nec venil in mentein, quorum consederis arvin.
LE SATYRICON 253
surveillance se relâchait, le détachèrent pendant la nuit
pour lui rendre les derniers devoirs.
« Mais le soldat coupable d'avoir abandonné son poste,
quand il vit le lendemain une croix dégarnie de son cadavre,
terrifié par la crainte du supplice, alla trouver la veuve
pour lui raconter ce qui se passait : « Je n'attendrai pas,
dit-il, la sentence du juge et, avec cette épée, je ferai moi-
même justice de ma négligence. Je ne vous demande qu'une
chose : réservez ici une place à celui qui meurt pour vous ;
ainsi dans ce même tombeau viendront finir deux tristes
destinées : celle de votre époux et celle de votre ami. »
« Mais cette femme non moins pitoyable que chaste :
« Les dieux, dit-elle, ne permettront pas que j'assiste
coup sur coup aux funérailles des deux hommes que j'ai
le plus aimés ; mieux vaut encore mettre le mort en croix
que d'être cause du meurtre du vivant. »
« Conformément à ce beau discours, elle ordonne à son
amant de tirer son mari du cercueil et de l'aller clouer à
la croix vacante. Le soldat s'empressa de suivre le conseil
ingénieux de cette femme prudente, et, le lendemain,
toute Éphèse se demandait comment diable ce mort avait
bien pu s'y prendre pour aller se mettre en croix. »
CXIII. ENCOLPE EN BUTTE AUX ASSAUTS ET DE LYCAS
ET DE TRYPHÈNE PAR LA FAUTE d'uNE PERRUQUE
Cette histoire fit beaucoup rire les matelots. Quant
à Tryphène, elle cachait sa rougeur (1) en penchant amou-
reusement son visage sur le cou de Giton. Lycas, lui, ne
(1) Tryphène ne semble pourtant guère gênée par la pudeur ;
sans doute a-t-elle été mêlée jadis à quelque aventure du même genre.
254 l'œuvre de pétrone
riait pas, mais secouant une tête indignée : « Si le gouver-
neur, dit-il, avait été juste, il eût fait reporter dans son
tombeau cet honnête bourgeois et mettre la femme en
croix. »
Sans aucun doute, c'étaient son lit souillé par moi et
son navire si bien mis au pillage dans notre fuite auda-
cieuse qui lui trottaient encore par la tête. Mais les termes
du traité ne l'autorisaient pas à se souvenir, et, du reste,
l'hilarité générale ne lui permettait pas de donner libre
cours à sa colère.
De son côté Tryphène, toujours couchée dans les bras
de Giton, tantôt couvrait son sein de baisers, tantôt rajus-
tait les boucles de sa chevelure d'emprunt.
Quant à moi, j'étais profondément triste : j'assistais,
la mort dans l'âme, à leur raccommodement ; j'en perdais
le boire et le manger et je ne savais que les foudroyer de
regards obliques et farouches. Chaque baiser, chaque
caresse, tout ce qu'enfin imaginait une femme déver-
gondée me blessait au cœur. Et je ne savais si j'en voulais
davantage à ce garçon de me soufïlcr ma maîtresse, ou à
cette amie qui me débauchait mon mignon. Spectacle
pénible à mes yeux et plus odieux que ma captivité passée.
Pour comble, Tryphène évitait de me parler, à moi son
ami, son amant jadis si cher. Giton ne me jugeait pas digne
qu'il bût, suivant l'usage, à ma santé et, ce qui eût été le
moins, ne daignait pas même m'adresser une parole banale ;
il craignait, je crois, au moment où il rentrait en grâce,
de rouvrh' une cicatrice encore mal fermée.
Je ne pouvais retenir les larmes que m'arrachait la
douleur, et les gémissements que je m'efforçais de dissi-
muler sous des soupirs m' étouffaient presque.
' Tandis que je me désolais, grâce sans doute au charme
artificiel que me prêtait ma perruque blonde, l.ycas se
LE SATYRICON 255^
sentit pris d'un renouveau d'amour pour moi. Il me relu-
quait avec des yeux assassins ' et fit même des tentatives
pour être admis au temple de l'amour, moins, il est vrai,
en maître qui fronce le sourcil qu'en amant qui implore
une faveur. ' ]\Iais en vain. Enfin, repoussé sur toute la
ligne il changea son amour en fureur et se préparait à
ni'extorquer de force les faveurs que je lui refusais, quand
Tryphène, entrant inopinément, fut témoin de sa paillar-
dise. Décontenancé, il se rajuste et s'enfuit.
Ce spectacle ralluma les désirs de Trj'phène : « A quoi
rime, dit-elle, le geste effronté de Lycas ? » Elle me força
à parler. Mon récit l'enflamma encore davantage et, se
remémorant enfin notre vieille intimité, elle tenta de me
ramener aux voluptés anciennes. iVIais moi, fatigué de ces
plaisirs qui s'offraient, je l'envoyai promener avec ses
cajoleries.
Alors la passion contrariée la rend furieuse ; elle me
provoque par ses embrassements pleins d'abandon et me
presse sur son cœur avec une telle brutalité que je laissai
échapper un cri. Une des servantes, accourue au bruit,
n'eut aucun mal à se figurer que j'étais en train d'arra-
cher à sa maîtresse la faveur que je venais précisément
de lui refuser et, se jetant sur nous, elle rompit notre
étreinte.
Tryphène, ainsi repoussée et exaspérée par son désir
rentré, me repousse durement, et, après m'avoir accablé
da menaces, court trouver Lycas pour l'exciter encore
davantage contre moi et pour aviser avec lui aux moyens
de tirer de moi une vengeance commune.
Il faut vous dire, maintenant, qu'au temps où j'étais
en faveur auprès de sa maîtresse, j'étais déjà fort bien vu
de cette servante : elle avait donc sur le cœur de m'avoir
ainsi pincé avec Tryphène et pleurait toutes les larmes de
256 l'œuvre de pétrone
son cœur. Je lui demandai instamment quelle était la
cause de sa douleur, ' Après s'être fait quelque temps
prier elle éclata : « Si vous avez encore du sang propre dans
les veines, vous ne ferez i)lus aucun cas de cette peau ; si
vous êtes un homme ' vous plaquerez cette salope. ' »
Toute cette salade m'embôLait fortement, mais ce que
je craignais le plus, c'est qu'Eumolpe ne s'aperçut de ce
qui se passait. Ce blagueur incorrigible n'avait plus qu'à
se mettre en tête de venger par une satire mes prétendus
affronts ! ' Son zèle aveugle n'eût pas manqué de me
couvrir d'un ridicule éclatant, et cette idée seule me fai-
sait trembler.
Pendant que je me creusais la tête pour trouver le
moyen de tout laisser ignorer à Eumolpe, le voilà qui
entre tout à coup, n'ignorant déjà plus rien de ce qui
s'était passé. Tryphène, en effet, avait tout raconté à
Giton et avait cherché à prendre aux dépens du frère, une
revanche de mes dédains, ce qui avait mis Eumolpe dans
une rage épouvantable, et ce d'autant plus que tout ce
dévergondage constituait une violation éclatante du
traité signé.
Dès qu'il m'aperçut, le vieillard, après avoir plaint mon
triste sort, me mit en demeure de lui expliquer comment
les choses s'étaient passées. Je ne pus que lui avouer carré-
ment les hardiesses obscènes de Lycas et les élans déver-
gondés de Tryphène, attendu qu'il les connaissait déjà.
Mon témoignage entendu ', il jure en termes formels
• qu'il va nous venger certainement et que les dieux sont
trop justes pour que tant de crimes restent impunis '.
LE SATYRICON 257
cxiv. te:mpête (1)
Pendant cette conversation, la mer devient mauvaise
et des nuages, accourus de tous les coins de l'horizon,
obstruent la lumière du jour. Les matelots affairés courent
chacun à son poste pour soustraire les voiles aux coups
de la tempête. Mais le vent, trop changeant, poussait
les flots dans tous les sens et le pilote ne savait plus quelle
direction prendre. Tantôt le vent nous jetait sur la Sicile,
tantôt l'Aquilon qui règne en maître sur les côtes d'Italie
tournait ici puis là notre navire, jouet de sa fureur. Et,
chose plus dangereuse que toutes les rafales, subitement
des ténèbres si épaisses étouffèrent le jour que le pilote ne
voyait même plus la proue de son navire.
Mais, miracle I quand la tempête battit son plein, voilà
Lycas, suant la peur, qui, tendant vers moi des mains
suppliantes, s'écrie : « Encolpe, viens à notre aide dans ce
péril extrême ! Rends-moi, rends au navire le voile et le
sistre d'Isis. Je t'en supplie, sois pitoyable, toi qui au
fond as un bon cœur. »
Mais un coup de vent le jette à la mer criant encore ; il
reparaît ; enfin le tourbillon l'entraîne et il s'engloutit
dans le gouffre béant.
A la hâte, quelques esclaves fidèles entraînent Tryphène,
la jettent dans la barque avec le meilleur de son bagage
et la sauvent ainsi d'une mort imminente.
Quant à moi, penché sur Giton, je m'écriai en pleurant :
(l) Les principaux traits de cette tempête sont empruntés aux
chants I, III et V de l'Enéide : « Tout au plus une intention très géné-
rale de parodie se traduit-elle par une certaine enflure du style ;
mais le morceau paraîL en somme traité avec soin comme un thème
d'école. » Collignon, Et. sur Pétrone, p. 126,
258 l'œuvre de pétrone
« Oui, notre amour mérilait que les dieux nous unissent
dans un même trépas, mais la fortune cruelle ne nous
accorde pas cette consolation. Vois les flots qui renversent
le navire, vois ccLLe mer irritée qui va rompre notre étreinte.
Si donc tu as aimé vraiment ton Encolpc, donne-lui un
baiser, pendant qu'il en est encore temps. Ravissons cette
suprême joie à la mort qui nous guette. »
Aussitôt Giton ôte sa robe, et s'enveloppant dans ma
tunique, ofTre sa tête à mes baisers, et craignant que,
même ainsi enlacés, les flots jaloux ne viennent nous sépa-
rer, il nous lie ensemble avec sa ceinture. « S'il ne nous
reste pas d'autre recours, nous sommes certains du moins,
<iit-il, que la mer nous portera longtemps ensemble ;
peut-être même, pitoyable, nous accordera-t-elle d'échouer
tous deux au même rivage : alors quelqu3 passant, obéis-
sant à une banale pitié, nous ensevelira sous un seul tas
<ie pierres, ou, tout au moins, les ftots irrités nous recou-
vriront d'un sable oublieux. »
Je laisse Giton nouer ces liens suprêmes, et, comme déjà
couché sur le lit funéraire, j'attends une mort que je ne
crains déjà plus.
Cependant, la tempête achève l'œuvre imposée par le
destin et disperse tous les agrès du vaisseau : mâts, gou-
vernail, câbles, rames, tout est emporté ; il ne reste qu'une
masse grossière et informe qui s'en va, errant au gré des
flots. Montés sur de petites barques, des pêcheurs accourent
au butin. ]\Iais quand ils virent que nous étions plusieurs
et résolus à défendre notre bien, ils firent taire leur féroce
rapacité pour nous ofïrir aide et secours.
LE SATYRICON 259
CXV. OU EUMOLPE FAIT DES VERS ET OU ON ENTERRE LYCAS
Mais nous entendons un murmure bizarre, comme un
rugissement de fauve cherchant à sortir de sa cage, qui
semblait provenir de dessous la chambre du pilote. Cou-
rant au bruit, nous tombons sur Eumolpe, assis, en train
de couvrir de ses vers un immense parchemin.
Nous nous extasions de le trouver, à deux doigts de la
mort, faisant encore des vers ; nous l'arrachons de là
malgré ses protestations et l'engageons à reprendre son
bon sens. Mais furieux d'être dérangé, il éclate : « Laissez-
moi finir ce passage : mon poème tire à sa fm ! »
Je m'empare de cet enragé, je prie Giton de me donner
un coup de main pour m'aider à traîner à terre le poète
toujours hurlant. Cette opération menée à bonne fin,
nous nous réfugions, le cœur serré, dans une cabane de
pêcheurs, et après nous être restaurés tant bien que mal
avec des vivres gâtés par l'eau de mer, nous y passons la
plus triste des nuits.
Le lendemain, tandis que nous tenions conseil pour
savoir où diriger nos pas, j'aperçois tout à coup un corps
humain qui, soulevé par un léger remous, était porté vers
le rivage. Tout triste, je m'arrête et je me mets, les yeux
humides, à songer combien la mer méritait peu de con-
fiance : « Voici un homme, m'écriai-je, que peut-être en quel-
que coin du monde son épouse attend tranquillement ; peut-
être laisse-t-il des fils qui ignorent son naufrage ou un père
qui au départ reçut son dernier baiser. Voilà bien les projets
des humains, voilà où aboutissent nos châteaux en Espagne!
Voyez ce malheureux. Ne dirait-on pas qu'il nage (1) ? »
(\) Natarea un double sens : nager, flotter, au sens propre et, au
figuré ; flotter dans ses résolutions, être indécis. Pétrone joue sur
260 l'œuvre de PÉTRONE
Je croyais encore pleurer sur quelque inconnu, lorsque
k's flols poussent à la côte un cadavre nullement défi-
guré et je reconnais celui qui peu auparavant était encore
le terrible, l'implacable Lycas, maintenant étendu presque
sous nos pieds.
Je ne pus retenir mes larmes, et, me frappant plusieurs
l'ois la poitrine : « Qu'est devenue maintenant ta colère ?
m'écriai-je. Et ces mouvements aveugles dont tu n'étais
pas le maître? Maintenant, te voilà livré aux poissons et
aux fauves, toi qui, il y a si peu de temps, te montrais si
fier de ta puissance : de tout ce grand vaisseau il ne t'est
pas resté une planche pour te sauver dans le naufrage.
Et maintenant allez, mortels, remplissez vos cœurs de
grands projets ! Allez, avec toutes vos ruses, et disposez
d'avance, pour des milliers d'années, de vos richesses
acquises par la fraude ! Lui aussi supputait hier les reve-
nus de ses domaines. Bien plus : il avait fixé dans son esprit
quel jour il rentrerait dans son .pays. Grands dieux ! que
le voilà loin de compte !
«Mais, pour les mortels, la mer n'est pas seule à se mon-
trer perfide. Ce soldat se fie à ses armes, qui le trahissent ;
l'autre, qui adressait ses vœux à ses dieux domestiques,
périt écrasé sous la ruine de ses pénates ; ce dernier, tom-
bant de son char, rend l'âme en râlant. Ce gourmand
s'étrangle en mangeant, mais son voisin, trop frugal, se
tue à force d'abstinence. Tout bien compté, il n'y a que nau-
frages dans la vie.
«Mais, dit-on, celui qui périt en mer est privé de sépul-
ture. Hé ! qu'importe comment disparaît un corps péris-
cclte double signification, et on pourrait traduire à peu près ainsi
ce trait ironique : « Pauvre humanité ! quels êtres flottants vous
faites 1 1) ou, en employant un synonyme ; « Pauvre humanité, quel
plongeon ! » Collignon, Pétrone en France, 1905, p. 188.
LE SATYRICON 201
sable, par le feu, par les flots ou par le temps ? Quoi qu'on
fasse, il faut bien qu'à la fin tout arrive au même point.
Les bêtes déchireront votre corps? Vaut-il donc mieux
finir par le feu ? N'est-ce pas précisément la peine que
nous trouvons la plus dure, quand nous sommes mécon-
tents d'un esclave ? Quelle est donc notre folie de tout
faire pour qu'aucune partie de nous-mêmes ne reste en
sépulture, quand c'est le destin qui seul en décide sans nous
consulter ? »
' Malgré ces belles considérations, nous ne manquâmes
pas de rendre les derniers devoirs au cadavre de Lycas '.
Il fût brûlé sur le bûcher dressé par les mains de ses enne-
mis, tandis qu'Eumolpe, les yeux perdus, cherchait l'ins-
piration pour lui faire une épitaphe.
CXVI. CROÏONE ET LES COUREURS D HERITAGES
Après lui avoir rendu, de bien bon cœur, les derniers
devoirs, nous voilà partis dans la direction convenue et,
bientôt après, tout suants, nous parvenons au sommet
d'une montagne d'où nous découvTons une ville sur une
hauteur toute proche. Marchant au hasard, nous en igno-
rions le nom. Un paysan quelconque nous apprit que
c'était Crotone, ville très ancienne et jadis la première
d'Italie.
Nous le questionnons avec soin sur les habitants de
cette cité célèbre et sur le genre d'affaires dont ils s'occu-
paient surtout depuis que des guerres trop fréquentes
avaient ruiné leur puissance. « 0 mes hôtes, dit-il, si vous
êtes des négociants, changez vos plans et cherchez un
autre gagne-pain. Mais si, hommes d'une sorte moins
vulgaire, vous êtes capables de soutenir un mensonge per-
262 l'œuvre de pétrone
pétuel, vous courez tout droit à la fortune. Car dans cette
ville les lettres ne sont pas en lionneur, on ne fait aucun
cas de l'éloquence ; la tempérance et les bonnes mœurs
n'y assurent ni estime, ni profit, mais, sachez-le bien,
tous les hommes que vous rencontrerez se divisent tn
deux partis. Ils captent des testaments ou ils en font.
(( Là, personne n'a d'eniants : quiconque en effet a des
héritiers n'est admis ni aux festins, ni aux spectacles, mais,
l)rivé de tous les agréments de l'existence, il est relégué
avec la crapule, tandis que ceux qui n'ont jamais ju'is
femme et qui n'ont pas de proches parents parviennent
aux plus hautes dignités : eux seuls ont des talents miU-
taires ; eux seuls ont du courage ; eux seuls sont ver-
tueux. Cette ville vous paraîtra une de ces campagnes
ravagées par la peste, où l'on ne voit que cadavres déchirés
et corbeaux qui les déchirent. »
CXVII. PLAN DE CAMPAGNE
Eumolpe, toujours avisé, n'eut aucune peine à s'assimi-
ler ces notions nouvelles et nous avoua que cette manière
de s'enrichir n'était pas pour lui déplaire. Je crus d'abord
que, par une fantaisie de poète, le vieillard voulait plai-
santer, mais il déclara : « Plût au Ciel que je dispose d'un
plus ample outillage, je veux dire d'habits plus élégants,
pour donner plus de poids à mes mensonges. Certes,
j'enverrais bien vite promener cette besace et je vous con-
duirais tout droit aux plus brillantes destinées. »
Je lui promis immédiatement, pourvu qu'il me mît de
moitié dans sa volerie, tout ce qu'il voudrait : la robe
d'Isis et tout le butin que nous avions fait dans le pillage
de la villa de Lycurgue : car la mère des dieux ne saurait
LE SATYRICON 263
manquer de nous procurer tout l'argent dont nous aurons
besoin pour le moment ! « Eh bien ! répondit Eumolpe,
hâtons-nous donc de faire le plan de notre comédie. Si
l'affaire vous plaît, je jouerai le rôle du maître. »
Aucun de nous ne fut tenté de blâmer une aventure où,
après tout, nous n'avions rien à perdre. Aussi, pour éta-
blir cette fourberie sur une entente soMde et durable,
jurâmes-nous entre les mains d'Eumolpe de nous laisser
brûler, emprisonner, bâtonner, massacrer, et de faire
toutes les autres choses qu'il pourrait nous ordonner,
comme des gladiateurs légalement engagés qui, par un
serment sacré, se sont livrés corj^s et âme à leur m_aître.
Cette formalité réglée, transformés désormais en esclaves,
nous saluons notre nouveau maître. Nous convenons éga-
lement qu' Eumolpe vient de perdre un fils, jeune hom.me
fort éloquent et qui, donnait les plus grandes espérances,
qu'à la suite de ce deuil il avait quitté son pays pour ne
' plus voir les clients et les amis de son fils, ou son tombeau,
cause quotidienne de nouvelles larmes pour ce vieillard
infortuné, qu'à toutes ces causes d' affliction s'était ajouté
un naufrage dans lequel il avait perdu deux millions de
sesterces. Sans doute cette perte le touchait moins que
celle de ses serviteurs, qui ne lui permettait pas de vivre
suivant son rang, car il avait en Afrique trente millions
de sesterces en terres ou en dépôts en banque, et le nombre
des esclaves dispersés sur ses domaines de Numidie était
si grand qu'ils auraient suffi pour prendre Carthage.
Conformément à ce plan, nous conseillons à Eumolpe
de tousser beaucoup, comme s'il était faible de poitrine,
de témoigner en public un grand dégoût pour tous les
aliments, de ne parler que d'or et d'argent et de se plaindre
de la stérilité des terres et de l'incertitude de leurs revenus.
Il devait en outre s'occuper chaque jour de ses comptes et
264 l'œuvre de pétrone
retoucher à chaque instant à son testament ; pour que
rien ne manquât à la comédie, chaque fois qu'il aurait à
appeler l'un de nous, il feindrait de prendre un nom pour
un autre pour que tout le monde fût bien convaincu qu'il
se souvenait encore des serviteurs qu'il n'avait pas ame-
nés avec lui.
Tout cela bien réglé, après avoir prié les dieux pour
notre prompt et complet succès, nous nous mettons en
route. Mais Giton succombait sous un fardeau inaccoutumé,
et Corax, le valet à gages d'Eumolpe, pestant contre son
métier, posait à chaque instant nos bagages en nous mau-
dissant de marcher si vite et nous promettait qu'il allait
ou les jeter ou s'enfuir avec,
« Me prenez-vous, disait-il, pour une bête de somme ou
pour un navire de transport ? Vous m'avez engagé pour
faire le service d'un homme, non d'un cheval, et je suis
aussi libre que vous, bien que mon père m'ait laissé dans
la misère. » Non content de ces invectives, il levait de temps
en temps la jambe et remplissait l'air d'un bruit obscène
en même temps que d'une odeur suffocante. Giton riait
de son insolence et à chaque pet répondait en écho.
CXVIII. ou EUMOLPE DISSERTE SUR L ESSENXE DE LA POESIE
Mais Eumolpe en revenait toujours à sa marotte :
« Nombreuses, dit-il, jeunes gens, sont les victimes de la
poésie : dès qu'on est parvenu à mettre un verS sur pied
et à renfermer dans le tissu des mots un sens un peu déli-
cat, on se croit du coup au sommet de l'Hélicon. C'est
ainsi que des avocats expérimentés, las des luttes du
barreau, ont cherché fréquemment un refuge dans la pai-
sible poésie comme dans un port d'accès plus facile, se
LE SATYRICON 265
figurant qu'il est plus simple de construire un poème qu'un
plaidoyer constellé de petits traits scintillants.
« Mais un esprit un peu généreux ne se flatte pas : une
intelligence ne peut ni concevoir, ni mettre au jour une
œuvre que par de longues études : tel un sol qui ne doit
sa fécondité qu'aux inondations du fleuve. Il faut avant
tout se garder de toute vulgarité dans les termes et choi-
sir des mots éloignés du langage populaire. Ainsi l'on suit
le précepte d'Horace :
Je hais, j'écarie le profane vulgaire.
« Ensuite il faut se garder de mettre en relief une pen-
sée brillante qui ne fait plus corps avec l'ensemble du
morceau : il faut, au contraire, que tout dans les vers
forme un même tissu, brillant d'une même couleur. J'en
prends à témoin Homère et les lyriques grecs, et notre
Virgile, et Horace qui composait avec autant de soin que
de bonheur. Tous les autres ou n'ont pas vu la vraie voie
qui mène à la poésie ou l'ont trouvée trop rude et ont
craint de s'y engager.
« Quiconque, par exemple, touchera à ce grand sujet
de la guerre civile, s'il n'est pas nourri de lettres, succom-
bera sous le poids du sujet. Il ne s'agit pas, en effet, de
renfermer dans les vers tout le récit des événements, soin
dont les historiens s'acquittent infiniment mieux; mais
par des détours imprévus, par l'intervention des dieux,
par un torrent irrésistible de pensées vraiment épiques, il
faut que le génie s'avance d'une marche rapide et libre et
que l'œuvre apparaisse plutôt comme l'oracle mysté-
rieux d'un esprit égaré dans le rêve que comme un récit
fidèle appuyé sur des témoignages solides. Voyez si ce
désordre passionné vous plaît, bien que je n'aie pas
266 l'œuvre de pétrone
encore juis la dernière main aux vers que je vais vous
dire (1) :
CXIX. LA GUERRE CIVILE, POÈME
Déjà II- Romain victorieux était mailre de tout l'univers,
Maître partout oii courent la mer, les terres, les deux astres dn jour et de la iiuil,
Elt il n'était pas rassasié. Les océans que cliarjjenl les loordes carènes
Déjà il les avait parcourus. S'il y avait au bout du monde quelque rive perdue,
S'il existait quelque terre d'où tirer l'or fauve,
Elle lui était ennemie : ses deslins étaient mûrs pour ces f;uerres sans gloire
Où l'on ne cherche que le profit. C'est qu'un bonheur connu de tous
N'avait plus d'attraits, que les plaisirs à la pjrtée du commun paraissaient fades.
Le soldat appréciait la pourpre d'Assyrie ; et l'éclat du diamant
Poursuivi dans le sol indien luttait sur ses épaules, avec celui de la pourpre.
D'ici arrivaient les laines rares des Numides, de là les précieuses étoffes des Séres ;
Pour nos parfums, la nation des Arabes dépouillait ses champs.
Mais voici d'autres désastres, de nouvelles ble.ssures à la paix meurtrie !
On va chercher aux forêts du Maure le fauve ; jusqu'au fond de l'Ammoii
L'Afrique est f uillée : afin que la bète, précieuse par sa dent cruelle,
Ne manque pas à nos massacres. On charge sur nos vaisseaux, dépaysé et Irémissant,
Le tigre qui, rampant, est traîné dans une cage dorée,
Pour qu'il boive, aux applaudissements du peuple, le sang humain.
Hélas ! j'ai honte de parler et de publier des destins mortels :
A la mode des Perses, à des jeunes gens à peine formés
On ravit la virilité, et leurs organes mutilés par le fer
On les sacrifie à l'Amour : il faut que la fuite rapide du temps
Suspende le cours de leurs ans en se laissant arracher un délai :
Chez eux, la nature se cherche et ne se trouve pas. Et ils plaisent à tous.
Ces prostitués traînant nonchalamment un corps sans nerfs,
Avec leurs longs cheveux tombant, et tous ces vêtements aux noms même inconnus.
Toutes choses dont raffolent nos contemporains.
Mais voici qu'arrachée du fin fond de l'Afriiiue
On BOUS expose, avec toutes ses taches qui iniitenl l'or,
Une table en citronnier avec des troupeaux d'esclaves et de brillantes draperies de pourpre !
Là est la cause de bien des ruines ; ces planches étrangères et parées d'une fausse noblesse,
La foule ensevelie dans l'ivresse les entoure ; et tout ce qu'il y a de Iton
(1) Par leurs qualités et leurs défauts, ces vers se révèlent de la
même main que la Prise de Troie. Seulement, tandis que dans ce
-dernier morceau il semble « qu'il ait voulu lucaniser Virgile, dans
le De bello civili il s'elîorcera de virgilianiser Lucain ». (Gollignon, Et.
sur Pétrone, p. 141.) L'auteur a surtout cherché la concision. Il a
écrit sur un mètre tragique un fragment d'épopée. Nous sommes donc
encore en présence d'une sorte de gageure littéraire.
LE SAT\T\ICON 267
Sur la terre, c'est là que le soldat vagabond l'accnmuk par la force des armes.
On raffine sur la bouche. Le scare arraché à la mer de Sicile
Est traîné vivant jusque sur nos tables, et, ravies
Aux rives du Lucrin, les liuitres figurent sur nos menas,
Pour réveiller l'appétit à force de dépense. Déjà les rives du Phase
Sont veuves d'oiseaux et sur ses bords muets seul
Le souflle du vent murmure parmi le fi uillage désert.
Au ihau)p de Mars ce n'est pas une moindre folie : les citoyens achetés
Changent leur suffrage suivant le gain et les promesses bruyantes.
Vénal est le peuple, vénale l'assemblée du Sénat,
La laveur est à l'encan. Aux vieillards même la courageuse indépendance
Manque ; la puissance romaina domptée par l'argent répandu
Et la majesté même du peuple roi, corrompue par l'or, est ruinée.
Caton vaincu est repoussé par le peuple qui n'est guère fier
De cette victoire : il a honte d'avoir volé les faisceaux à Caton.
Car — honte au peuple romain ! Mœurs de décadence ! —
Ce n'était pas un homme qui subissait nn échec, mais la puissance de Rome
En même temps que son honneur. C'est pourquoi Rome était si bien perdue
Que, mise par elle-même au pillage, elle était livrée à ses propres citoyens comme une proie
En outre, la plèbe prise dans un double gouffre [sans défense.
Etait rongée par la plaie de l'usure et par le besoin d'argent.
Pas une maison de solide, pas un corps sur lequel ne pèse quelque charge.
Mais une sorie de corruption germant au plus secret des moelles
Se répand dans tous les membres, furieuse de soucis aboyants.
Alors les armes ont du charme pour les malheureux et les aises perdues par la proiligalilé
Vont se retrouver dans le sang : l'indigent put impunément être audacieux.
Rome, vautrée dans cette fange, plongée dans cette torpeur,
Quels moyens pouvaient efficacement la réveiller.
Sinon les fureurs de la guerre et les passions que soulèvent les armes.
CXX. SUITE DU POEME
La Fortune avait élevé trois chefs, que tous trois écrasa
Sous le poids des armes, mais diversement, la luuèbre Enyo
Crassus est pour le Parthe, le grand Pom;>ée git au rivage libyque,
Jules arrose de son sang l'ingrate Rome,
Et comme si la terre avait peine à porter tant de sépulcres.
Elle sépara leurs cendres : la gloire assure de tels honneurs.
Il est un lieu, enfoui profondément dans un abîme béant,
Entre Partliénope et les champs de la grande Dicéarchée (2),
Que baignent les eaux du Cocyte : car le souflle qui eu sort
Furieux se répand en propageant des émanations funestes.
L'automne ne verdit pas cet'e terre, le pré au gazon riant
(1) Déesse de la guerre.
(2) C'est-à-dire entre Naples et Pouzzoles.
2G8 l'œuvre de pétrone
N'y nourril pas d'herbes : jamais, en un cliaiit priiilaiiier, les suiiurcs
El flexibles pousses n'y échanj^enl de confus murmures :
Mais un cuajs de roches que liérisse et noircit la pierre ponce
Aime à s'en errer dans l'ombri' fun.'raire des cyprès environnant?,
C'est de ces demeures que sui;;il la face du vieux ['luton
Que souille la llamme des bûchers et la cendre blanche.
Et voici les mots dont il poursuit la Fortune ailée :
« Toi qui gouvernes en despole les choses divines et humaines,
Hasard, à qui déplail toute puissance trop sûre d'elle-même,
Qui aimes toute nouveauté et délaisses bientôt ce que tu possèdes,
Est-ce que tu te sens vaincue par le poids de l'Empire romain
Et ne peux-tu davantage soutenir cette masse vouée à la perdition ?
Lui-même ennemi de sa puissance, le peuple romain
Soutieot mal l'a'uvre immense qu'acheva sa jeunesse. Vois, partout
Le luxe nourri par le pillajre, la fortune s'acharnant à sa perte.
C'est avec de l'or qu'ils bâtissent et ils élèvent leurs demeures jusqu'aux cieux ;
Ici les amas de pierre chassent les eaux, là nait la mer au milieu des champs :
En changeant l'élat normal dfs choses, ils se révoltent contre la nature.
El voici même qu'ils envahissent mes domaines. Transpercée, la terre béanle
Se fend en masses insensées ; sous les monts engloutis
Voilà les cavernes qui gémissent, et pour salis ''aire une vaine fantaisie.
Ces chercheurs de pierreries vont aux enfers
Porter aux Mânes l'espoir de revoir la lumière du jour.
Allons, Fortune, il faut quitter celte ligure paisible et te préparer aux combats ;
Mets les Romains en branle et peuple nus royaumes de nouvelles ombres.
Il y a si longtemps que nous n'avons pu nous abreuver de sang
El que Tisiphone n'a pas lavé les membres d'un niurt assoiffé.
Depuis que l'épée de Sylla s'abreuva et iiue, sans culture, la terre
Mit à jour des moissons nourries de sang. »
CXXI. SUITE
Ceci dit, voulant tendre sa dextre en sgne d'alliance.
Dans cet effort, il coupe le sol d'un préciidce abrupt.
La Fortune serre cette main, et sa poitrine sonore répand ces paroles rapides
« 0 père, à qui obéissent les profondeurs insondables du Cocyte,
S'il m'est permis de dire sans crainte la vérité,
Mes vœux vont au-de\ant des liens, car une colère non moindre gonfle
Ce cœur, et la flamme qui brûle mes moelles n'est pas moins ardente.
Tout ce que j'ai fait pour les collines romaines, je l'ai en horreur,
El je m'en veux de ma générosité. Le dieu qui les ruinera
Ce sera le même qui pota les fondements de leur toute-puissance. J'ai à cœur.
En elïet, de livrer ces gens au bûcher et de noyer leur luxe dans le sang.
Et je vois d''jà les cham s de Philippes jonchés d'un ilouble trépas,
El les bûchers de Thessalie et les funérailles de la genl espagnole.
Déjà le bruit des armes sonnant à mes ureilles m'assourJit,
Déjà je distingue, o Nil, les prisons libyennes, et les gémissements du vaincu,
PL. VIII
POLYÉXOS ET LA PRÊTRESSE DU TeMPLK
DE PrIAPE.
(Sauvé, inv.)
LE SATYRICON 269
Et les golfes d'Actium, et ceux qui redoutent les armes d'Apollon.
Allons, ouvre tout grands ces royaumes assoifTés de sang i|ui sont ton domaine
Kt envoie chercher de nouvelles ombres. C'est à peine si le marinier Caron
Suffira à passer dans sa barque tant de fantômes d'hommes :
Il y faudra une flotte. Et toi, rassasiée par cet énorme désastre,
Pâle ïisiplione, mords dans les blessures sanglantes.
Le globe tout entier, dcchiré par la discorde.
N'est plus qu'un troupeau de mânes que je pousse au Styx. »
CXXII. SUITE
Elle finissait à peine, quand, rompue par un éclair flamboyant,
La nue tremble, puis so referme sur les feux étoufl'és.
Le père des ombres courbe l'échiné et, craintif, réintègre le sein
De la terre, pâle 'e reconnaître les coups de son aine.
Ausfitùt le désarroi de l'humanité el les désastres imminents
Apparaissent dans les auspices divins : le vidage ensanglanté,
Le Tilan Soleil se voile la face d'un brouillard :
On croirait voir déjà se heurter les armées des guerres civiles.
A l'autie bout du ciel, Diane, dans son plein éloufl'ant ses rayons.
Refuse ses regards au crime qui se prépare. Les crêtes des montagnes brisées
Tonnent sous le choc des sommets qui s'écroulent ; Its fleuves vagabonds,
Expirant, taris, cessent de courir capricieusement entre leurs rives accoutumées.
Le ciel retentit du furieux choc des armes et la trompette haletante
Hurle la guerre aux étoiles, tandis que dej.i l'Etna, dévoré
De feux insolites, bombarde l'éther de ses foudres.
Mais voici que, parmi les tombeaux et les os privés de bûcher.
Des faces fantomales aux clameurs sinistres se dressent, men.'h.antcs.
Dans le ciel une torche, escortée d'astres inconnus, propage l'incendie.
Et, révélant une forme nouvelle, Jupiter descend sur la terre en une pluie de sang.
Le dieu chasse bien vite ces prodiges. Car, impatient de tout relard,
César, qu'entraîne l'amour de la vengeance,
Abandonnant les Gaules, prend les armes contre ses concitoyens.
Sur les Alpes aériennes, là où, poussées par une divinité grecque (I),
Les roches s'abaissant se laissent aborder,
Est un lieu consacre par un autel d'Hercule : ce lieu, une neige durcie
L'enferme l'hiver et le dresse vers les astres en parure blanche.
On croirait le ciel accroché à ces cimes. Le soleil, dans sa force,
Ne vient pas adoucir ce climat rigoureux, ni le souffle du vent printanier.
Mais tout est raide et durci par la glace et les frimas de l'hiver,
Sur ces hauteurs dont les croupes menaçantes pourraient porter la voiite du fiel.
Dès que César foula ces crêtes du pied Je ses soldats joyeux.
Il choisit un endroit pour, du haut de ces cimes,
(1) Tout ce passage des Alpes est inspiré de Tite-Live,
18
270 l'œuvre de PÉTRONE
CaïUompler les plaiiies de l'ilespéric s'éleiulant à perle de vue, el teiidaiit
Les deux mains, il lança à pleiue voix ces paroles aux étoiles :
« Jupiter tout-puissant, et toi, terre de Saturne,
Kière jadis de mes armes et naguère surcliarj^i'C du poids de mes lauriers,
Je le jure, c'est malgré moi iiue j'apporte la guerre à ces armées.
Malgré moi que je porte la main sur toi. Mais une Idessure m'y force :
On nift chasse de ma patrie, pendant que je teins de sang les eaux du Hliia,
Tendant (|ne ces Gaulois, de nouve m en roule pour le Capilolc,
Je li'S écarte des Alpes, plus sur d'être un lianni ajirés cluniue victoire.
Le sang des fiermaius et soixatite triomphes.
Voilà ce lui fait mjn crime. Et pourtant i|uel3 sont ceux que ma gloire effraye ?
Quels sont ceux qui pensent à une guerre ? Concours achetés,
Maïueuvres louches, c'est par vous (lue ma Rome m'est devenue marâtre.
Mais, je le sais, ce n'est pas impunément, ce n'est pas sans une revanche que ces pleutres
Auront enchaîné ma dextre. Eu avant, camarades :
Vainqueurs et indignés, allez ; la parole est aux armes,
Car tous on nous accuse du même crime, tous
Un même désastre nous menace. Il faut que je vous remercie :
Vous ne me laisserez pas écraser tout seul. Et puisque, pour prix de nos trophées,
On nous minace du chàtimant, puis lue nitre victoire nous vaut des ordures.
Que la Fortune soit juge : jetons les dés. Engagez la lutte.
Éprouvez la force de vos bras. Ma cause est jugée d'avance :
Les armes à la main, entre tant de braves cœurs, je ne saurais être vaincu. »
Telle fut cette proclamition. Aussitôt, du haut du ciel, l'oiseau de Delphes,
Messager d'heureux augure, fendil l'air rapidement.
Et, sur la gauche, d'une sombre forêt.
Sortirent des voix mystérieuses escortées de flammes légères.
L'éclat même de Phébus, dont le globe s'épanchait plus joyeusement.
S'accrut et son visage se ceignit d'une couronne d'éclairs d'or.
CXXIir. SUITE
Plus fort de ces présages, il donne aux enseignes l'ordre d'avancer.
César '. Et par cette initiative osée devançant l'adversaire,
Il fait sienne cette aventure sans précédents.
Tout d'abord la glace et le sol enchaîné S3us son blanc manteau
Ne résistèrent pas, endormis dans la molle et horrible neige.
Miis quand les escadrons foulèrent ces nuages solidifiés
Et que les chevaux effrayés ébranlèrent les liens enchaînant les ondes,
Les neiges s'échaulTèrenl : bientôt, du haut des monts, les fleuves
Grossissent à peine nés. Mais eux aussi — comme sur un ordre —
S'arrêlent et leurs flots s'endorment, suspendus dans leur chute.
Et la neige déjà fondue et prête à tomber s'immobilise.
Déjà peu siire auparavant, maintenant trop glissante elle défie la marche,
Et échappe au pied qui la foule ; péle-nicle, hommes et chevaux
El armes gisent par terre en une terrible confusion.
Mds voici que les nuages, heurtés par un souffle glacé,
LE SATYRICON 271
■ Crèvent, que les venls rompus par la tourmerte
S'élèvent, que la grêle en grains énormes déchire le ciel.
Mais les nuages rompus venaient tomber jusque sur nos armes
Et les flots gelés se choquaient comme une onde solide.
La terre était vaincue par toute celte neige, vaincu l'éclat
Des étoiles du ciel, vaincus les fleuves que le froid attache à leurs rives
Ma' s César ne l'est pas encore : appuyé sur sa longue lance.
De sa hache il fend pour s'ouvrir la route ces champs aft'reux :
Tel dévalant des cimes du Caucase
Le flls d'Amphitryon, ou Jupiter, le regard farouche,
Se laissant tomber du sommet de l'Olympe
Pour disperser les armes des géants voués an trépas.
Tan lis que César impatient voit s'abaisser sous ses pas ces sommets orgueilleux,
Effrayée, s'éLva .t sur ses plumes légères,
La Renommée ailée vole et gagne le sommet le plus haut du Palatin
Et, par ce coup de tonnerre tombant sur Rome, fait frémir les enseignes :
4 Déjà les flottes voguent sur la mer et, à travers toutes les Alpes
Bouillonnent ces escadrons baignés île sang germain. »
Les armes, le sang, le meurtre, les incendies, toute la guerre enfin
Volent déjà devant leurs yeux. Agiles par tant d'alarmes,
Les cœurs efl^rayés hésitent entre deux partis :
L'un se décide à fuir par terre, l'autre préfère les eaux,
La mer, déjà plus sûre que la pairie. Tel voudrait
Tenter le sort des armes et en appeler au sort.
Plus on craint, plus on fuit. Plus prompt, le peuple lui-même
Au milieu de celte agitation, chose déplorable.
Allant où son esprit frappé le pou.=se, fuit la ville abandonnée.
Rome se complaît dans la fuite, et les citoyens en déroute
Dans un bruit confus de voix abandonnent leurs toits en deuil.
L'un d'une main craintive conduit ses enfants, l'aulra cache dais son sein
Ses pénates, franchit un seuil qu'il ne doit plus revoir
Et assassine de ses malédictions un ennemi absent.
]1 en est qui pressent leur épouse sur leur cœur attristé,
Et les pères âgés, aussi bien que la jeunesse ignorante du fardeau de la vie.
Chacun se charge de ce qu'il craint de perdre. Prenant tout ce qu'il a.
L'imprudent l'emporte avec lui, amenant du butin au combat.
Et comme quand, sur mer, le grand Auster sévit
Et bouscule les flots, ni les agrès
Ni le gouvernail ne servent plus au matelot : l'un attache les rames.
L'autre cherche une baie abritée et de tranquilles livages :
Cet autre, fuyant devant l'orage, confie tout au hasard.
Mais pourquoi gémir sur ces détails ? Avec le consul son collègue, le grand Pompée,
Terreur de nos mers, explorateur de l'Hydasque sauvage
Écueil de la piraterie, qui trois fois vainqueur
Avait fait peur à Jupiter lui-même, à qui le Pont Euxin aux eaux violées
Et le Bosphore aux ondes soumises avaient dii rendre hommage,
0 honte, il s'enfuit, abandonnant le pouvoir,
.Montrant le dos à la fortune chang ante, le dos de qui fut le grand Pompée.
272 l'œuvre de pétrone
CXXIV. FIN
Mais une si grande calamité Iriomplie nn'iiii' de la roiistanre ('es dieux (1) ;
Le ciel se Tait complice de la panique : voici ([iic, de par le monde,
La troupe trauipiille des dieux, prenant en haine noire terre en proie à tant de fureurs.
L'abandonne et se détourne de lu foule maudite des hommes.
La première de toutes, la Paix, vosant repousser ses bras blancs qui s'ouvrent,
Cache sous son casque sa tôle humiliée et abandonnant
Notre globe, fugitive, gagne le royaume implacable de Plulon ;
La Bonne Koi, humiliée, l'accompagne et, les cheveux au vent,
La Justice, et toute triste la Concorde avec sa robe déchirée.
Mais en revanche, des demeures de l'Érèbe entr'ouvertes
S'élance au loin tout le chœur des Enfers, la sauvage Eiinys,
Et Bellone menaçante, et Mégère armée c'e torches,
Et le Meurtre et les Embiiches et la face blême de la Mort.
Et, dans cette troupe, la Fureur, libre comme si elle avait brisé son frein,
Avance sa tète sanguinaire et cache sous un casque sanglant son visage percé de mille
Elle a, à la main gauche, le bouclier usé de Mars (blessures.
Alourdi d'innombrables dards et avec un brandon
En flammes, sa dexlre menaçante apporte l'incendie à la terre.
La terre sent les dieux descendre sur elle, et les astres déchargés d'autant
Cherchent leur équilibre, car les demeures célestes
Sont divisées en partis qui s'affrontent. Et tout d'abord Vénus
Dirige les actions de son César, accompagnée partout
De Pallas et de Mars agitant son énorme lance.
Avec Phébus, sa sœur P, ébé et Mercure
Soutiennent Pompée, ainsi qu'Hercule qui les imite en (oui.
Les trompettes retentissent et la Difconle, les cheveux épars,
Lève vers les i ieux sa tête infernale : sur son visage est
Du sang coagulé, ses yeux meurtris pleurent.
Ses dents sont rongées d'une rouille de tartre.
Sa langue distille le venin, son visage est gardé par une couronne de serpents,
Et parmi ses vêtements déchirés par la rage de s n cœur,
Elle secoue de sa dexlre frémissante une lorclie homicide.
Sitôt quittés les ténèbres du Cccyle et le Tarlare,
Elle gagne à grands pas les sommets élevés de l'illustre Apennin
D'où elle peut voir toutes les terres et tous les rivages,
Et les bataillons, se répandant déjà sur tout le globe.
(1) Le deus ex machina, les divinités qui .sont censées tout mener
n'arrivent que quand les événements sont déjà expliqués par des
causes naturelles. Pétrone, qui en est pourtant le partisan, fait
ainsi toucher du doigt l'inutilité du merveilleux et son caractère
artificiel et postiche. « Les morceaux fabuleux font double emploi
avec les morceaux historiques. » (Collignon.)
LE SATYRICON 273
Alors, d'un cœur furieux, elle profère ces parole; :
« Et maintenaut, aux armes, peuples aux esprits échautî-'s,
Aux armes, et laacez les torches au milieu des villes !
Sera vaincu quiconque se cache ; la femme ne se croisera pas les bras,
Ni l'enfant, ni la vieillesse déjà désolée par l'âge ;
Que la terre elle-même tremble et que les toils déchirés entrent en guerre,
Toi, Marcellus, défends les lois ; toi, soulève le peuple,
Curion, et toi, Lentulus, ne néglige pas Mars l'intrépide.
Mais toi, divin César, pourquoi tarder à te servir de tes forces,
Ne pas enloncer CfS portes, ne pas forcer les murs de ces villes ?
Pourquoi respecter ces trésors ? El toi. Pompée, ne saurai«-lu plus proléger
Les eiiadelles romaines ? Recherche les murailles d'Epidamne (1),
Et teins de sang humain les vallons de Thessalie.
— Et tout ce que la Discorde avait ordonné, tout cela eut lieu sur la terre (i).
Eumolpe avait déclamé ses vers avec beaucoup de feu.
Mais déjà nous arrivions à Crotone. Descendus dans une
petite auberge, nous sortions le lendemain pour chercher
un gîte de plus d'apparence, quand nous tombâmes sur
une bande de coureurs d'héritages (3) qui nous deman-
dèrent qui nous étions et d'où nous venions. Comme il
avait été convenu entre nous, nous répondîmes avec un
tel empressement et un tel luxe de détails qu'ils nous cru-
rent sans hésiter. Et les voilà aussitôt en lutte, chacun
s'acharnant à mettre sa bourse à la disposition d'Eumolpe
et à s'insinuer dans ses bonnes grâces en le comblant de
présents.
(1) Dyrrachium.
(2) Burmann, constatant de l'enflure dans ce morceau, en conclut
que Pétrone la force pour ridiculiser Eumolpe ! Pour M. Collignon
« ce n'est qu'une anti-Pharsale assez mal venue », un poème ultra-
classique, mais auquel manque la dernière main, une déclamation
vague et vide contre le luxe et l'avarice, que déparent de nombreuses
répétitions. Voltaire caractérise le poème d'un mot : « Une décla-
mation pleine de pensées fausses. »
(3) Pétrone aime ces contrastes.
274 l'œuvre de pétrone
CXXV. ou EUMOLPE FAIT FORTUNE
Nous étions ainsi depuis longtemps à Crotone, et
Eumolpe, jouissant d'un bonheur sans mélange, avait
oublié dans quel état il y était arrivé, au point de se vanter
de jouir d'un crédit auquel nul ne pouvait résister et,
grâce à ses relations, de pouvoir assurer l'impunité à ses
amis, s'il leur arrivait de commettre quelque délit dans la
ville.
Quant à moi, grâce aux biens qui, chaque jour, aiïluaient
chez nous, de plus en plus, je m'étais refait, et, devenu
replet, je commençais à espérer que la Fortune se lassait
•de me poursuivre, sans que cela m'empêchât de réfléchir
de temps en temps et à ma situation présente et à la cause
qui l'avait produite : « Qu'arriverait-il, me demandais-je,
si quelque coureur de testaments, plus malin que les autres,
avait l'idée d'envoyer prendre des renseignements en
Afrique et découvrait tous nos mensonges, ou bien si le
valet d'Eiimolpe, las de son bonheur présent, allait donner
l'alarme à nos amis et, nous trahissant par jalousie, révé-
lait toute la fourberie ? Nous n'aurions plus qu'à nous
•enfuir, et, retombant dans la dèche, à recourir de nouveau
pour vivre à la mendicité. Grands dieux ! Combien restent
toujours en mauvaise posture ceux qui vivent en marge
de la loi ! Ils doivent s'attendre, un jour ou l'autre, à être
traités comme ils le méritent. »
' En roulant ces sombres pensées, je sors de la maison
pour me distraire en faisant un tour au grand air ; mais
j'étais à peine sur la promenade publique qu'une fille assez
bien m'aborda, et m'appclant Polyœnos, nom que j'avais
pris depuis ma métamorphose, me dit que sa maîtresse
.me demandait de vouloir bien lui accorder un instant
LE SATYRICOX 27ï
d'entretien (1). « Vous vous trompez sans doute, lui dis-je
tout troublé ; je suis esclave et étranger, donc fort peu
digne d'une telle faveur. »
CXXVI. POLY.ENOS RENCONTRE CIRCE
« Non, c'est bien de vous qu'il s'agit, dit-elle, mais '
conscient de votre beauté, vous faites le dédaigneux :
vous vendez vos caresses, vous ne les donnez pas. A quoi
riment ces cheveux assouplis par le peigne, ce visage savam-
ment fardé, la douce vivacité de ces yeux, cette démarche
composée à loisir et ces pas eux-mêmes qui ne s'écartent
jamais de la mesure voulue, si vous ne prostituez votre
beauté pour en faire de l'argent ?
• « Regardez-moi bien : je n'entends rien aux augures
et je ne sais pas scruter le ciel comme un astrologue.
Cependant, à la seule inspection du visage, je connais les
habitudes des hommes et, rien qu'à vous voir vous prome-
ner, j'ai deviné votre pensée. Donc, ou bien vendez-nous ce
que nous venons vous demander — et dans ce cas l'ache-
teur est à deux pas, — ou bien consentez, ce qui serait plus
généreux, à nous le prêter — et je resterai votre obligée.
Car de nous avouer que vous êtes de condition servile et
modeste, cela ne peut qu'irriter encore notre caprice; il
y a des femmes qu'enflamme l'odeur des haillons et qui
ne parviennent à s'exciter qu'en présence d'un esclave
ou d'un valet à la robe retroussée. L'une se consume pour
un gladiateur, l'autre pour un muletier tout couvert de
(1) L'épisode qui commence ici a été imité par :\latluirin Régnier
(Elégie IV) et par Bussy-Rabutin qui, racontant la prétendue mésa-
venture du comte de Guiche avec la comtesse d'Olonne, ne fait
guère que traduire Pétrone (Histoire d'Ardélise el de Trimalel).
276 l'œuvre de pétrone
poussière, ou pour un acLcur (jui s'alïichc sur la scène.
Ma maîtresse est de cette école : elle franchirait quatorze
gradins au delà de l'orchestre pour aller aux derniers
rangs de la canaille chercher qui aimer. »
Charmé par ce gracieux badinage : « Je vous prie, lui
dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce pas vous (1) ? » Elle
rit beaucoup d'un si froid compliment : « Je crains, dit-
elle, que vous ne vous en fassiez accroire un peu ; je n'ai
jamais succombé avec un esclave, et me préservent les
dieux de voir mon amoureux passer de mes bras à la croix.
C'est l'affaire des dames, si elles aiment baiser les cica-
trices du fouet. Pour moi, qui ne suis qu'une servante, je
ne m'assieds qu'au banc des chevaliers (2) ». Je ne pouvais
assez m'étonner d'un tel disparate dans les goûts : n'était-
il pas bizarre de rencontrer chez la servante l'orgueil d'une
matrone, et chez la grande dame les bas instincts de la
domesticité ?
Après une longue et plaisante conversation, je finis par
demander à la soubrette de conduire sa maîtresse sous les
platanes voisins. Ce rendez-vous lui convint : aussitôt,
relevant sa tunique, elle disparut dans un bosquet de lau-
riers attenant à la promenade. Elle ne me fit pas languir :
elle sort de cette cachette et me colle au côté une femme
d'une perfection plus impeccable que toutes les statues
connues.
Il n'y a pas de mots pour rendre sa beauté ; tout ce que
j'en pourrais dire serait trop faible. Ses cheveux naturel-
lement ondulés se répandaient en flots abondants sur ses
épaules ; son front très étroit était ramené en arrière par
(t) La méprise est plaisante.
(2) Scdeo a aussi le sens obscène : se livrer à quelqu'un. Pétrone
a cherché à dessein l'équivoque : la phrase est à volonté, ou élégante,
ou très grossière.
LE SATVRICON 277
une coiffure en aigrette ; ses sourcils immenses allaient se
perdre dans la ligne des joues et s'unissaient presque aux
confins des deux yeux. Son regard était plus clair que les
étoiles dans une nuit sans lune, ses narines délicatement
infléchies et sa bouche mignonne telle que Praxitèle se
figurait celle de Vénus. Et un menton, un cou, des mains,
des pieds dont la blancheur, qui aurait éteint l'éclat du
marbre de Paros, se trouvait encore rehaussée par un frêle
réseau d'or ! C'est pourquoi, ce jour-là, pour la première
fois, Doris, mes vieilles amours, je vous ai méprisée (1) 1
Qu'y a-t-il, que lu jettes ainsi tes armes, Jupiter,
Et que lu te taises, quand, nonobstant leur silence, tu te fais la fable des Immortels.
Celait pourtant le jour de laisser pousser les cornes sur ton honl sévère.
De dissimuler sous la blanclie plume tes cheveux blancs.
La voici bien, la vraie Danac. Essaie seulement de toucher ce beau corps :
Aussitôt tes membres déborderont d'ardeurs incendiaires.
CXXVII. GALANT ENTRETIEN DE CIRCE ET DE POLY.ï:NO.S
Charmée, elle me sourit aimablement ; on eût dit la
lune dans son plein apparaissant tout à coup à travers un
nuage. Puis, ses doigts scandant les mots : « Si vous ne
méprisez pas, dit-elle, une femme du monde qui, il y a un
an, ne savait pas encore ce que c'est qu'un homme, je
veux bien devenir votre sœur. Je le sais, vous avez déjà
un frère; je ne rougis pas de l'avouer, je me suis renseignée
à cet égard; mais qui vous empêche d'avoir aussi une sœur?
Je ne demande qu'à vivre avec lui sur le pied d'égalité.
Et maintenant vous pourrez, quand il vous plaira, con-
naître le goût de mon baiser.
— C'est bien plutôt moi, lui dis-je, qui viens vous con-
jurer, par votre beauté, de daigner admettre au nombre
(1) Ce portrait d'une beauté à la mode est sans doute une parodie
de quelque roman : les traits en s^ont forcés.
2/6 L ŒUVRE DE PETRONE
de VOS admirateurs un modeste étranger. Vous trouverez
un fidèle fervent, si vous permettez qu'on vous adore.
Et n'allez pas croire que je me présente les mains vides
au temple de l'Amour ; je vous sacrifie mon frère.
— Eh quoi ! dit-elle, vous me sacrifiez celui sans lequel
vous ne pouvez vivre, celui pour qui vous avez tout l'amour
que je voudrais vous voir pour moi ?
Elle me dit ces choses avec un tel charme dans la voix
et des sons si doux que je croyais entendre le chœur des
Sirènes. Ébloui par l'éclat plus que céleste de sa beauté,
je voulus connaître le nom de ma déesse : « Comment,
dit-elle, ma servante ne vous a donc pas dit que je me
nommais Circé ? Non point que je sois la fille du Soleil ni
que ma mère ait pu à sa volonté en arrêter le cours. Pour-
tant, je me croirai digne du séjour des dieux si les destins
joignent nos deux cœurs. Et même, je ne saurais dire
comment, c'est quelque dieu qui me pousse dans cette
aventure : ce ne peut être sans raison qu'une nouvelle
Circé aime un autre Polya^nos (1); entre ces deux noms
surgit fatalement: une étincelle. Pressez-moi donc dans
vos bras, si vous voulez, et ne redoutez pas les regards
indiscrets, car votre frère est bien loin d'ici. >^ Ainsi parla
Circé, et m'enlaçant dans ses bras plus doux que le duvet,
elle m'entraîna par terre sur un gazon émaillé de fleurs.
Des sommets de l'Ida telle répand d;s fleurs
La Terre maternelle quand, dans les cliaines d'un amour réciproque,
Jupiter de tout cœur s'abandonne à sa flamme I
Alors surgissent les roses, les violettes et le jonc flexible.
Et, sortant du vert des prés, le lys blanc est un sourire :
Telle, par un lin gazon, la terre se fil accueillante pour Vénus
Et le jour plus clair sourit à nos secrètes amours.
(1) Allusion aux amours d'Ulysse et de Circé. Ulysse est en effet
appelé dans VOdijssée (XII, 184) -oXjaîvoç, c'est-à-dire : digne de
beaucoup d'éloges.
LE SATYRICON 279
Couchés tous deux sur le gazon, nous préludons par
mille baisers à des plaisirs moins éthérés. ' Mais pris d'une
faiblesse nerveuse subite, je trompai l'attente de Circé.
cxxviii, la vexgeance de priape : poly.enos frappe
d'impuissance
Exaspérée par cet afîront ' : « Quoi donc, dit-elle, sont-
ce mes baisers qui vous dégoûtent ? Le jeûne aurait-il
rendu mon haleine impure ? Ou bien, négligeant mes
aisselles, sentirais-je donc la sueur ? Si ce n'est rien de
tout cela, alors vous avez peur de Giton ? »
Tout rouge, je perdis le peu qui pouvait me rester de
forces et tout le corps comme paralysé : « Je vous en prie,
ma reine, m'écriai-je, ne raillez pas ma misère. Vous me
voyez frappé d'un maléfice. »
' Une excuse aussi futile ne calma guère la colère de
Circé ; elle détourna les yeux avec mépris et s'adressant
à sa servante ' : « Parle, Chrysis, mais dis la vérité : suis-je
laide ? Suis-je mal mise ? Est-ce que ma beauté est gâtée
par quelque défaut naturel ? Ne trompe pas ta maîtresse,
car elle ne sait ce qu'on peut bien lui reprocher. » Sa ser-
vante se taisant, e'ie lui arrache un miroir, examine toutes
les parties de son visage, brosse sa robe un peu fripée au
contact du sol, mais non chiffonnée comme dans les luttes
amoureuses, et, rapidement, se retire dans un temple voi-
sin consacré à Vénus. Pour moi, semblable à un condamné
et comme glacé par une apparition subite, je me demandais
si je rêvais ou si vraiment je venais d'être privé d'un plaisir
réel.
Tels dans la nuit endormeuse les songes se jouent
De nos yeux sans regard : alors la terre livre au jour
L'or enfoui : la main avide palpe ces pièces qui sont à un autre
280 l'œuvre de PÉTRONE
El s'empare du tré.-or. Mais aussi la sueur monillc les tempes,
El celle peur inteuse envahil l'àme que par liasarJ
Celui qui connail ce trésor caché ne s'en vienne fouiller votre sein trop lourd :
Puis quand bicnliit celle joie se dissipe dans l'âme dérue
Et qu'on revient à la réalilc, l'esprit regrette ce qu'il vient de perdri'
Et de nouveau se plonge tout entier dans l'illusion qui fuit.
' Que ma mésaventure ne fût qu'un songe, qu'une véri-
table hallucination, cela me paraissait certain. Longtemps
je restai tellement privé de toute force que je ne pus me
lever. Enfin mon accablement se dissipa un peu, je recou-
vrai quelque vigueur et je pus rentrer chez moi, où, fei-
gnant une indisposition, je me jetai sur mon lit.
Un instant après, Giton, ayant appris que je n'étais
pas bien, arriva tout triste dans ma chambre. Pour cal-
mer ses inquiétudes, je lui dis ne m'être mis au ht que pour
me reposer un peu ; je lui racontai mille autres choses,
mais de ma mésaventure rien, tant je craignais sa jalousie,
et pour écarter de son esprit tout soupçon, le faisant cou-
cher à mes côtés, je me mis en devoir de lui donner une
preuve de mon amour. Mais soupirs et sueurs restèrent
vains. Il se leva donc très en colère, se plaignit de la dimi-
nution de ma vigueur et de l'affaiblissement de ma ten-
dresse et conclut en déclarant que depuis longtemps il se
doutait que je devais employer ailleurs et mes forces et
mon amour. « Mais non. lui dis-je, petit frère, mon amour
pour toi reste toujours le même, seulement, à mon âge, la
raison vainc l'amour et ses ardeurs. — En ce cas, dit-il
ironique ', je vous rends grâces de m'aimer à la manière de
Socrate : jamais Alcibiade ne sortit plus pur du lit de son
maître (1). »
(1) Plutarque, clans le discours premier sur les vertus d' Alexandre
dit : 'I Socrate coucliait près d' Alcibiade sans violer la chasteté. »
LE SATYRICON 281
CXXIX. LETTRE DE CIRCE A POLY.EXOS
' Je lui répondis' : « Crois-moi, frère, je ne sens plus
que je suis un homme : je n'y comprends rien. Elle est
morte, cette partie de mon corps qui jadis faisait de moi
un Achille. »
' Giton, sentant bien que j'avais perdu toute force et '
craignant que si on surprenait notre entretien secret, cela
ne fît gloser, s'esquiva et s'enfuit dans l'intérieur de la
maison. ' Il venait à peine de sortir quand ' Chrysis entra
dans ma chambre et me remit de la part de sa maîtresse
une lettre ainsi conçue :
« ' Circé à Polysenos, salut. ' Si je n'étais qu'une jouis-
seuse, je me plaindrais d'avoir été trompée. Mais, au con-
traire, maintenant, je rends grâces à votre défaillance.
Elle m'a laissée me complaire plus longtemps dans l'attente
du plaisir.
« Qu'êtes-vous devenu ? Vos jambes ont-elles pu vous
porter jusque chez vous ? Les médecins disent en effet que
sans nerfs on ne peut marcher. Je vous le dis, jeune homme,
gare la paralysie ! Jamais je ne vis malade en tel péril. Si
ce froid gagne vos genoux et vos mains, il est temps de
faire appeler les croque-morts.
« Mais quoi ! bien qu'ayant reçu de vous un grave outrage,
j'aurai pitié de vous et ne vous cacherai pas plus longtemps
le remède. Si vous voulez vous bien porter, lâchez Giton :
je vous garantis que vous recouvrerez vos forces si vous
dormez sans lui pendant trois nuits. Quant à moi, je ne
crains pas de rencontrer d'amant auquel je déplaise. Mon
miroir et ma réputation de beauté ne sauraient me trom-
per. Adieu ! ' guérissez si vous pouvez '. »
Quand Chrysis vit que j'avais fini la lecture de cette
282 l'œuvre de pétrone
lettre (le reproches : « Ce qui vous est arrivé, dit-elle, n'a
rien d'extraordinaire, surtout dans cette ville où les
femmes, par leurs sorcelleries, font même descendre la
lune du ciel. Le mal n'est donc pas sans remède : écrivez
seulement un mot aimable à ma maîtresse et rentrez dans
ses bonnes grâces par un aveu loyal de vos torts. Car il
faut bien que je vous dise la vérité : depuis qu'elle a reçu
cet affront, elle ne se possède plus. » Je suivis volontiers
les conseils de cette servante et voici la lettre que j'écrivis :
CXXX. LETTRE DE POLYiENOS A CIRCE
« Polyœnos à Circé, salut. J'avoue, madame, avoir
commis bien des fautes dans ma vie ; car je suis un homme
et même un très jeune homme. Pourtant jusqu'à ce jour
je n'avais jamais mérité la mort.
« Vous avez devant vous un coupable repentant. Quel-
que châtiment que vous ordonniez, je l'ai mérité. Je suis
un traître, un meurtrier, un sacrilège. Pour ces crimes,
cherchez des supplices qui en soient dignes. S'il vous plaît
que je meure, me voici avec mon épée ; si vous vous con-
tentez de me battre, j'accours le dos nu vers ma maî-
tresse.
<( Veuillez cependant ne pas oublier que ce n'est pas moi
qui suis en faute, mais mes outils : soldat prêt pour la lutte,
les armes m'ont manqué. Qui me les a prises, je ne sais.
Peut-être mon imagination trop vive a-t-elle devancé de
trop loin mes organes, peut-être mes désirs trop pressés
m'avaient-ils prématurément conduit jusqu'au plaisir. Je
ne comprends pas ce qui m'est arrivé. Vous me dites de
craindre la paralysie : comme s'il pouvait y en avoir une
plus grande que celle qui m'a privé des moyens de vous
LE SATYRICON 283
posséder ! jNIais voici maintenant ma suprême excuse :
si vous me permettez de réparer ma faute, je saurai bien
vous plaire. Adieu (1). »
Ayant renvoyé Chrysis avec cette belle promesse, je me
mis à soigner le corps cause de tous ces maux, et, au lieu
d'aller au bain, je me bornai à des frictions modérées.
J'eus recours aussi à une nourriture stimulante : des écha-
lotes et des huîtres sans sauce, et je bus du vin avec modé-
ration. Puis m'étant préparé au sommeil par une petite
promenade, je me mis au lit sans Giton. J'avais un tel
désir d'apaiser Circé que je craignais que mon petit frère
ne m'éreintàt.
cxxxi. l'incantation
Le lendemain, m'étant levé en parfait état de corps et
d'esprit, je me rendis dans le même bois de platanes. Ce
ne fut pas sans crainte que je pénétrai en des lieux à moi
si funestes, mais c'est là que je pouvais trouver Chrysis,
qui me conduirait auprès de sa maîtresse.
Après m'être promené un instant, je venais de m'asseoir
à la même place que la veille quand elle arriva traînant
derrière elle une petite vieille. Elle me salua et me dit :
« Eh bien, dédaigneux jeune homme, commencez- vous à
reprendre courage ? »
Là-dessus, la vieille tire de son sein un filet formé de
fils de diverses couleurs et l'attache à mon cou. Ensuite
du doigt du milieu (2) elle mélange de la poussière avec sa
salive et m'en marque le front malgré ma répugnance.
(1) Saint-Evremond voit dans toute cette histoire le vrai langage
de la galanterie. Nous préférons croire que Pétrone se mo([UC un
peu du lecteur.
(2) Le médius était réputé infâme chez 1er anciens.
284 l'œuvre de pétrone
Tant i|ue tu vis, ditellp, il faut espérer. Et lui, nisii(|iie garilien des champs,
Priape à la verge tendue, sois présent, aide-nous.
Cette invocation achevée, elle m'ordonna de cracher
trois fois et de jeter trois fois dans ma robe de petits cail-
loux qu'elle avait roulés dans de la pourpre après les avoir
enchantés et, approchant les mains, elle se mit à tâter mes
parties pour se rendre com.pte du résultat. En moins de
temps qu'il ne faut pour le dire, ma verge obéit au com.-
mandement et remplit, non sans une vive agitation, la
main de la vieille. Alors celle-ci s'écrie triomphante :
« Vois, ma Chrysis, vois quel lièvre j'ai levé ; malheureuse-
ment ce n'est pas pour moi ! « ' Ceci fait, la vieille me remit
entre les mains de Chrysis, tout heureuse de rapporter à
sa maîtresse le trésor qu'elle avait perdu. Elle me condui-
sit en hâte auprès d'elle et m'introduisit dans une retraite
des plus charmantes où se voyait tout ce que la nature
peut offrir d'agréable aux yeux. '
Là, réiégant platane répandait les omhrps de l'été
Et le laurier couronné de haies, et Its cyprès frémissants,
Et les pins hien taillés à la cime ondoyante.
Et parmi ces hosquets se jouait, onde vagabonde, le fleuve
Écumeux, roulant les cailloux dans son cristal sonore.
Digne cadre pour nos amours, j'en atteste le champêtre Aédon
Et Pr^.cné la citadine, qui i;à et là, au our des gazons
Semés de douces violettes, célébraient de leurs chants leurs amoureux larcins.
Circé, couchée, pressait ses seins d'albâtre sur un lit d'or
et agitait dans l'eau tranquille un rameau de myrte
fleuri. En m'apercevant, elle rougit un peu au souvenir
de mes dédains de la veille, mais quand, ayant renvoyé
ses femmes, elle m'eut invité à m'asseoir près d'elle, elle
plaça le rameau devant mon visage, puis, comme rassu-
rée par ce léger obstacle : « Eh bien, paralytique, me dit-
elle, êtes-vous venu aujourd'hui avec tous vos bagages ? »
LE SATYRICON 285
— Pourquoi le demander, répondis-je, au lieu d'essayer ? »
Et me précipitant à corps perdu dans ses bras sans qu'elle
proteste le moins du monde, je l'embrassai à satiété.
CXXXII. NOUVELLE DECEPTION DE CIRCE : COLERE
DE CIRCÉ
C'était elle-même qui, avec tout le prestige de sa beauté,
m'appelant à elle, m'entraînait au sacrifice : déjà l'air
retentissait des baisers de nos lèvres unies ; déjà nos mains
enlacées avaient parcouru tous les sentiers de l'amour ;
déjà nos corps mêlés par une étreinte mutuelle préludaient
à l'intime union des âmes. ' Mais après ces préliminaires
charmants, mes forces m'abandonnant tout à coup, il me
fut impossible de parvenir à la volupté suprême. '
Ma partenaire, indignée d'un outrage aussi direct, court
aussitôt à sa vengeance ; elle appelle ses domestiques et
leur ordonne de me fustiger. Mais mon châtiment lui
paraît trop doux : elle convoque jusqu'aux fileuses et
aux valets chargés des derniers emplois et leur crie de me
couvrir de crachats. Je me borne à mettre les mains devant
mes yeux et sans essayer même de recourir aux prières,
tant je savais ce que je méritais, je suis mis à la porte sous
les coups et les crachats. La vieille Prosélenos est mise
également dehors ; Chrysis reçoit une volée, et toute la
maisonnée attristée chuchote et se demande d'où vient
la mauvaise humeur de la maîtresse.
Quant à moi, plus taché qu'une panthère par les meur-
trissures accumulées, je cachai adroitement la marque des
coups, crainte d'égayer Eumolpe par ma triste aventure
ou de faire de la peine à Giton. J'eus recours au seul moyen
de sauver mon honneur : feignant une indisposition, je me
19
286 l'œuvre de pétuonh
fourrai au lit et tournai aussitôt ma fureur contre ce mau-
dit ustensile cause unique de tous mes maux.
Trois fois j'ai pris en main le redoulal.ile fer à ili'iix Iran li;ints,
Trois fuis, plus mou que le tliyrse aux pousses flexihles,
Je reculai devant le fer, mal guidé par ma main Irenililanto,
Et déjà n'élait plus possible ce que tout à l'Iicure je voulais exécuter.
Car le coupable, pins glacé par la peur que l'hiver gelé.
Avait cherché asile aux mille rides de mes organes.
De sorle que je ne pus en extraire sa tète pour le supplice projeté...
Me trouvant joué par la pâle frousse du pendard.
J'eus recours aux paroles que je choisis aussi vexantes que possible.
Me dressant sur mon coude, j'interpellai donc le
rebelle (1) : « Qu'as-tu à dire, honte des hommes et des
dieux ? Car il ne m'est plus permis de te mettre encore au
nombre des choses sérieuses. Grâce à toi, je suis tombé du
ciel au plus profond des enfers ! Que t'ai-je fait pour
flétrir les fleurs de ma jeunesse sous les glaces et les
langueurs de la dernière décrépitude ? Allons, signe-moi
mon extrait mortuaire. » C'est ainsi qu'irrité je me répan-
dais en reproches.
Mais lui me tournait le dos, regardant obstinément le sol,
Et n'était pas plus ému des beaux discours que je lui tenais (2)
Que les saules pleureurs ou les pavots à la lige lasse.
Je n'eus pas plutôt prononcé cette indécente invective
que je regrettai mes paroles, envahi d'une honte secrète
pour avoir oublié toute pudeur au point d'avoir parlé de
cette partie du corps à laquelle les gens bien élevés n'osent
pas même penser.
(1) Ce monologue irrité n'est d'un bout à l'autre qu'une parodie
des poètes épiques et tragiques : le comique jaillit du contraste de
la noblesse du stjie avec l'obscénité du sujet.
(2) Parodie spirituelle, mais obscène des beaux vers de l'Enéide,
où, aux Enfers, Didon, dans son ressentiment, se détourne d'Énée
(v. 469-470). La fin du dernier vers : les pavots ^ In tige basse, est
empruntée à la mort d'Euryale (Enéide, IX, 435) et, le début, à
l'églogue V, vers 10.
LE SATYRICON 287
^lais après m'être frotté la tête : « Qu'ai-je donc fait de
si mal, m'écriai-je, en soulageant ma douleur par des
invectives si naturelles ? Eh quoi, nous pourrions dire du
mal de notre ventre, de notre bouche ou encore de notre
tête quand ils nous font souffrir un peu trop souvent ?
Quoi, Ulysse ne se dispute-t-il pas avec son cœur ? (1) Et
les personnages de tragédie ne s'en prennent-ils pas à leurs
yeux, comme si ceux-ci pouvaient les entendre ? Les gout-
teux maudissent leurs pieds ou leurs mains, les chassieux
leurs yeux et ceux qui se blessent aux doigts s'en prennent
à leurs pieds qu'ils frappent contre terre.
Qu'avez TOUS, sévères Gâtons, à me regarder d'un front sourcilleux ?
Condamnez-vous la neuve simplicité de mon œuvre ?
De ces simples récits la grâce sans tristesse sait sourire ;
Tout ce que font les gens, pourquoi ne pas le dire d'une langue sincère ?
Qui donc ignore les douceurs de l'alcove, les plaisirs de Vénus ?
De quel droit interdire de se dégo'jrdir les membres dans un lit bien cbaud ?
Le père de toute sagesse lui-même, Epicure, ne prescrit-i! pas aux sages
D'aimer, n'est-ce pas là ([u'il voit le but de l'existence ?
Rien n'est plus absurde qu'un sot préjugé, ni plus ridi-
cule qu'une sévérité de commande.
CXXXIII. SUPPLICATIONS A PRIAPE
Ces réflexions terminées, j'appelle Giton : « Dis-moi,
frère, mais bien franchement : cette nuit où tu me fus
soufflé par Ascylte, a-t-il poussé jusqu'aux derniers outrages
ou s'est-il contenté de passer avec toi une nuit tranquille
et chaste ? » L'enfant porta la main à ses yeux et jura en
termes catégoriques qu'Ascylte ne lui avait fait aucune
violence.
(1) Au XX^ livre de VOcl!jss<e, v. 13 et suivants, Ulysse se pro-
pose de châtier les servantes qui ont introduit les prétendants chez
lui. C'est là qu'il est dit qu'i7 se dispute avec son cœur.
288 l'œuvre de pétrone
• Accablé par ce qui m'arrivait, je n'étais pas maître
de moi et je ne savais pas bien ce que je disais : « A quoi
bon, m'écriai-je, me rappeler les souvenirs du passé, pour
m'en créer de nouveaux sujets de souci ? » Enfin, je pris la
résolution de ne rien négliger pour recouvrer mes forces
viriles. Je voulus même me vouer aux dieux. Je sortis donc
pour invoquer Priape et, ' à tout hasard, feignant l'espoir
sur mon visage, je m'agenouillai au seuil de son temple et
lui adressai cette prière :
Compagnon des Nymphes et de Bacchus, que Vénus la belle
Donna comme patron aux forêts fécondes, à qui obéit
Lesbos l'illustre et la verte Tliasos, qu'adore le Lydien
Aux vêlemenl« flottants et iiui as ton temple à Hypépa :
Viens, gardien de Bactlius et joie des Dryades,
Et accueille mes timides prières. Je ne viens pas à loi inondé
Du triste sang du meurtre ; je n'ai pas, imj ie ennemi, porté la main
Sur l'autel, mais sans ressources et écrasé
Par l'adversité, le crime i|ue j'ai commis n'engage niôine pas tout mon corps.
Qui pèche par impuissance n'est-il pas moins coupable ? Par celte prière, je t en supplie.
Décharge-moi de mes peines, oublie une faute si légère.
Et silot venue l'heure où la vie me sourira de nouveau.
Je ne souffrirai pas que ta gloire reste sans honneurs. J'enverrai à les autels,
Religieusement, un bouc, père du Iroupeau; j'enverrai
Un agneau cornu et le fruit de la laie qui grogne, victime à la mamelle.
Le vin de l'année fumera dans les coupes et, poussant trois cris en ton honneur,
Une jeunesse ivre fera le tour de Ion sanctuaire.
Tandis que je fais cette prière sans perdre de vue l'organe
malade, la vieille, les cheveux en désordre et vêtue d'une
robe noire qui la rend hideuse, pénètre dans le sanctuaire.
Elle me prend par le bras et m'entraîne, tout effrayé, hors
du portique.
CXXXIV. LA VIEILLE MENE POLY^.NOS A LA PRETRESSE
DE PRIAPE
« Quelles sorcières, dit-elle, ont donc rongé tes nerfs ?
Ou bien as-tu, la nuit, dans quelque carrefour, mis le
LE SATYRICON 289
pied sur une ordure ou sur un cadavre (i) ? Tu n'as même
pas pu t'en tirer à ton honneur avec Giton : mais mou,
faible, fatigué comme un vieux cheval sur une pente, tu
as perdu et ta peine et ta sueur. Non content d'être toi-
même en faute, tu as attiré sur moi la colère des dieux : et tu
crois que tu ne me le payeras pas ? »
Là-dessus, elle me conduit, sans que j'ose résister, dans
la chambre de la prêtresse, me pousse sur le lit, prend un
bâton à la porte et me frappe à tour de bras sans que
j'ose rien dire. Et si la canne brisée du premier coup
n'avait pas ralenti son élan, elle m'eût, je crois, rompu les
bras et la tête. Je ne pus retenir mes gémissements, quand
elle se mit en devoir de me masturber, et comme mes larmes
coulaient en abondance, je me renversai sur l'oreiller en
cachant la tête sous mon bras.
Quant à elle, tout en larmes, elle s'assit au pied du lit,
accusant d'une voix tremblante le destin de prolonger
inutilement son existence, tant et si bien que la prêtresse
finit par venir, « Qu'êtes-vous venus faire dans ma cham-
bre ? Pourquoi pleurez-vous comme devant un bûcher ?
Et surtout en ce jour où même les affligés doivent rire. »
« 0 Œnothée ! répondit la vieille, ce jeune homme que
vous voyez est né sous une mauvaise étoile : il ne sait
vendre sa marchandise ni aux garçons ni aux filles. Tu
n'as jamais vu homme plus impuissant. Ce n'est pas un
braquemard qu'il a, c'est un vieux cuir trempé dans
l'eau. Et, pour tout dire en un mot, que pensez-vous d'un
homme qui sort du lit de Circé sans avoir joui ? »
A ces mots, Œnothée vient s'asseoir entre nous deux
et branlant la tête : « Je suis seule capable, dit-elle, de gué-
(1) Les anciens considéraient comme une impureté qu'il fallait
expier de toucher un cadavre.
290 l'œuvre de PÉTRONE
rir cette maladie. Et, pour que vous ne croyiez pas que
j'exagère, je demande seulement que ce jeune homme
couche une nuit avec moi : je vous le rendrai plus dur que
le fer. »
Tout ce quf. tu vois sur le s'obe m'obéit. La terre llcurie,
Si je le veux, tous ses sucs épuisés, languira dessécliée ;
Si je le veux, elle répand ses trésors : des montagnes et des âpres rochers
.laillisent les eaux abondantes d'un Nil. La mer me soumet
Ses flots calmés, et les zéphyrs silencieux déposent
A mes pieds leur souffle. C'est à moi qu'obéissent les fleuves
Et les tigres d'Hyrcanie et les dragons immobilisés d'un geste.
Et pourquoi m'arrèter à ces bagatelles ? L'image de la lune descend du ciel,
Enchaînée par mes incantations, et Phébus, aff'oié.
Est forcé, sa course achevée, de tourner bride malgré ses chevaux furieux,
Taut ma parole a de force ! Le feu des taureaux s'apaise,
Eteint dans un sein virginal. Circé, fille du Soleil,
Par ses chants magiques changea en bêles les compagnons d'Ulysse ;
Pfotée peut devenir tout ce iju'il ve-jt. Moi, rompue à toutes ces prati()ues,
Je ferais descendre les arbres de l'Ida au goufl're des mers
Et rétrograder les fleuves jusqu'au sommet des montagnes.
CXXXV. PREPARATIFS DE LA CÉRÉMONIE
Effrayé d'une promesse aussi bizarre, je frémis tout en
regardant cette vieille de tous mes yeux. « Allons, s'écrie-
t-elle alors, prépare-toi à m' obéir ! » Et, s'étant lavé les
mains avec un soin extrême, elle se penche sur le lit et me
donne deux gros baisers. Puis elle pose au milieu de l'autel
une vieille table qu'elle couvre de charbons ardents et elle
répare une coupe en bois, crevassée par le temps, avec de
la poix fondue, et repique dans la muraille le clou qu'elle
avait détaché en décrochant la coupe. Enfin, ceinte d'un
morceau de toile carré, elle met sur le feu un énorme chau-
dron et, avec une fourche, décroche dans son garde-man-
ger un sac où il y avait des fèves pour son usage personnel,
ainsi qu'un vieux reste de crâne, tailladé de mille coups.
Elle délie le cordon, répand sur la table une partie des
LE SATYRICON 291
fèves et m'ordonne de les éplucher promptement. J'obéis,
en mettant soigneusement de côté celles dont la cosse
était moisie. !Mais elle, impatientée de ma lenteur, prend
celles que j'ai mises au rebut, d'une dent adroite les
dépouille de leurs cosses et jette les épluchures sur le sol,
qui en est bientôt moucheté.
La pauvreté est mère de l'industrie, et c'est la faim qui
a enseigné aux hommes bien des procédés utiles. ' A ce
point de vue, la prêtresse était un modèle ; sa tempérance
se montrait dans les moindres détails et sa chambre sem-
blait le sanctuaire même de l'indigence. '
Ne iherchez pas ici la blancheur éblouissante de l'ivoire indien qu'on a serti d'or,
Ni ces marbres éditants qu'on foule ■l'un pied distrait sur un sol
Trompé par ses propres dons. Mais sur une claie d'osier, son lit.
Traînent des tiges, vides des dons de Gérés, et des écuelles neuves
lin terre, qu'une roue vulgaire faionna sans effort.
Plus loin, de lentes gouttes tombent des paniers
Faits de branches flexibles et des pots où Bacchus a laissé des traces.
Mais tout autour, sur les parois bourrées de paille légère
Liée par un limon quelconque, on pouvait compter les grossières chevilles.
Le tout surmonté d'un toit oii s'entrelacent le jonc vert et le roseau frêle.
Eu outre, suspendus à un soliveau fameux.
Tous les vivres que contient l'humble cahane : des alizés sucrées
Qui pendent parmi des couronnes d'herbes odoriférantes.
De vieille sarriette et une grappe de raisin sec.
Telle fut jadis, sur la terre hospitalière d'Actéa,
Hécalès digne des honneurs divins que la muse de Batiadès l'ancien
A transmis d'âge en âge à l'admiration des siècles.
CXXXVI. INTERMÈDE : COMB.\T DE POLY.EXOS
ET DES OIES SACRÉES
' Les fèves nettoyées, ' Œnothée goûte un peu de la chair
du crâne et, voulant remettre avec sa fourche dans le
garde-manger ce crâne aussi vieux qu'elle-même, elle
brise la chaise vermoulue sur laquelle elle était montée et
tombe de tout son poids sur le foyer. Elle casse donc le
292 l'œuvre de pétrone
haut de la bouilloire et éteint le feu qui commençait à
prendre. Elle se brûle même le coude à un charbon ardent
et s'inonde tout le visage de cendre chaude. Je me lève
effrayé, et je remets la vieille sur ses jambes, non sans rire
de sa mésaventure. Mais aussitôt, pour ne pas retarder le
sacrifice, elle court chercher du feu chez une voisine.
Elle était à peine sortie que trois oies sacrées, qui, à ce
que je supposai, recevaient leur nourriture de la vieille au
milieu du jour, se jettent sur moi et m'entourent tout trem-
blant en poussant des cris affreux qu'on aurait pris pour
des hurlements de rage ; l'une déchire ma robe, l'autre
détache le cordon de mon soulier et tire dessus, la troi-
sième, qui semblait leur chef et qui était en tout cas leur
maître en cruauté, ne balança pas à me mordre la jambe
de son bec en dents de scie. Sans m'arréter aux demi-
mesures, j'arrache un des pieds de la table; de ma main ainsi
armée, je me mets à frapper le belliqueux volatile et
d'un coup bien asséné je l'étends mort à mes pieds.
Tels les oiseaux de Slymphale, cédant à la ruse d'Hercule,
Durent fuir vers le ciel, telles, bavant le venin.
Les harpies, quand elles mouillèrent de ce poson
Le repas trom]ieur de Phinée... L'étlier elTrajé frémit
De plaintes inconnues et dans les lointaines demeures célestes
' On put voir les portes d'or vaciller sur leurs gonds. '
Cependant les deux autres oies avaient avalé toutes les
fèves qui, tombées par terre, avaient roulé sur le plancher;
après quoi, affectées, à ce que je supposai, de la mort de
leur chef, elles se retirèrent dans le temple. Quant à moi,
ravi et de ma vengeance et de mon butin, je jette l'oie
morte derrière le lit et je lave avec du vinaigre la légère
blessure que j'avais à la jambe. Puis, craignant les repro-
ches de la vieille, je forme le projet de me sauver ; je ramasse
donc mes effets et me dispose à prendre la porte.
Mais je n'avais pas franchi le seuil que j'aperçois Œno-
LE SATYRICON 293
thée revenant avec un vieux tesson plein de braise. Je
bats donc en retraite et, jetant là mon manteau, je me tiens
sur la porte dans l'attitude d'un homme attendant quel-
qu'un qui ne vient pas. Elle plaça la braise sur un tas de
roseaux secs, mit dessus plusieurs morceaux de bois,
s'excusa d'avoir tant tardé : son amie, dit-elle, n'avait
pas voulu la laisser partir sans avoir, pour la bonne règle,
mis à sec trois verres (1) : « Et toi, ajouta-t-elle, qu'as-tu
donc fait pendant mon absence et où sont donc mes fèves ? »
Croyant mériter toutes les louanges, je lui exposai pas
à pas tous les détails du combat, et pour la consoler de la
perte de son oie, je lui offris de l'en indemniser. Mais dès
qu'elle vit le cadavre, la vieille se mit à pousser de tels cris
qu'on aurait cru à une nouvelle invasion des oies. Troublé
par ce vacarme et tout étonné du crime qu'on me repro-
chait, je demandai à la vieille pourquoi elle se fâchait et
pourquoi elle se désolait plus de la mort de son oie que de
ma blessure.
CXXXVII. NOUVEAUX PREPARATIFS
Mais elle, choquant ses mains d'indignation : « Scé-
lérat, dit-elle, et tu oses encore parler ? Tu ignores donc
l'énormité de ton forfait ? Tu viens d'occire les délices
de Priape, l'oie dont toutes vos dames raffolaient (1).
Et pour que tu ne croies pas que c'est une peccadille,
si nos magistrats en avaient connaissance, tu serais mis
(1) Les buveurs s'imposaient la règle de boire ou trois coups ou
trois fois trois coups. Ausoiie dit : «■ Bois trois fois, ou trois fois trois,
telle est la loi mystique. »
(1) C'est que, d'après une tradition que nous a conservée Pau-
sanias, pour séduire Léda, Jupiter se serait changé, non en cygne,
mais en oie. Virgile dit la même chose dans le poème de Ciris.
294 l'œuvre de pétrone
en croix. En outre, par ce meurtre, tu as souillé de sang
ma demeure, jusqu'à ce jour inviolée. Et ainsi tu as fait
que tout ennemi qui voudra s'en donner la peine n'aura
qu'un mot à dire pour que je sois chassée du sacerdoce. »
Elle dit, et de son chef tremblant arrache les cheveux blancs ;
Ses ongles déchirent ses joues ; une pluie de larmes ne manqua pas à la fùte ;
Tel le fleuve indomptable roule à travers les vallées
Quand les neiges gelées se mettent à fondre, et que l'Au^ter alangui
Ne veut plus s-oulTrir qu'il subsiste de glace sur la terre délivrée ;
Ainsi un torrent à grand Ilots inonda sa face,
Et sa poilriiie soulevée parles sanglots fit entendre un gémissement.
« Je vous en prie, lui répondis-je, ne criez pas ainsi,
je vous ai pris une oie, je vous rendrai une autruche. »
Mais, assise sur le lit, elle s'obstine à pleurer sur le trépas
de son oie.
J'étais dans le plus grand embarras, quand entre Pro-
selenos, apportant l'argent nécessaire pour le sacrifice.
Elle voit l'oie morte, s'enquiert de la cause de notre tris-
tesse et se met à pleurer plus fort que l'autre vieille et à
s'apitoyer sur mon sort : c'était à croire, ma parole, que
j'avais tué mon père et non une oie nourrie aux frais du
public.
Enfin, en ayant assez de cette lamentable histoire :
« Voyons, m'écriai-je, je pourrais me racheter à prix
d'argent si je vous avais attaquées, si même je m'étais
rendu coupable d'un homicide. Eh bien, je pose sur cette
table deux pièces d'or ; vous pouvez avec cet argent ache-
ter et les dieux et des oies. » A la vue du vil métal, Œno-
thée se calma : « Pardonnez-moi, jeune homme, dit-elk :
c'est pour vous que j'étais inquiète. Je vous donnais une
preuve d'intérêt, non de méchanceté. Je vais m'arranger
pour que personne ne sache rien de cette affaire. Quant à
vous, priez seulement les dieux qu'ils vous pardonnent. »
LE SATYRICON 295
Quiconque a île largenl navigue sous un vent favorable
Et mène la fortune au gré de ses désirs :
I) peut épouser Danaé, il peut même
Faire croire à Acrisias que Danaé est toujours vierge ;
Il peut faire des vers, des discours,
Plaider même : Galon ne sera pas son égal.
Jurisconsulte il tranchera du coupable ou non coupable
Et sera tout ce que sontServius et Labéon.
Mais pourquoi tant de paroles ? ce que tu veux, si lu as argent en poche, demande-le,
Tu l'auras : uu coll're-fort garni renferme toute la puissance do Jupiter.
Cependant, la vieille prêtresse se démène : elle me met
dans les mains une coupe de vin, dont, avec des brins
de poireau et de persil elle fait une lustration sur mes
doigts étendus, puis jette dans le vase des avelines en pro-
nonçant des paroles magiques : suivant qu'elles descen-
dent ou qu'elles remontent, elle en tire des pronostics; mais
je me rendais bien compte que c'étaient les coques vides
qui seules surnagaient et qu'au contraire toutes les autres,
lourdes d'un fruit sain, restaient au fond. Puis, se sais-
sissant de l'oie, elle l'ouvre, en tire le foie qui était par-
faitement sain et s'en sert pour me prédire mon destin.
Enfin, pour ne laisser subsister aucune trace de mon
œuvre, elle découpe l'oie et met les morceaux à la broche,
pour en faire un festin en l'honneur de celui qu'elle-même,
un instant auparavant, préparait à une mort inévitable (1).
Tout en s'agitant -pour ce sacrifice, les deux vieilles
buvaient sec ' et dévoraient maintenant joyeusement
l'oie, cause de tant de désolation. Quand elle fut entière-
ment mangée, Œnothée, à moitié ivre, se tourna vers moi :
« INIaintenant achevons, dit-elle, les mystères qui rendront
leur vigueur à vos nerfs. »'
(1) Parodie d'une cérémonie d'expiation.
296 l'œuvre de péïrone
CXXXVIII. POLY.ENOS S ENFUIT EPOUVANTE
II. PI EURE SUR SES AMOURS
Aussitôt elle exhibe un phallus de cuir qu'elle humecte
d'huile, puis saupoudre de poivre et de graine d'ortie
piles, et que finalement elle m'introduit lentement dans
le derrière. Puis, sans pitié pour mes plaintes, elle mouille
mes cuisses avec le même liquide. Enfin, ayant mêlé du
suc de cresson et d'aurone, elle en couvre mon braque-
mard et, armée d'une poignée d'orties vertes, m'en fouette
d'une main légère partout au-dessous du nombril.
Brûlé par les orties, je prends la fuite, mais les deux
maudites petites vieilles, furieuses, me poursuivent, et,
bien que paralysées par le vin et le rut, elles m'emboîtent
le pas et me poursuivent quelque temps par les rues en
criant : « Au voleur ! Arrêtez-le ! » Je parviens pourtant
à m'échapper, non sans m'ensanglanter les pieds dans
ma course précipitée. * J'arrive enfin chez moi, accablé
de fatigue et je me jette sur mon lit, mais sans pouvoir
fermer l'œil ; toutes mes mésaventures défilaient en effet
dans mon esprit, et jugeant que jamais personne n'avait
été victime de telles disgrâces : « 0 Fortune qui m'es
si constamment hostile, m'écriai-je, avais-tu besoin d'ajou-
ter à mes maux les tourments de l'amour pour mieux
me torturer encore ? Malheureux que je suis ! Alliés contre
moi, la Fortune et l'Amour se sont conjurés pour me perdre.
L'Amour surtout, l'Amour impitoyable ne m'a jamais
épargné : amoureux ou aimé, je suis également au sup-
plice.
« Voici maintenant que Chrysis m'aime éperdument
et ne se lasse point de me poursuivre ! Elle qui me con-
LE SATYRICOX 297
ciliait les faveurs de sa maîtresse mais me tenait elle-même
à distance comme un esclave, parce que j'en portais l'habit,
elle, qui jadis méprisait ma condition servile, veut main-
tenant me suivre, même au péril de sa vie ' et jure, en
me dévoilant la violence de son amour, qu'elle ne peut
plus vivre qu'à mes côtés.
« Mais tout entier à Circé, je méprise toutes les autres.
Et, en effet, qui la surpasse en beauté ? Quelle Ariane,
quelle Léda a atteint cette perfection ? Que peuvent à
côté d'elle Hélène et Vénus même ? Et Paris, juge du dif-
férend des trois déesses, s'il avait vu entrer en ligne ces
yeux si vifs et si provocants, leur eût sacrifié et Hélène
et les déesses. Si du moins il m'était permis de lui ravir
un baiser et de presser un instant sur la mienne cette poi-
trine aux formes divines, peut-être mon corps recouvre-
rait-il son ancienne vigueur, peut-être cet organe, assoupi
sans doute par quelque maléfice, se réveillerait-il. Ses
outrages même n'arivent pas à me lasser. Qu'elle m'ait
fait battre, je n'en sais plus rien ; qu'elle m'ait mis à la
porte, ce n'est pour moi que jeu, pourvu qu'il me soit per-
mis de rentrer en gTâce. »
CXXXIX. ou CHRYS7S POURSTTT POT Y-EX OS DE SA TENDRESSE
' Ces réflexions et bien d'autres semblables, jointes
au souvenir obsédant de tant de charmes, excitèrent mon
imagination au point que, ' dans mon délire, je m'en pre-
nais à mon lit, comme s'il eût offert à ma rage amoureuse
une image de ma beauté : ' mais tous ces efforts restèrent
encore vains.
« Enfin une persécution si ' opiniâtre ' vint à bout de
ma patience : je couvris d'outrages le génie ennemi qui
298 l'œuvre de pétrone
avait mis cette malédiction sur moi. Reprenant alors un
peu mes esprits et cherchant une consolation dans l'exemple
de tant de héros anciens, victimes eux aussi de la colère
des dieux, je m'écriai : '
Je ne suis pas lo seul (l'i'une ilivinitc (-1 un dcsiiii implacable
Poursuivent. Jadis Hercule de Tirynlhe, harcelé par la colère
D'Iuacliia, poila le poids du ciel ; avant, Laomédon dut assouvir
La colère impie de deux divinités unies dans la vengeance :
Pelias aussi (éprouva la colère de Junon, Télèphe porta les armes
Sans le savoir et Ulysse eut à red mter les royaumes de Neptune.
MjÏ aussi à travers la terre, à travers la mer de Nérée blanchi
Je suis poursuivi par la lourde colère de Priape l'Hellesponlien.
' Torturé par ces soucis, je passai toute une nuit d'an-
goisses. Giton, ayant appris que j'étais rentré coucher,
pénétra dans ma chambre au petit jour. Il se plaignit
violemment de la vie désordonnée que je menais, pré-
tendit que toute la maisonnée était fort scandalisée de
mes agissements, qui me faisaient trop souvent négliger
mon sersace, et me prédit que les relations que j'avais
nouées finiraient sans doute par m'être funestes. Par quoi
je compris qu'il était instruit de mes affaires et que sans
doute on était venu à la maison prendre de mes nouvelles. '
J'interrogeai donc mon petit ami pour savoir si quel-
qu'un était venu me demander : « Personne aujourd'hui,
me répondit-il, mais hier une femme très bien s'est pré-
sentée ici, elle a causé longtemps avec moi et m'a har-
celé de questions pour me dire à la fin que tu avais mérité
un châtiment et que tu subirais la peine réservée aux
esclaves, si celui à qui tu as fait tort ne retire pas sa plainte. »
' Ces nouvelles me mirent à la torture et je me répandis
de nouveau en imprécations contre la fortune. '
Je me plaignais encore quand Chrysis entra et se jeta
dans mes bras sans aucune retenue : « Je te trouve, enfin,
s'écria-t-elle, comme je te voulais ! 0 mes désirs ! 0 mes
LE SATYRICON 299
plaisirs ! Jamais tu ne viendras à bout du feu qui me dévore
qu'au prix du plus pur de ton sang ! »
* Décontenancé par tant d'emportement, je dus recou-
rir aux plus douces paroles pour me débarrasser d'elle :
je craignais que tout ce bruit ne parvînt aux oreilles d'Eu-
molpe, car, rendu orgueilleux par la prospérité, il nous
regardait maintenant d'un œil de maître. J'employai donc
toute mon adresse à calmer Chrysis ; je lui jouai la comé-
die de l'amour ; je lui susurrai de tendres paroles ; en un
mot, je dissimulai si bien qu'elle crut à ma passion pour
elle. Alors je lui expliquai dans quels périls elle allait nous
mettre tous deux si elle se laissait pincer avec moi dans
ma chambre, et je lui dépeignis Eumolpe comme un maître
qui punissait sévèrement la moindre bagatelle. Ce qu'en-
tendant elle s'empressa de fuir et cela d'autant plus vite
qu'elle vit entrer Giton, qui avait quitté la chambre un
peu avant son arrivée.'
Elle était à peine sortie qu'un des nouveaux valets
d'Eumolpe entra en coup de vent et m'avertit que le
maître était fort en colère contre moi, parce que j'avais
manqué le service depuis deux jours ; il ajouta que j'agi-
rais prudemment en préparant à l'avance quelque excuse
plausible, car il n'était guère probable que la colère d'Eu-
molpe se calmât sans coups de bâton.
' Je parus à Giton tellement agité et triste qu'il renonça
à me dire quoi que ce fut au sujet de la femme. Il ne me
parla que d'Eumolpe et me conseilla de tourner cette
affaire à la plaisanterie plutôt que de lui en parler sérieu-
sement. Je suivis le conseil et j'abordai l'entretien avec
une mine si réjouie que le poète m'accueilht sans sévérité
et même gaiement ; il me plaisanta sur les faveurs que me
réservait Vénus, loua fort ma beauté et mon allure qui
faisaient de moi la coqueluche des dames : « Je n'ignore
300 l'œuvre de PÉTRONE
pas, ajouta-t-il, qu'une de nos plus célèbres beautés se
meurt d'amour pour toi ; cela pourrait, mon cher Encolpe,
nous servir quelque jour. Donc, joue bien ton rôle d'amou-
reux : pour moi, je soutiendrai jusqu'au bout celui que
j'ai assumé. «
CXL. HISTOIRE DE PHILUMÈLE, MÈRE DE FAMILLE
Il parlait encore quand nous vîmes entrer ' une dame
des plus respectables, nommée Philumèle, qui, dans
son jeune âge, avait spéculé sur ses charmes pour extor-
quer mainte succession, qui maintenant, vieille et flétrie,
introduisait son fils et sa fille auprès des vieillards sans
héritiers et, se succédant ainsi à elle-même, continuait
à étendre le champ de ses opérations.
Elle venait donc trouver Eumolpe pour confier à sa
prudente direction ces deux enfants, son unique espé-
rance, et pour se mettre avec eux sous sa bienveillante pro-
tection. Il était, à l'en croire, le seul homme au monde capa-
ble de dresser les deux jouvenceaux en les faisant pro-
fiter des conseils quotidiens de son expérience. Elle déclara,
en terminant, désirer les laisser dans la maison d'Eu-
molpe pour qu'ils pussent profiter de ses moindres paroles,
seul héritage qu'elle fût en état de leur assurer. Et elle
le fit comme elle le dit; elle nous confia une fille fort belle
et un jeune éphèbe, et s'en fut, sous prétexte de se rendre
au temple pour s'y acquitter d'un vœu.
Eumolpe, qui était si confit en vertu qu'il m'eût faci-
lement traité comme on traite les jeunes garçons, ne vou-
lut pas perdre un moment pour inviter cette fille à une
partie de fesses conforme aux rites. Mais il avait dit à
tout le monde qu'il souffrait de la goutte aux pieds et d'une
LE SATYRICON 301
paralysie des lombes et, s'il ne soutenait pas ce rôle jusqu'au
bout, il risquait fort de mettre en bas toute notre tragédie.
Donc, pour rester fidèle à son mensonge, il pria la fille,
par accommodante bonté, de vouloir bien se mettre des-
sus et commanda à Corax de se glisser sous le lit, où lui-
même était couché, puis, les deux m.ains appuyées sur
le pavé, de le mettre en mouvement avec ses reins. Le
valet, exécutant le lent mouvement prescrit, répondait
à la gesticulation de la fillette par des secousses égales.
Mais quand l'alîaire fut sur le point d'aboutir, Eum.oIpe
cria à Corax qu'il le priait d'accélérer la cadence. Pris entre
son valet et son amoureuse, le vieillard semblait jouer
à la balançoire.
Ainsi par deux fois opéra Eumolpe, au milieu de grands
éclats de rire, sans compter les siens. De mon côté, pour
ne pas me rouiller dans l'inaction, j'avisai le frère qui,
à travers la cloison, admirait les exercices de sa sœur,
et je m'approchai de lui pourvoir s'il serait disposé à subir
les derniers outrages. Fort bien dressé, le jeune homme
ne repoussa pas mes cajoleries, mais la divinité qui me
poursuivait vint encore faire obstacle à mes succès.
' Pourtant, je ne fus pas aussi afïligé de cet insuccès
que des précédents, car, peu après, ma vigueur me revint
et me sentant brusquement plus vaillant je m'écriai :'
« Dieux tout-puissants, vous m'avez rétabli dans la pléni-
tude de mon existence. Car Mercure, dont le métier est de
conduire les âmes aux enfers et de les en ramener, a voulu,
dans sa bonté, me rendre ce qu'une main hostile m'avait
ravi pour que vous sachiez que j'ai été plus avantagé que
Protésilas (1) ou l'un quelconque des amoureux antiques. »
(1) Protésilas, fameux dans l'antiquité par le nombre de ses exploits
amoureux. Débarquant le premier sur la côte troycniie, il fut tué
par Hector.
20
302 l'œuvre de PÉTRONE
A ces mots, je retrousse ma tunique et je m'offre dans
toute ma gloire à l'admiration d'Eumolpe. D'abord, il
en fut épouvanté, puis, pour arriver à se convaincre de
sa réalité, il caresse de l'une et l'autre main ce présent
des dieux. ' Une bénédiction d'une telle conséquence
nous avait mis en gaîté : nous rîmes bien de la perspica-
cité de Philumèle et de la compétence précoce de ses en-
fants, destinée, en ce qui nous concernait, à ne leur pro-
fiter en rien : c'était, en effet, le seul espoir d'hériter qui
l'avait fait nous livrer le garçon et la fille.
Ayant réfléchi, à part moi, à tout cet infâme manège
pour circonvenir les vieillards, j'en pris texte pour ratio-
ciner sur l'état présent de notre fortune, et j'insinuai
à Eumolpe qu'à force de chasser, les chasseurs de testa-
ments pouvaient bien finir par se faire chasser eux-mêmes.
« Toutes nos actions, disais-je, doivent être d'accord avec
la prudence. ' Socrate, le sage des sages, au jugement des
dieux et des hommes, aimait à se glorifier de n'avoir
jamais jeté un regard dans une taverne et de ne s'être
jamais aventuré dans- une assemblée trop nombreuse.
Tellement il est vrai que rien n'est plus utile que de ne
jamais aller contre le bon sens. Voilà qui est incontes-
table. Et aucun homme n'est plus exposé à tomber en
un instant dans l'infortune que celui qui convoite le
bien d'autrui. Mais de quoi vivraient les charlatans et
les filous si, en guise d'hameçon, ils ne jetaient à la foule
des bourses ou des sacs d'argent sonnant et trébuchant.
De même qu'on appâte les bêtes brutes avec des aliments,
de même les hommes ne se laisseraient pas prendre à l'at-
trait de l'espérance, si on ne leur donnait pas d'abord
quelque chose à mordre : ' sans doute, les Crotoniates
nous ont fait jusqu'ici un accueil magnifique, ' mais le
navire que tu leur avais promis et qui devait amener
LE SATYRICOX 303
•d'Afrique ton argent et tes esclaves n'arrive pas. Déjà
épuisés, les captateurs d'héritages restreignent leurs libé-
ralités. Donc, ou je me trompe fort, ou la Fortune com-
mence à se lasser des faveurs dont elle nous a comblés tous
trois. »
CXLI. ou EUMOLPE PÉRIT, VICTIME DE SON HUMEUR BADINE
ET FRONDEUSE
* « J'ai trouvé, dit Eumolpe, un bon moyen de tenir err
haleine nos coureurs d'héritages. » Et tirant son testa-
ment d'un sac, il nous lut ses dernières volontés : ' « Tous
ceux qui sont couchés sur mon testament, à l'exception
de mes affranchis, ne pourront toucher ce que je leur laisse
qu'à la condition, après avoir préalablement coupé mon
corps en morceaux, de le manger en présence du peuple
assemblé. Pour qu'ils ne s'effrayent pas plus qu'il ne con-
vient, qu'ils sachent que c'est une coutume observée :
chez certains peuples de faire manger les défunts par leurs •
proches (1), et cela est si vrai que l'on conjure souvent
les moribonds de se hâter d'en finir pour ne point trop
gâter leur viande. Ceci pour encourager mes amis à ne
pas me refuser ce que je demande, mais à déguster ma
chair avec un zèle égal à celui avec lequel ils souhaitent
le départ de mon âme pour le royaume des ombres. »
' Tandis qu'il nous lisait les premiers chapitres, quel-
ques-uns de nos captateurs les plus zélés entrèrent dans
(1) On a voulu voir dans ce passage une allusion à la Cène des chré-
tiens, comme dans la substitution de cadavres de la Matrone d'Epbèsc
une allusion à la Passion du Christ, comme dans le chant du coq
du Banquet, une allusion à saint Pierre. Tout cela est forcé. Pétrone-
n'a pu railler le christianisme : il l'ignorait.
304 l'œuvre de PÉTRONE
la chambre et, le voyant son testament en main, le prièrent
instamment de leur permettre d'en écouter la lecture.
Il y consentit sur-le-champ et le leur lut de la première
ligne à la dernière. Mais à l'ouïe de la clause peu banale,
les concernant, leurs nez s'allongèrent. Cependant ' sa
grande réputation de richesse aveuglait si bien ces mal-
heureux ' et ils se m,ontraient si plats en sa présence,
que personne n'osa se plaindre d'une telle nouveauté.
L'un d'eux, nommé ' Gorgias, se déclara même tout dis-
posé à en passer par là, ' à condition qu'Eumolpe ne le
fît pas trop longtemps attendre.
A quoi ce dernier répondit : ' « Je n'ai pas lieu de craindre
que votre estomac refuse mon legs. Il sera docile si pour
un mauvais dîner vous lui prom.ettez la compensation
d'une foule de bons repas. Vous n'aurez qu'à fermer les
yeux et à vous figurer que ce ne sont pas les entrailles
d'un homme, mais en réalité cent millions de sesterces
que vous mangez. Ajoutez aussi que nous inventerons
bien quelque assaisonnement pour changer le goût de
ma chair. Car aucune viande par elle-même ne plaît à
notre estomac, mais l'art du cuisinier les lui déguise de
façon qu'il s'en arrange.
S'il vous faut des exemples à l'appui de mon opinion,
les habitants de Sagonte, pressés par Hannibal, se nour-
rirent de chair humaine et ce sans en attendre aucun
héritage. Ceux de Pérouse, pressés par une extrême disette,
en firent autant sans chercher par ce mode d'alimenta-
tion à capter autre chose que les tiraillements de leur
estomac. Quand Scipion prit Numance, il y trouva des
mères qui portaient sur leur sein le corps à demi dévoré
de leur enfant. ' Bref, comme seule l'imagination est l'au-
teur de votre dégoût pour la chair humaine, vous trou-
verez bien en vous assez d'énergie pour triompher de cette
LE SATYRICON 305
répugnance, afin de recevoir les legs immenses dont je
dispose en votre faveur. »
Eumolpe débitait ces écœurantes inventions avec une
fantaisie si peu retenue que les chasseurs d'héritages
commencèrent à se méfier de lui et qu'observant dès lors
de plus près nos paroles et nos actes et voyant leurs soup-
çons se confirmera l'examen, ils nous considérèrent désor-
mais comme des charlatans et des escrocs. En consé-
quence, ceux qui avaient fait le plus de dépenses pour nous
recevoir résolurent de se saisir de nous pour nous punir
selon notre mérite.
Mais Chrysis, mêlée à toutes ces intrigues, me dénonça
leurs projets contre nous ; à cette nouvelle, j'eus telle-
ment peur que je pris la fuite immédiatement avec Giton,
en abandonnant Eumolpe à son malheureux sort.
Peu de jours après, j'appris que les Crotoniates, indi-
gnés d'avoir nourri si longtemps somptueusement ce vieux
renard à frais communs, l'avaient accommodé à la mode
marseillaise. Pour votre gouverne, sachez que chaque fois
que INIarseille ' souffre de la peste, un des plus pauvres
habitants se dévoue, à condition d'être pendant un an,
et aux frais du public, nourri des aliments les plus déli-
cats. Puis, orné de verveine, et revêtu de la robe sacrée,
il fait le tour de la ville pour recevoir sur sa tête tous les
maux dont souffre la cité, et, finalement, il est précipité
• du haut d'un rocher. '
TflBLlE DES JVIHTIERES
Page?,
Introduction i
PREMIÈRE PARTIE
ENCOLPE ET ASCYLTE
1 . OÙ l'on déplore la ruine de l'éloquence 77
2 . Contre les professeurs de rhétorique 78
3 . Contre la vénalité des maîtres 80
4. Contre l'ambition des parents 81
5*. Où sont glorifiées les fortes études 82
6. Encolpe cherche son ami et son auberge 82
7 . Où Encolpe retrouve son ami 83
8. Où Ascylte défend sa vertu 84
9. Où Ascylte apparaît sous un jour moins favorable 85
10. Où Encolpe et Ascylte règlent leurs comptes 87
11 . Des amours d'Encolpe avec Tryphène, Lycas et Doris 88
12 . Au marché aux puces 99
13. La tunique retrouvée 99
14 . La tunique retrouvée (suite) 100
15. La tunique retrouvée (fin) 101
16 . Les mystères de Priape 1 03
17 . La prière de Quartilla, prêtresse de Priape 104
18 . Où Quartilla devient pressante 106
19. Où Quartilla enlève trois jeunes gens 107
20. Psyché la tortionnaire.
21 . Le cinède .
108
109
22. L'orgie chez Quartilla HO
23 . Encore un cinède 11]^
24. Disgrâces d'Encolpe et d' Ascylte. Succès de Giton 112
25. Du mariage de Pannychis et de Giton 113
26. Comment les trois amis échappent à Quartilla H 4
DEUXIÈME PARTIE
TRIMALCION
27. OÙ l'on voit Trimalcion jouer à la paume et soulager sa
28. Où Trimalcion, s'étant baigné, rentre chez lui en grand
cortège
119
120
308 l'œuvre de PÉTRONE
Pages.
29. Le portique de Trinialcion : peiiiLures à la gloire de Triinal-
cion 122
30. L'entrée du tricliniuiu de Trimakion 123
31 . Où l'on sert les hors-d'cuuvre 125
32. Où l'on voit Triinalcion faire son entrée 127
33. Où Trinialcion finit sa partie 128
34. Où Trinialcion étale son faste et disserte sur la brièveté de
la vie 120
35. Le second service : le zodiaque 131
36. Où Trinialcion a de l'esprit : Coupez, coupez ! 133
37. Où l'on fait connaissance avec Fortunata, épouse de Tri-
nialcion 134
38. Où l'on fait connaissanci avec les amis de Trinialcion . 135
39. Où Trinialcion explique les douze signes du zodiaque. . . . 137
40. Entrée d'un sanglier 139
41. Où Trinialcion affranchit Baccluis et va à la garde-robe. . 141
42. Où l'on prononce une oraison funèbre 142
43. Où l'on entend quelques cancans 143
44. Où l'on fait un peu de politique 145
45 . Où l'on cause sports 147
46. Où l'on s'entretient de pédagogie 150
47. Où Trinialcion, soulagé, veut que chacun se soulage à son
gré 152
48. Où Trinialcion converse avec un lettré 154
49. Le cuisinier distrait et les merveilles cjui s'ensuivirent. . . . 155
50. Comment Corinthe et son airain appartiennent à Tri-
nialcion 156
51. Mirilique et terrible histoire du verre incassable 157
52. Où Trinialcion se révèle amateur de vases d'argent et de
danses obscènes 158
53. Où Trinialcion consacre un instant à ses affaires 160
54. Où Trinialcion est puni de sa passion pour les acrobates. . 161
55. Où Trinialcion se révèle poète et lettré 162
56. Une loterie étincelante d'esprit 164
57. Où Ascylte se fait agonir 165
58. Où c'est au tour de Gilon de se faire conspuer 167
59. Entrée des Honiéristes et suprême exploit d'Ajax 169
60. Le plafond descend sur les convives et le buste de Trinial-
cion fait le tour de la société 1 70
61 . Où Niceron, ami de Trinialcion, raconte ses amours 172
62. Où l'on écoute une horrilique histoire de loup-garou. . . . 173
63. Où Trinialcion narre Iphis volé par les sorcières, les exploits
du brave Cappadocien et sa mort déplorable 174
64. Où la fête s'anime : bataille de chiens ; lustre brisé ; Tri-
nialcion joue au cheval 176
65. Entrée du sévir Habinnas ivre 178
66. Un menu de dîner .' 179
67. Où Fortunata, femme de Trinialcion, et Scintilla, femme
d'Habinnas, se font des grâces 180
TABLE DES MATIÈRES 309
Pages.
68. Intermède artistique et littéraire 182
69 . Dernière entrée 184
70. Comment, sur l'ordre de Trimalcion lui-même, les invités
sont envahis par la valetaille 185
71. Où il est question du testament et du tombeau de Trimal-
cion 187
72. Où le chien fait bonne garde 189
73. Où Trimalcion prend son bain 191
74. Où Trimalcion se chamaille avec sa dame 192
75 . Où Trimalcion fait son propre éloge et l'histoire de sa fortune 194
76. Suite de la vie et de la fortune de Trimalcion 196
77. Où Trimalcion se déclare satisfait de la vie et pense à la
mort 197
78. Où Trimalcion donne à ses invités un avant-goût de ses
funérailles 198
TROISIEME PARTIE
EUMOLPE
79. OÙ Encolpe est encore malheureux en amour 201
80. Où Encolpe est de plus en plus malheureux 203
81 . Plainte touchante d'Encolpe abandonné 204
82. Jalousie belliqueuse d'Encolpe abandonné : plaisant épi-
sode du soldat 206
83. Où Encolpe, philosophant sur l'amour, fait la rencontre
du poète Eumolpe 206
8 i . Où Encolpe confie ses peines à Eumolpe 208
85. A son tour Eumolpe confie à Encolpe un exploit amoureux 209
86. Suite de l'exploit amoureux 210
87. Fin de l'exploit amoureux 211
88. Où Eumolpe établit que l'immoralité est l'unique cause
de la décadence des arts 212
89. La prise de Troie, poème 214
90. Où Encolpe prie Eumolpe à souper 216
91 . Où Encolpe retrouve son Giton 217
92. Où Eumolpe trouve Giton à son goût et ne craint pas de
le dire 218
93. Où Giton donne à son grand ami une leçon de savoir-vivre. 220
94. Où Encolpe a recours au suicide : Giton aussi 222
95. Où le vieux poète Eumolpe fait preuve d'une fougueuse
intrépidité 223
96. Où Eumolpe, trahi par ses amis, est sauvé par un gérant
amateur de belles-lettres 225
97. Rentrée d'Ascylte flanqué d'un crieur public et d'un ser-
gent de ville 225
93. Où Eumolpe dédaigne, magnanime, une superbe occa-
sion de se venger 227
310 l'œuvre de PÉTRONE
Pages.
99. Où Eumolpe, après une profession de foi épicurienne,
pardonne à Encolpe 229
100. Où Encolpe et Giton font une fâcheuse rencontre 230
101 . Où les trois amis délibèrent 232
102. Suite de la délibération 234
103. Fin de la délibération : Encolpe et Giton entièrement
rasés 236
104. La vengeance de Priape : le songe révélateur 237
105. Encolpe et Giton découverts par leurs ennemis 238
106. Encolpe et Giton vont-ils expier leurs forfaits ? 240
107.. Plaidoyer d'Eumolpe en faveur de ses deux amis 242
108 . Bataille 244
109. Traité de paix : clauses 246
110. Honte et détresse d'Encolpe 248
111. La matrone d'Éphèse 249
112 . Fin de la matrone 252
113. Encolpe en butte aux assauts de Lycas et de Tryphène par
la faute d'une perruque 253
114 . Tempête 257
115. Où Eumolpe fait des vers et où on enterre Lycas 259
116. Crotone et les coureurs d'héritages 261
117 . Plan de campagne 262
118. Où Eumolpe disserte sur l'essence de la poésie 264
119. La guerre civile, poème 266
120. Suite du poème 267
121 . Suite 268
122 . Suite 269
123. Suite 270
124. Fin 272
125 . Où Eumolpe fait fortune 274
126. Poly;cnos rencontre Circé 275
127. Galant entretien de Circé et de Polytenos 277
128. La vengeance de Priape : Polysenos frappé d'impuissance. 279
129. I^ettre de Circé à Polya;nos 281
130. Lettre de Poly;enos à Circé 282
131 . L'incantation 283
132. Nouvelle déception de Circé : Colère de Circé 285
133. Supplications à Priape 287
134. La vieille mène Polysenos à la prêtresse de Priape. 288
135. Préparatifs de la cérémonie • . 290
136. Intermède : Combat de Polyjenos et des oies sacrées. ..... 291
137 . Nouveaux préjiaratifs 293
138. Polyœnos s'enfuit épouvanté. Il pleure sur ses amours. . . . 296
139. Où Chrysis poursuit Polya'uos de sa tendresse 297
140. Histoire de Philumèle, mère de famille . 300
141. Où Eumolpe périt, victime de son humeur badine et-
frondeuse 303
Bibliothèque des Curieux
4, rue de Furstenberg — PARIS
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